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 Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia

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Hildred Lokensdottir
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MessageSujet: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mar 13 Fév - 2:35

Le bois cogne contre sa tempe, sec, cassant net, faisant partir sa tête, pareille à une balle, en arrière. Son corps semblant n'être plus que de chiffons la suit sans mauvaise grâce, le faisant s'écrouler, pareil à un pantin désarticulé, sur le sol de la taverne.
Le pied de chaise encore en main, tu t’arrêtes, reprenant ta respiration un instant en regardant le chaos ambiant qui s'étale devant toi. L'homme que tu viens de frapper, tu sais, celui dont le corps gît à terre, tu n'es pas certaine qu'il soit encore vivant. Le coup était rude, bien placé.... Tu t'en voudras probablement dans quelques heures, mais ces quelques heures sont encore bien loin. Pour le moment, seul compte le présent.

Comment cela avait-il commencé? Était-ce vraiment important? Oh, bien sûr, il y avait bien quelqu'un qui avait donné le premier coup, levé le premier poing, mais l'homme derrière n'était rien, hormis la goutte d'eau dans cette marre de frustration et de rage où vous pataugez tous quotidiennement.
Ouais, on pouvait résumer la situation à cela: rage, frustration et désespoir. Un trop grand besoin de tout oublier, de tout libérer, pour mieux recommencer à subir au lendemain.
Ils ne se battent pas par cruauté, mais par désespoir, tu sais? D'habitude, la fatigue et la lassitude des journées de travail suffisent à museler leur agressivité, à les rendre apathiques face à la fatalité... Mais pas à ce soir. Non, ce soir, il faut du sang pour que leur soif se taise. Ce soir, tout est permis, du moins jusqu'à ce que le prieuré daigne venir ramener l'ordre ici... Mais étrangement, dès qu'il s'agit de la Borée, les choses prennent parfois un temps fou...

Ils avaient attendu patiemment pourtant, tous ces gens, toute la soirée durant, comme des chiens de garde, l'allure détendue, mais les oreilles droites : buvant, mais en silence ; parlant, mais à mi-mot. Il n'y avait jamais de mots, jamais de signe, mais au fond tout le monde savait à quel moment commencer. C'était comme quelque chose dans l'air, comme une tension, une lourdeur, de celles qui faisait dire à un tavernier que c'est un mauvais soir pour ouvrir. Celui-là n'avait pas dû écouter, voilà tout...

Tu as un goût de sang dans la bouche, sur les dents. C'est probablement dû à ta lèvre éclatée, mais c'est à peine si tu la sens pour le moment, tandis que d'un mouvement malhabile, tu essaies d’arrêter le saignement en l’effaçant d'un revers de main, grimant ainsi ton menton et ta joue de rouge.
On serait tenté de se demander quelle est ta place dans cette scène, mais cela à perdu de son importance depuis trop longtemps pour que tu t'en souviennes...
Ah, si! Un travail ! C'est ça! Tu étais là pour rencontrer quelqu'un. Qui? On s'en fiche, à cette heure, il doit être bien loin de ce bordel, alors bon... Il devait te rencarder pour un boulot, le genre de truc trop bien payé pour être honnête, mais qu'on ne refuse pas quand on est dans ton cas... Sauf en cas de bagarre générale, il va sans dire.

Toutes tes soirées ne finissent pas toujours comme cela... Beaucoup, oui, probablement trop, mais pas assez pour que tu sois lassée, habituée au point de ne plus sentir ton cœur battre violemment dans ta poitrine face à cette décadente barbarie te faisant te sentir aussi vivante que sale.
La première fois, tu avais essayé de raisonner, de calmer les choses, mais tout ce que tu y avais gagné, c'est une belle ouverture du crâne. Parler ça ne sert à rien quand la seule chose que comprend ton interlocuteur, c'est un coup de poing dans le plexus solaire. Désormais, tu savais qu'il valait mieux frapper qu'être frappée. Tant mieux, n'est-ce pas? Il paraît que tu n'es pas mauvaise pour ça...

Soudainement, ta respiration se coupe, alors qu'une douleur féroce explose au niveau de ton crâne. À croire qu'ils visent souvent la tête... Aux débris qui volent devant toi, tu devines que le compagnon de l'homme que tu viens d’assommer – ou de tuer, tu ne sauras jamais – a décidé de contre-attaquer, ce qui est de bonne guerre. Tu chancelles un peu, mais tu tiens bon, te tournant vers lui dans un grognement rugueux. Tu t’abats sur lui avec raideur, tes poings ne connaissant ni retenue, ni délicatesse. Ça aussi, c'est de bonne guerre. Tu sens quelque chose craquer sous tes poings, mais tu n'en es pas certaine, alors qu'il tombe en arrière, t'offrant une occasion de t'éloigner, te permettant enfin de rejoindre la porte de la taverne, que tu franchis pour te retrouver au cœur d'une situation qui te dépasse de très loin...

Cette bagarre de bar continuait d'évoluer, devenant doucement une agitation de quartier.
Elle avait éclaté il y a presque un quart d'heure maintenant, et pourtant elle ne désamplifiait pas. La situation à l'extérieur n'avait rien à envier à la taverne que tu venais de quitter, si ce n'est qu'ici les bagarreurs coupaient la route aux voitures, commençant même à faire paniquer les chevaux, à force de se battre presque sous leurs sabots. Combien étaient-ils à se taper dessus? Franchement, plus que ce que tu savais compter. À croire qu'ils avaient attendu toute la semaine pour pouvoir se rouler dans cette fange d'alcool et de sang...

Un hurlement te fait tourner la tête, alors qu'un homme te fonce dessus avec ce qui ressemble à un pied de table... Ou de chaise? Pas sûre que tu veuilles réellement savoir. Soit, si ça lui fait plaisir, te voilà qui fonce à sa rencontre, hurlant avec autant de bonne volonté que lui, ce qui ne fait qu'augmenter sa hardiesse et sa hargne. S'il s'attend à être paré, il risque d'être déçu...
Tes bras l’agrippent avant même qu'il ne puisse abattre son arme. Tu profites de son élan, de sa surprise, et heureusement car le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas un poids plume. Soulever des choses, ça te connaît maintenant, non? Tu sens tes muscles se braquer, se tendant sous l'effort, alors que tu hurles comme un diable pour y trouver une quelconque force dans cet élan purement bestial. Il n'y a plus grand chose de civiliser en toi de base, mais à cet instant, alors que tu fais décoller de terre les pieds de ce pauvre homme, il n'en reste rien. Tu l'envoies, non sans mal, voler au dessus de la foule, finissant sa course non pas sur le sol, mais plutôt sur un cocher... Oui, un cocher. Cocher qui d'ailleurs s'écroule net sous le choc, parfaitement K.O, félicitation.

« Merde! ». Jures-tu, et c'est peu de le dire. Taper quelqu'un, encore, si c'est son truc, pourquoi pas, mais taper un pauvre gars qui passait par là...? On aura beau dire, t'es une tendre dans le fond, n'est-ce pas? Car il n'en faut pas plus pour qu'une bouffée de culpabilité – n'ayant pas sa place ici – vienne te ronger, te faisant pester à nouveau. Tu ne peux pas laisser ce pauvre gars assommé au milieu de la route, quand même? Comme aime à le rappeler ta mère, il faut savoir assumer ses erreurs...

Au moins, le fait de frapper d'involontaires victimes te gêne suffisamment pour calmer tes ardeurs d'alpha, alors que tu fends la foule - donnant ton lot de coup de pied et de coudes pour cela - afin de rejoindre la voiture. Le cheval hennit en te voyant, et tu fais quelques efforts pour pas lui grogner dessus à ton tour. Sale bête...
Attrapant le cocher par sa veste, tu le soulèves sans pour autant prendre la peine de le mettre sur ton épaule, laissant ses bras et ses jambes traîner au sol tandis que tu vas jusqu'à la portière. Quelqu'un te hèle, probablement pour t’interdire de le faire, mais dans la foule, c'est à peine si tu l'entends. Tu veux juste mettre ce pauvre bougre à l’abri des sabots de sa propre bête, tu fais rien de mal, non? Rah, qu'importe, tu ouvres la porte.

Il y a un homme, dedans. Tu restes interdite.
Bon. En soit, cela aurait pu être attendu, mais sur le moment, va savoir pourquoi, tu ne t'y attendais pas. Tu le regardes un instant, clignant des yeux, cherchant que dire, mais il n'y a pas grand chose qui te vint, tandis que tu baisses les yeux sur ta main, te rappelant soudainement le comment du pourquoi tu as ouvert cette porte. Ah oui, le cheval, tout ça...
Hissant l'homme, tu le tends au passager.

«  T'nez moi ça, voulez? » Ce n'est pas tous les jours qu'on se fait tendre un cocher, c'est sûr, mais tu te fais assez insistante - pour ne pas dire hargneuse - pour qu'il le prenne. Puis, ne voyant pas trop comment rendre la situation plus normale, tu décides de tout simplement refermer la porte, après avoir vaguement grommelé un merci (?).

Bien, et maintenant? Rattraper ses erreurs, c'est ça.
Jouant des coudes, tu retournes à la place du conducteur, te hissant avec un grognement.
Bien sûr que tu sais conduire une voiture, voyons! Enfin, presque... De toute façon, ce n'est pas bien différent qu'une charrette, non? Qu'importe, il faut que tu éloignes ce sale canasson, hors de question qu'il écrase quelqu'un. Tu n'aimes pas ces sales bêtes, hein? Dangereux aux deux bouts et fourbe au milieu, comme diraient d'autres. Malgré tout, tu as déjà eu à les conduire... Plus ou moins. Pas pour toi, non, surtout pour les autres, mais tu te rappelles assez bien comment ça marche. Il faut crier et fouetter non? Bref, c'est sûrement pas si compliqué que ça...

« Allez! » ordonnes-tu de ta voix rugueuse, faisant claquer les lanières avec probablement un peu trop de force. Ni une, ni deux, l'animal se rabroue, faisant se disperser la foule devant lui hâtivement, tandis qu'il s'élance, au galop. Il a probablement écrasé quelqu'un, tu sais? À se demander si tu ne viens pas de faire plus de dégâts que s'il était resté sagement à attendre que la foule se dissipe...
Bon, la rue n'est pas vraiment prévue pour une course et manque sérieusement de pavés pour accueillir un attelage, aussi te faut-il quelques efforts pour ne pas tomber de ta place, tandis que tu essaies vaguement de contrôler la destination de l'animal.
Tu n'y arriveras pas, tu le sais, au moins?
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Jeu 22 Fév - 2:37

« Restez dans la voiture, Votre Altesse, surtout, ne bougez pas ! »

Dans la noirceur de l’habitacle, Elikia se fait tout petit, et recroquevillé contre la portière, il serre dans ses bras tout un abri de paperasse derrière lequel il a presque disparu. On a tiré les rideaux pour empêcher les émeutiers de reconnaître le Prince à travers les minces fenêtres du carrosse et d’en faire la proie idéale de leur rixe. La rancune leur englue éternellement les tripes à ces gens-là et quand ils la recrachent à la face du monde, dans un de ces grands moments de démence qui secouent leurs misérables Districts, n’importe quelle figure de pouvoir ou d’autorité pourrait leur apparaître comme un parfait bouc-émissaire.

Frère Joseph en a peut-être plus clairement conscience qu’Eli lui-même, en cet instant précis. Tout ce qui anime le garçon est une peur viscérale qui le cloue sur place. Le Prieur, lui, a refermé la main sur son tonfa, harnaché à sa cuisse droite, et s’apprête à sortir prêter main-forte à ses collègues. Son visage rieur s’est fermé à double tour, barré de traits anguleux, de cicatrices profondes, et furieusement hirsute, crépitant de poils roux autour de ses lèvres épaisses. C’est un grand faune que ce Joseph. Bruyant à l’excès, barbu, velu et chevelu, du haut de sa musculeuse carrure, c’est un formidable histrion dont les rires retentissent toujours en fanfare. Mais si sa bonne humeur a déjà quelque chose de la démesure, ses colères surtout sont redoutables. Et c’est la colère qui brille derrière les cils drus de ses yeux de cerf, Eli la sent. Il ressent tout avec une rare intensité, noyé dans le bouillonnement immonde de ce chaudron qu’on appelle la Borée. Tout ce délire écumant, son Empathie le prend droit dans la face et c’est étrangement douloureux.
Son bon Faune, pour qui il a tant d’admiration et de sympathie, d’ordinaire, le cloue sur place d’un regard terrible. Tout à coup, il se sent minuscule à ses côtés, dans son manteau gris souris.

Bien sûr qu’il ne bougera pas de la voiture.
Malgré les apparences, le mignon (mais présomptueux) Polichinelle qu’on a récemment sacré Prince cache encore un peu de bon sens derrière ses facéties.

La portière claque derrière Joseph, alors qu’il quitte pour de bon la sécurité du carrosse. Il y a de longues minutes déjà que leur petite équipée est immobilisée au milieu de la rue. L’escorte, composée de quelques cavaliers que mène Jupiter, en grand gaillard mutique aux bras mécanisés, tente de ramener tant bien que mal l’ordre dans ce coin de quartier. Cela ne remporte pas grand succès jusqu’ici, les Prieurs sont trop peu nombreux face à l’ampleur des troubles.
Elikia est noyé. Il ne comprend pas bien comment ils en sont arrivés là. C’est arrivé et ça n’en finit plus et voilà tout.

Il était venu en début d’après-midi, habillé sobrement, une fois n’est pas coutume, pour ne pas attirer l’attention des passants. Son chapeau de feutre a protégé ses cheveux moutonneux du crachin désagréable dont le ciel a suinté toute la journée, et son manteau, une tunique noire très près du corps, dont les motifs géométriques, brodés de fils bleu nuit, rappellent la couleur sombre de son large pantalon. Même discret, Eli ne dédaigne jamais le bon goût ni l’élégance. Les teintes sont accordées, le velours côtelé, la laine, le coton et le cuir soigneusement ciré de ses chaussures sont aussi impeccables qu’en sortant de la penderie.

Aujourd’hui, il avait voulu accomplir quelques repérages dans le quartier : poser la première pierre de ce qu’il voulait voir devenir un grand Plan d’Urbanisme, qui devrait relier par voies ferrées les Districts excentrés aux grands pôles d’Excelsa. Il avait emmené avec lui sa garde, bien sûr, et divers experts et on avait quadrillé méthodiquement toutes les grandes rues, pavées ou non, de la Borée, pour déterminer lesquelles seraient propres à accueillir le cheminement des tramways. Le soir était venu et leur troupe, assez satisfaite, s’était séparée.
C’est donc cartes sous le bras et dossiers ficelés sous le coude, enfoncé dans son siège et toujours ramassé contre la portière, que le Prince frotte ses mains gantées et blottit son visage dans son écharpe, comme tout au fond d’un terrier.

Et soudain, la voiture chavire. Les yeux arrondis de stupeur, Elikia se replie plus loin encore dans son siège, si c’est possible. Il écoute, c’est un petit animal aux aguets. Au bout d’un certain temps, sa portière décolle de ses gonds et lui bondit un peu en arrière, comme s’il était monté sur ressorts. Son cœur lui aussi a fait le grand saut. Il n’a le temps d’apercevoir qu’une ombre avant qu’on ne jette sur lui un corps encore mouillé par l’averse, dont le poids l’étouffe en tombant sur son ventre. Hébété, il tente de lever une figure farouche vers l’auteure de cette espèce incompréhensible d’agression.
Son regard s’écarquille davantage. Son ventre se serre. La silhouette est menaçante, embaumée dans un relent de taverne, les épaules larges à en éborgner malencontreusement son prochain. Les traits sont écharpés, taillés au couteau assez finement, mais les lèvres et les gencives aussi, probablement, sont explosées façon cratère en éruption et sur la figure pâle jaillit une large éclaboussure – écarlate. Pourtant, à travers sa trouille, le Prince réalise peu à peu que l’air de la géante n’est pas hostile. Il est pesant, renfrogné, grisâtre de souci.
Les pensées du garçon font les connexions nécessaires et il rappelle son attention au lourd individu sous lequel il est maintenant coincé.

« Cornélius ?? »

Cornélius, c’est le cocher. Un brave homme entre deux âges, déjà grisonnant, père de famille ventru et grand amateur de tabac. Il est énorme, ou très costaud, c’est difficile à dire, d’autant qu’Eli n’est lui-même pas bien épais et que par conséquent, il est mauvais juge, ainsi enseveli sous la masse de Cornélius.

« Mais… mais enfin, qu’est-ce qui… qu’est-ce qui lui est arrivé… ? » râle-t-il, la langue pâteuse et la gorge sèche, en peinant pour se dégager de son fardeau inanimé. L’espace d’un instant, perdu dans cet étrange désordre, il croise le regard de la fille, brillant comme une lame, et en devine aussitôt les intentions. Il sursaute et s’écrie : « Non ! A-attendez, Mademois- »

Mais, mais, mais… il est trop tard : la géante au museau éclaté lui claque la porte au nez et la rumeur féroce de la rue est étouffée soudain derrière les rideaux et les cloisons de bois. Eli tremble pour de bon, tout à coup, ratatiné sous le poids de ce bon vieux Cornélius, et délaissant ses cartes, classeurs et dossiers, il l’entoure précautionneusement de ses bras. Il pèse son poids, l’animal, et sa respiration sifflante de fumeur de pipe ne lui inspire vraiment rien qui vaille. Grimaçant tant d’angoisse que d’efforts, le Prince agrippe le cocher par ses frusques usées et humides et tire avec acharnement sur ses muscles noués pour tenter de retourner son bougre et de l’examiner s’il avait de quelconques blessures. Mais il ne parvient qu’à s’essouffler comme un bœuf et bientôt, le front luisant de sueur, il s’affaisse contre le dossier de la banquette et respire très profondément, afin de calmer les pulsations rapides et brusques de son pouls qui cogne en travers sa gorge. C’est triste à dire, mais il est à peu près certain que c’est le mieux qu’il puisse faire en ces circonstances.
Les paupières closes sur ses orbites brûlantes, il essaie très fort d’oublier : d’oublier qu’il est coincé comme un rat pour un bon moment dans cette affreuse voiture, et de s’oublier lui, tout simplement, ainsi que les grognements des hommes et les hennissements des chevaux qui pétaradent partout dehors et qui lui scient les nerfs. Il fait comme s’il n’était pas là, comme s’il n’existait pas. Peut-être qu’en y mettant toute sa volonté, il disparaîtrait magiquement, à la façon d’une bulle de savon qui éclate. Il veut partir d’ici.

Il serre les dents. Quelques larmes naissent sans bruit au coin de ses yeux et s’accrochent à ses cils. Ses doigts s’emmêlent dans les plis rêches du manteau de Cornélius, dont le corps massif lui bloque complètement le bassin et les jambes. Il pourrait le pousser par terre, mais si le malheureux était blessé, cela ne ferait probablement qu’aggraver son cas. Alors, il le tient contre lui en silence et il attend dans l’obscurité. La voiture tangue soudain, le bois grince et craque, et l’effroi qui tétanisait jusqu’ici Elikia lui contracte douloureusement la nuque.
Qu’est-ce qui est en train de se passer, encore ?

Les heures sombres de son enfance ressurgissent là, dans le noir, derrière les rideaux qui le protègent mollement du monde, au fond des entrailles baveuses de la voiture. Le corps de Cornélius est une masse qui le couvre, colle à lui et l’enveloppe, c’est de la poix, c’est inutile de vouloir s’en dépêtrer, il étouffe. Dehors, la bagarre qui n’est plus loin de se transformer en émeute de quartier invoque dans la rue les pires insurrections ouvrières du District Domus. Les voix indistinctes qui râlent et beuglent se confondent avec la rage brouillonne que vomissent les prolétaires en brandissant leurs fourches et leurs vieux fusils, avec la mitraille meurtrière que crachent les canons des miliciens, avec enfin le bruit de bottes cadencé des Prieurs qui galopent au pas de charge au cœur de la nuit.

Il happe tout l’air poisseux qu’il peut autour de lui, en jetant sa nuque en arrière, pour exorciser la crise de panique. C’est comme être en train de s’asphyxier. Et puis, en un petit instant, il réalise qu’une substance visqueuse, épaisse et âcre est en train d’imbiber son pantalon. Oh non. Ce n’est quand même pas la trouille qui… ? Non.
Non, c’est du sang. C’est du sang, et en tâtonnant avec affolement sur ses cuisses, il s’en badigeonne odieusement les doigts. Le sien se glace, se fige dans ses veines, et il grelote d’horreur en jetant un coup d’œil au cocher toujours inanimé. Ses mains attrapent ses épaules avec plus de fermeté, soudain, et frappent très fébrilement entre ses omoplates, dans l’espoir de le tirer de cette torpeur qui pourrait lui être fatale.

« Cornélius ! coasse-t-il, la gorge plus serrée que jamais. Cornélius, je vous en prie, réveillez-vous… »

Et brutalement, les grincements de la voiture se transforment en un immense cahot. Le choc propulse Elikia et son fardeau humain vers l’avant. Le garçon s’écrase tête la première contre le coin d’un siège et s’effondre à son tour par terre, sur son cocher, complètement sonné. Il met un temps à rassembler ses esprits, ballotté d’une banquette à l’autre, roulant comme une balle au gré des secousses. Quand il retrouve un peu de clarté parmi ses idées, il s’aperçoit de la douleur incisive qui lui perce le front. Il y porte une main tremblante, les yeux flous, et y trouve une sacrée bosse. Quelques gouttes de sang perlent au creux de ses doigts et il se mord la lèvre, en décidant d’y prêter moins attention qu’au fait qu’il a, semble-t-il, perdu ses lunettes.
Egaré dans un monde aux contours plus qu’imprécis, il trifouille de tous les côtés autour de Cornélius et les retrouve au bout de ce qui lui a semblé une éternité d’obscurité, sous le bras pesant du cocher. Il les chausse maladroitement sur son nez, le souffle court. Un de ses verres est légèrement ébréché, mais c’est le cadet de ses soucis.

Il se redresse, très étourdi, et considère l’homme blessé à ses côtés avec un souci intense. Il ignore ce qui se passe. Joseph a peut-être repris les rênes de la voiture pour les sortir au plus vite de ce trou à rats. Voilà tout. Elikia se mord la langue et se saisit aussi délicatement que possible des épaules de Cornélius, cette fois pour le tourner sur le côté, dans une position relativement sécurisée. Son oreille est maculée de rouge, d’un rouge sirupeux, écœurant, qui forme déjà quelques croûtes molles en dégoulinant dans ses cheveux gris. La moitié de son visage est affreusement enflée et d’une couleur bleuâtre, on dirait un gros poisson qu’on aurait sorti de l’eau, tout convulsionné, et qui agoniserait faiblement au fond d’un sceau.
Le Prince, lui, a le teint cireux et les yeux grands ouverts d’alarme. Oh, personne ne l’en suspectait – bien qu’on connaisse souvent ses origines – mais il a vu son lot de plaies hideuses et de mutilations grossières, Eli, et sa mère lui avait appris à les reconnaître vulgairement, comme le font les bons parents en emmenant leurs enfants ramasser des champignons au Bois du Nord, quand la saison devient pluvieuse.
Ça, mon chéri, c’est un traumatisme crânien.

Le jeune homme se mord la langue, concentré sur les vieux souvenirs de son enfance. Le bruit et la fureur ont l’art de l’intimider plus que tout au monde, mais les meurtrissures – pour peu qu’elles soient raisonnablement sanguinolentes – il n’a pas peur d’y faire face ni d’y mettre les doigts.
Malgré les soubresauts puissants de la voiture, il cale Cornélius au fond de l’habitacle, dans le sens inverse de la marche du cheval pour se préparer à d’éventuelles côtes à franchir sur la route. Après avoir examiné son visage et son crâne, où il ne repère pas de blessure plus importante que son hématome, il le maintient aussi immobile que possible contre le sol. Il n’y a pas grand-chose de mieux à faire, malheureusement, sauf peut-être garder le brave bonhomme au chaud. Le temps que la pensée lui traverse l’esprit, Elikia s’est déjà redressé sur ses genoux, dans la poussière, et ôte son long manteau gris pour en recouvrir le corps faible du cocher. Maintenant, il faut sans tarder avertir Joseph de prendre la direction du Grand Hôpital (car pour le bien de sa résistance nerveuse, il avait postulé sans se permettre de douter que c’était le grand Faune qui avait pris la place du conducteur).

Profitant d’une accalmie dans la folle allure où s’est engagée la voiture, il grimpe sur la banquette avant et s’y accroche autant qu’il peut pour s’armer de son poing et frapper à grand fracas contre la cloison.

« HEY ! »

Il tambourine à nouveau de toutes ses forces et hurle à s’en péter les cordes vocales :

« ARRÊTEZ VOUS ! C’EST IMPORTANT, J’VOUS EN PRIE… ! »
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Hildred Lokensdottir
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mar 13 Mar - 20:38

De ton point de vue, la situation t'a clairement échappée des mains, plus encore depuis que tu tiens des rennes entre ces dernières, des rennes au bout desquelles se trouvait l'animal le plus fourbe qui soit. Comment avoir confiance en quelque chose dont même le bruit des sabots martelant le sol n'avait rien de rassurant ? Et puis cette facilité à céder à la panique! Quelle idée de mettre un animal aussi peureux au cœur des villes. Une fois affolé, il est bien difficile de leur faire entendre raison...

D'ailleurs, pour en revenir à ton attelage, ce dernier n'en mène pas large. Nul doute que la bête a bien conscience que ce n'est pas son habituel cocher qui s'occupe d'elle, et cela ne la pousse pas à la docilité.
Alors que vous dévalez les rues à toute vitesse, tu entends le bruit de ses sabots changer par instant, comme s'il venait d'avoir un raté, heureusement rattrapé par ses autres pattes « Saloperie de canasson... » Siffles-tu à travers tes dents serrées sous la concentration, tandis que tu fais des pieds et des mains pour garder le contrôle, en vain.
À chacune de tes tentatives, la situation semble s'envenimer face aux ordres contraires que tu envoies au pauvre cheval, qui accélère ou ralentie sans plus réellement savoir pourquoi, tournant souvent selon son propre avis, ayant décidé de faire plus confiance à son instinct que toi...

Quoi qu'il en soit, ni ton estomac, ni tout l'alcool qui l'imbibe n'ont l'air d'apprécier cette petite virée nocturne à travers les rues de la Borée. Zut, faut-il préciser que tu as le mal des transports ? Enfant déjà, tu n'aimais pas les chevaux, charrette, bateau et autres transports obligeant tes pieds à quitter le sol. Rien à faire, qu'importe les moyens utilisés, ton estomac trouvait toujours le moyen de protester vivement contre cette torture. Heureusement, pour l'instant, l'adrénaline fait son affaire, t’empêchant tout juste de vomir au vent...

Quelque chose tambourine à l'arrière. Cela vient de l'intérieur de la voiture, tu en es presque sûre, même si le boucan de l'animal écumant et des roues t’empêche d'entendre clair. Ton passager trouve bon d'essayer d'attirer ton attention, comme si tu n'avais pas déjà assez à faire avec tous ces murs et ces gens! À voir comment il tambourine, il cherche probablement à te faire t’arrêter - ce qui d'ailleurs ne serait pas une mauvaise idée, puisque tu n'es même plus certaine de suivre le bon chemin. Le voilà qu'il hurle, maintenant. Avec le vent, c'est à peine si tu comprends ce qu'il te raconte, mais il y met assez de volonté et de coffre pour que tu comprennes qu'en effet, il aimerait bien une halte.
Au fond, de toi à moi, toi aussi, tu aimerais bien une halte. Le truc, c'est que tu n'es pas certaine d'y arriver. Est-ce une raison pour paniquer ? Non, bien sûr que non...

« QUOI ?  » Et voilà que tu te retrouves à hurler à ton tour. Ta voix roque étant happée par le vent,  tu n'es pas certaine qu'il t'ait entendu, aussi tu te tournes vers la voiture, essayant plus ou moins de garder tes yeux sur ton cheval et la route en même « Qu'ce que vous v'lez encore ?! V'oyez 'as qu'j'suis occupée là ?! » Non, il ne risque pas de le voir, tout comme tu ne risques pas de voir, ainsi placée, l'énorme nid de poule dans lequel ton cheval va dans un instant se briser la patte.
Cela prend à peine une seconde. Un instant où tout va bien, et la seconde suivante où la voiture se retrouve dans le décor, finissant sa route contre un étale, tandis que la pauvre bête se fait emporter par le poids du carrosse.
Toi ? Tu es quelques mètres plus loin. Rien de surprenant, tu as suivi le même chemin que la voiture, sauf que n'ayant rien pour t'accrocher ou te maintenir, tu as volé, tout simplement. Enfin, ''volé'', c'est un peu trop poétique. À vrai dire tu as plus été jetée, sans aucune grâce, avant de tomber sur le sol en plusieurs tonneaux, pour finir au milieu de la route, sonnée.

Grognant légèrement après quelques instants - ou quelques minutes - dans la poussière, tu essaies tant bien que mal de te remettre sur pied. Au premier essai, ton bras te fait défaut, te faisant une nouvelle fois mordre la poussière. Sale traite. Au second essai, tu préfères compter sur tes jambes, posant un genou à terre, et tu as raison. Maintenant, il faut tenir debout, c'est ainsi que vivent les Hommes.
Sonnée, c'est en zigzag que tu avances, ton oreille interne encore quelque peu en vrac après le choc. Ton visage te brûle, aussi, et tu devines qu'il n'a pas du bien vivre sa rencontre avec le sol. Bah! Tant pis, ce n'est pas comme si tu avais une tête accueillante de base, de toute façon...

Alors que tu arrives presque jusqu'à la voiture, la porte de cette dernière s'ouvre, laissant un petit homme apparaître, que tu regardes quelques instants, surprise, la main sur ton bras, n'ayant absolument pas conscience du sang et de la poussière qui te recouvrent. Ton père disait toujours qu'il fallait savoir assumer ses actes, aussi décides-tu de te redresses un peu, la tête haute et fière, pour prendre la parole, expliquer ton geste et présenter tes excuses.
Cependant, c'est à peine si tu as le temps d'ouvrir les lèvres, avant qu'un flot liquide s'en échappe. L'intégralité de ton estomac qui se repend au sol, te forçant à te plier en deux sans plus de cérémonie. Charmant, n'est-ce pas? On repassera, pour la crédibilité et la fierté. Néanmoins, tu arrives enfin à te redresser après quelques instants, penaude, mais avec l'esprit plus clair. «  Heu... Qu'es'ce que vous d'siez ? Passant une main sur tes lèvres, tu effaces comme tu peux la bile restante avant de l'essuyer sur ta chemise, tirant même dessus pour te redonner de la contenance... Fait', j'crois qu'j'ai pété vot' char. Et vot' Ch'val. D'solée.» Oui, sait-on jamais, il aurait pu ne pas le remarquer...
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Lun 26 Mar - 4:01

Il n’a pas reconnu la voix de Joseph, à travers le vacarme d’enfer que produisent les roues de la voiture en sautant d’un pavé déchaussé à l’autre et les sabots du cheval au cataclop anarchique. Blanc comme un linge, encore accroché à la banquette, Elikia se fige et ouvre grands ses yeux d’horreur. Une idée se cogne partout dans son crâne, comme une abeille agressive coincée sous une cloche, et son bourdonnement recouvre à peu près toute tentative correcte de raisonnement.
Ce n’est pas Joseph qui a pris les rênes à la place de Cornélius tout à l’heure. Joseph est perdu avec Jupiter de lointaines rues plus haut dans le district, à présent, au milieu des émeutiers. Il vient probablement de se faire enlever.

Sa terreur se décuple en une fraction de seconde et elle a peine le temps de lui comprimer l’estomac et de lui flanquer la nausée qu’il est brutalement projeté en arrière. Le désordre de l’accident est indescriptible. Les hennissements de la bête retentissent en échos monstrueux, cisaillés par le cri du bois qui se pulvérise et du métal qui s’écrase et qui crisse pendant que la voiture s’empale sur le cheval de trait. Les deux passagers volent et ricochent sévèrement contre les parois de l’habitacle, qui partent en lambeaux dans un choc ultime, où tout l’équipage s’emboutit dans la façade pouilleuse d’une vieille boutique.
Un silence austère retombe tout aussi pesamment dans la rue, entrecoupé de craquements sinistres et des derniers souffles, obèses, d’un animal agonisant.  

Elikia reprend vaguement conscience, le nez encombré de poussière et le corps labouré de plaies et de bleus. Il éternue d’un petit bruit sec et se donne un long vertige, dont il ne sort qu’au bout d’une bonne minute, réveillé par la douleur tranchée de son épaule droite, qui rappelle à son bon souvenir la luxation mal soignée de son enfance. Il grimace péniblement. Tous ses muscles lui semblent criblés de mitraille, alors qu’il cherche à se redresser dans les débris de la carriole. Son regard de myope papillonne dans l’obscurité et devine les contours de la portière déjà presque rompue. Il rampe, essuie sa bouche ensanglantée du plat de la main et, encouragé par le calme nouveau qui règne à l’extérieur, pousse la porte en y appuyant la semelle de sa chaussure.

Quand il repose pieds à terre, il doit tituber comme un ivrogne sur quelques pas et ravaler quelques nausées, avant de s’occuper de son épaule, et d’un geste que seule la force de l’habitude peut rendre assuré, il la remboîte alors qu'elle formait une bosse étrange et disgracieuse dans le tissu déchiré de sa tunique. Dehors, il crachine encore à travers la pénombre du soir. Quelques gouttes d’eau constellent rapidement son visage bouillant et il en remercie silencieusement le ciel, entre deux souffles atrophiés.
Mais bientôt, malgré toute la faiblesse de ses yeux, il est bien contraint de remarquer la présence de sa ravisseuse, la même femme que tout à l’heure : les cheveux corbeau, le visage coupé à la serpe et le regard fixe.

Ils sont face à face à présent. Le déséquilibre entre leurs deux statures est inquiétant. Elikia se recroqueville autour de son épaule blessée, fixant d’un regard farouche la figure tranchante, rougie, râpeuse, que l’inconnue perche fièrement à peu près une tête au-dessus de lui. Il respire vite et fort, comme une espèce de petite souris acculée dans un coin de cuisine par une ménagère armée d’un balai. Il pourrait s’enfuir, glisser entre les jambes de la géante et galoper à l’aveuglette dans le dédale tortueux de ruelles de la Borée, se cacher dans un trou de suie jusqu’au petit matin, mais comme d’habitude, il reste paralysé face au danger et le regarde droit dans l’œil en attendant qu’il lui tombe dessus. Il aimerait se dire que s’il reste planté là comme un piquet, c’est par noblesse d’âme, pour ne pas laisser ce pauvre vieux Cornélius enseveli sous les décombres de la voiture avec tout le travail qu’il a accompli aujourd’hui pour la Ville, mais en réalité, rien ne l’explique mieux que son défaut notoire d’instinct de préservation. Ses jambes sont de plomb. Le silence est écrasant.

Et soudain, un rictus plisse les lèvres minces de la géante. En un instant, elle se plie en deux et rend tripes et boyaux sur les chaussures cirées d’Elikia.

Pris de court dans son élan de détresse, le garçon contemple, ahuri, le flot de bile qui se déverse à ses pieds et trempe le bas de son pantalon. Il lui faut deux bonnes secondes pour réaliser.
…eew.

Il recule d’un pas, grimace de tout son cœur et chancelle sur un pied en tentant de ne pas se ramasser dans la flaque de vomi. La thèse de l’enlèvement perd instantanément toute crédibilité, tandis que la grande femme s’essaie aux excuses d’une voix pâteuse et s’essuie la bouche dans sa chemise. Le Prince tire une moue crispée, tendue d’empathie, et d’un geste encore un peu tremblant, il déniche un mouchoir en tissu propre dans la poche de sa tunique. Il le lui offre sans un mot pour qu’elle se débarbouille plus proprement, et hausse des épaules nerveusement en laissant filer son regard vers le carrosse et la dépouille encore fumante du cheval. Un frisson remonte le long de son échine et se loge désagréablement au creux de sa nuque. Il balbutie malhabilement.

« Ils… ils n’étaient pas à moi… c’est juste… juste une location, c’est pas… je... »

Le reste de ses paroles s’enroule dans sa gorge comme une mélasse visqueuse et il se trouve incapable de les articuler, happé tout à coup par la signification de ce spectacle sordide. Il pâlit, brutalement.
Cornélius.
Passant ses mains sur son visage, catastrophé, Elikia sent ses cheveux se hérisser sur sa tête et un haut-le-cœur lui comprimer affreusement la poitrine, lorsqu’il s’imagine quelle bouillie fétide et sanguinolente cet accident avait dû faire de la cervelle de son malheureux cocher. Il tressaille et bondit sur ses pieds, saute par-dessus le cadavre de l’animal puis se rue à toutes jambes vers le fiacre qui grince lugubrement, écrasé contre la façade d’une maison.

« Olala… Non ! Non, non, non ! rage-t-il, figé quelques secondes devant l’étendue des dégâts, avant de se tourner en toute panique vers son étrange géante. Saloperie de voiture, on s’en fiche, quelle importance ! Il y a un blessé là-dedans, il faut le tirer de là ! »

Sans plus tergiverser, il se faufile dans l’ouverture que laisse encore la portière à moitié sortie de ses gonds, et fouille dans les débris, la poussière et l’obscurité pour retrouver le corps amorphe du conducteur. Evidemment, miro comme il est, ce n’est pas sans se cogner partout et déchirer ses gants sur des échardes, mais il finit par retrouver son homme, étendu mollement sur un lit de documents, de notes diverses et de cartes souillées. Difficile de prendre son pouls ou même de vérifier s’il respire encore, dans la cage noire et étriquée de la voiture.
Elikia se recule à tâtons et lui attrape gauchement les chevilles, tâchant de se convaincre que l’opération n’est pas au-delà de ses forces. Il serre des dents, bande ses muscles et ses semelles crissent sur les pavés défoncés de la rue tandis qu’il cherche à tirer Cornélius en arrière. Aussitôt, son épaule grogne, grince et geint, ses muscles et ses tendons abîmés s’enroulent péniblement autour de ses os prêts à sauter de leurs articulations. La douleur jette d’aigus crépitements jusqu’aux extrémités de ses doigts et plante un glaive sinueux dans son dos, qui le perce jusqu’au bassin. Les jambes de Cornélius ne sont qu’à demi sorties de la voiture qu’Elikia s’effondre déjà sur les fesses, à bout de souffle, une main enserrée autour de son ancienne blessure. Il se mord la langue, les yeux pleins de larmes furieuses, et déglutit pour ravaler un stupide sanglot.

Il lui faut quelques secondes pour se rendre compte que cette espèce de colossale catastrophe ambulante qui les avait menés jusqu’ici, s’est postée à ses côtés, silencieuse et visiblement dans l’embarras. Eli lève un coup d’œil oppressé vers elle et fait précautionneusement rouler son épaule pour la remettre en place. Un petit craquement sec le prévient qu’elle a à peu près retrouvé son emboîtement d’origine. Il se relève en s’agrippant à la portière pour soutenir le regard bleu perçant de la jeune femme. Pour le soutenir, il le soutient. Il lève haut le menton à son tour et sa bouche se plisse d’une moue de gamin provocateur, mais il sent bien qu’il ne pourra pas paraître beaucoup moins pitoyable et cela l’irrite. Il papillonne un peu des paupières pour chasser l’humidité de ses yeux et les durcir d’exigence. D’ici, il ne perçoit pas très bien ce que peut être l’expression sur le visage de cette grande escogriffe qui s’est arrêtée à ses côtés pour faire le pied de grue, mais pour une fois, il n’en a cure. Pour Sainte Héléna savait quelles raisons, cette fille les a entraînés dans un sacré pétrin. Maintenant, le sort d’un pauvre vieux type qui n’a rien demandé repose entre leurs mains, et elle a intérêt à faire un effort pour réparer les pots cassés !

« Aidez-moi, il… il faut… bredouille-t-il, le visage brûlant, plus excédé encore par les inflexions suppliantes qui fendillent sa propre voix – cette sale traîtresse. J’y… j’y arriverai pas tout seul… »

Heureusement, il y a moins d’ogresse que d’enfant repentante dans le cœur de cette brave géante et elle accepte de prendre Cornélius par les pieds, tandis qu’Elikia s’introduit de nouveau dans la voiture, dans le but de l’attraper quant à lui par les bras. Il vaut mieux prendre autant de précaution que possible, on ne rigole pas avec les traumatismes crâniens. Tout en rampant sur la banquette, le Prince se défait de son écharpe pour immobiliser la nuque du cocher et jacasse nerveusement, à tort et à travers, à l’adresse de sa nouvelle comparse :

« Je… je n’suis pas médecin… mais ma mère travaille à l’Apothicariat, et je sais que… Il a un énorme hématome sur le visage et il saignait de l’oreille tout à l’heure, vous voyez, et c’est très, très mauvais signe. »

Il prend une bonne inspiration, bêtement angoissé par ses propres constatations. Puis, il s’arcboute, se positionne derrière Cornélius et passe ses bras sous ses épaules pour surélever sa tête, pendant que la géante tire vivement sur les jambes du bonhomme. Eli trébuche et dérape dans la foulée, emporté en avant par la force incongrue de la jeune femme. Mais au moins le blessé dégringole assez vite sur le pavé et on peut alors l’adosser en toute sûreté contre la voiture. A quatre pattes dans les débris, Eli soupire, les yeux rivés sur la grosse figure enflée de l’innocent citoyen qui gît là par terre. Il passe une main fébrile (et sale) dans ses cheveux et se redresse doucement.

« Je… Je ne comprends pas… Il y avait des Prieurs partout. Il n’aurait pas dû être mêlé au grabuge, comment ça a pu dégénérer à ce p… »

D’un coup sec, sa tête heurte l’encadrure basse de la portière (c’est ce qui arrive quand une forte myopie vous fait mal évaluer les distances), et il pousse un gémissement surpris en se tenant la tête. Il retombe sur le plancher épineux du carrosse et, en chavirant d’un côté, puis de l’autre, aveuglé par la douleur, il finit par poser la main sur un objet dont il reconnaîtrait les contours entre mille. La tension dans sa poitrine explose soudain et c’est son souffle qui hausse puissamment sa voix dans la grisaille morne du quartier.

« HMF ! Non mais c’est pas VRAI ! Sacré nom de… J’ai encore cassé ces maudites saletés de stupides lunettes ! »

Et en effet, la monture qu’il brandit devant lui, furibond, a été méticuleusement tordue et écrabouillée dans le carambolage. Un verre s’est perdu quelque part, l’autre est rayé, crevassé, fissuré de toutes les façons possibles. Elles sont fichues. Il les jette derrière lui avec véhémence et s’effondre sur ses genoux, les nerfs déjà sciés d’avance par leurs prochaines pérégrinations dans la nuit, à travers des rues indéfinissables, troubles, brouillées, aux profondeurs qui dansent, tanguent et se dérobent à n’en plus finir. Il déglutit, frémissant de stress, et se frotte le visage entre ses mains.
Allez, Eli. Il faut se calmer, maintenant. Il y a plus grave à cette heure, un homme est en train d’agoniser à tes pieds, c’est épouvantable, mais c’est aussi la plus forte raison du monde de se CALMER.  

Il respire profondément puis, avec une grande prudence, les lèvres closes, il se glisse hors de la voiture pour s’accroupir près de Cornélius. Là, il constate qu’il respire, très subtilement, et il avance ses doigts dans son cou barbu pour compter méticuleusement chaque à-coup de son sang dans sa carotide, entre la trachée et le muscle. Il ferme les yeux quelques instants et soupire, finalement, en relevant une figure sombre vers sa compagne d’infortune.

« Son pouls est très irrégulier. Il aurait fallu le conduire au Grand Hôpital mais… »

Il se mord la lèvre jusqu’à ce qu’elle blanchisse sous ses dents, en considérant encore une fois l’état de la voiture et le canasson mort, écrasé sous son poids. Autour d’eux, la nuit tombe, poisseuse et étouffante, en crachant vindicativement une petite pluie serrée, amère et pénétrante. Ils ne trouveront pas de diligences dans le fond humide de ce trou à rats, pas après le coup de sang qui l’avait ébranlé tout à l’heure, et encore moins sans lumière pour les guider d’un coupe-gorge à l’autre. Désemparé, au bout d’un long moment de silence, Eli soupire à s’en fendre l’âme.

« Vous savez s’il y a un hospice dans les parages ? demande-t-il d’une voix faible, en plissant des yeux vers sa géante aux cheveux corbeau. Ou simplement un endroit… un endroit où nous pourrions l’emmener… Il doit bien y avoir quelque chose à faire… »
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Dim 12 Aoû - 0:19

« Isabela ! »

La voix de sa mère, avec le temps, est devenue comme l’insupportable cacophonie des oiseaux de mer. Un son qui a autrefois évoqué un confort familier et rassurant. L’arrivée des beaux jours, et des étals du marché. Aujourd’hui il n’est plus qu’une agaçante crécelle, qu’Isabela s’efforce de tout son être de ne pas détester.

Ce n’est pas la faute des mouettes, pourtant, si Ambrosia s’est mise à boire, toutes ces années auparavant. Tout comme sa propre mère n’y est pour rien, si les bruyants volatiles ont cessé de fasciner Isabela.

« Isabela, descend ! »

Avec un soupir la jeune prieuse tend la main pour reposer Curieuse à l’intérieur du pigeonnier. La petite gonfle ses plumes grises, visiblement mécontente de devoir retourner à la captivité, mais s’en accommode relativement vite, retournant somnoler contre Mollasse. De toute façon l’heure du coucher était passée depuis longtemps.
Elle espérait, cependant, que le mauvais temps ne leur ferait pas trop de frayeurs, à l’intérieur de leur maison toute neuve, et que la foudre passerait son chemin cette nuit. Elle sentait bien leur nervosité. Déjà que le déménagement dans le District Portuaire n’avait pas été simple, entre la perte de repère pour les oiseaux, et ces saloperies de goélands qui lui avait déjà blessé deux bêtes, elle espérait qu’ils n’aient pas à supporter un énorme orage par-dessus tout ça.

Secouant ses cheveux mouillés, Isabela s’assure que toutes les cellules de l’habitacle ont reçu leur dose de grain pour le lendemain, puis elle verrouille chacune d’elle avec beaucoup d’attention.

Ou presque.

« Isabelaa !! »

Cette fois c’en est trop. La prieuse se redresse de tout son long, pour mieux donner de la voix, et retourne à sa mère son exaspération.

« Qu’est-ce qu’il t’arrive, encore ?!
- Y’a quelqu’un pour toi ! »


Ah.

La jeune femme sent aussitôt son sang se glacer plus encore que la pluie ou le vent n’avaient su le faire. Le cœur remonté jusque dans la gorge, elle s’élance, dans une immense cavalcade qui la conduit, par un genre d’escalier de bonnes, depuis le toit où elle travaillait jusqu’au salon du petit appartement. Là, le front livide, et les joues plus rouges que son uniforme, se tient Sœur Justine, une petite de la caserne Nord, qu’Isabela avait vu prendre le rouge à peine une année plus tôt. Les yeux de souris de la cadette accrochent immédiatement ceux de son aînée, tandis qu’elle déboule par la porte de service, et c’est à peine si Isabela a le temps de souffler avant que la jeune fille ne lui déverse ses tracas à la figure.

« Ma sœur, il y a… il… Il y a eu un gros problème ! Une émeute… et… le prince….
- Le Prince… ? »


Soeur Justine baisse la tête, parfaitement déconfite.

« Oui ma Sœur, le prince Lutyens, il est… Nous sommes sans nouvelles de sa voiture, ils ont du… être pris dans… enfin… »

Isabela n’écoute déjà plus qu’à moitié. Elle a bondi, à nouveau, bouclant sa ceinture et son arme à sa taille avant de jeter un lourd manteau de pluie sur ses épaules. Ses boucles encore trempées lui collent au visage, et lui donnent, avec ses yeux noirs d’effroi et de fureur, un air de sauvageonne qui semble clouer sur place la pauvre Sœur Justine. Ambrosia, elle, s’en est retourné à sa bouteille avec un haussement d’épaules.

« Tu vas encore rentr…
- La ferme, maman !
- Pardon ?! »


Ignorant les protestations furieuses et alcoolisées de sa mère, Isabela quitte l’appartement, entraînant dans son sillage, la Sœur qui peine à suivre son pas tant ses enjambées se font immenses. Il n’y a pas de temps à perdre ! Pas de temps !

Evidemment, en bas, il n’y a qu’une monture. Pas le temps non plus de faire un détour par l’étable où d’aller chercher la sienne. Isabela se hisse sans hésitation sur la selle de l’alezane, qui attendait sagement le retour de Sœur Justine. Cette dernière n’a même pas le temps de protester que déjà son aînée talonne la bête, l’abandonnant sur place avec un : « Je vous l’emprunte, allez chercher la mienne ! » pour toute consigne.

Puis, elle disparaît dans le rideau de pluie.


Pourvu qu’il soit vivant.

Pourvu qu’il ait pu fuir.

Pourvu qu’il soit en sécurité et qu’on le lui apprenne à son arrivée…



Elle est glacée jusqu’aux os, lorsqu’elle franchit les portes de la Caserne Nord. A l’intérieur, ça bourdonne, ça sursaute, ça s’agite ; on se croirait au coeur d’une véritable ruche. Dans ce chaos de prieurs, de chevaux et de torches pourtant, Isabela ne peine pas à mettre la main sur le Frère Vitalis. Grimpé sur un muret, près de l’armurerie, il gueule des ordres sous la pluie battante. Sans démonter, elle se dirige vers lui, interrompant sa discussion avec l’artificier pour lui demander des nouvelles. La figure fermée, et le mot rapide, le prieur vétéran lui fait un résumé éclair de la situation – l’émeute, la disparition du prince, l’ébullition du District... – avant de l’envoyer aux écuries retrouver ce qu’il reste de l’escorte princière.

Jupiter n’est nulle part en vue, tandis qu’elle s’approche, sautant de cheval pour éviter d’ajouter à la cohue. Le frère Joseph, lui, est assis sur une bâche blanche, près de l’entrée des dortoirs, et attend en grimaçant de douleur qu’un novice aux mains tremblante achève de nettoyer à grande eau la boue de la plaie qui lui ouvre la cuisse en deux. Dans le sens de la longueur. Le spectacle est assez répugnant, mais le Frère reste digne, son visage fermé à toute autre émotion qu’une intense concentration.

Son expression change, cependant, lorsque son regard se pose sur la silhouette trempée d’Isabela. Ses yeux se remplissent tour à tour de soulagement, de panique, puis de regrets, et il ne parvient à retenir un grondement douloureux tandis que la prieuse s’agenouille à ses côtés.

« Isa, je…
- Par Héléna, qu'est-ce que… est-ce que tu vas bien ? Et Jupiter ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?!
- Non... enfin ne t’inquiètes pas on... on va bien, j’ai juste… hmmmff... I-ils étaient... tellement nombreux, Isa je… Je sais pas bien. Y’a eu une émeute, tout est allé vraiment vite, et je... je crois que Cornélius a détalé avec le carrosse, à un moment, mais… »


Le visage de Joseph se froisse dans une grimace affreuse, pleine de culpabilité et de confusion. Il a l’air d’un môme, comme ça, tout contrit et frustré de sa propre inutilité. Si son esprit n’était pas déjà monopolisé entièrement par l’horreur de savoir le Prince encore introuvable, Isabela se sentirait terriblement mal pour lui. Elle n’a pas non plus la force de lui en vouloir.

Elle aurait du assigner beaucoup plus de monde à cette escorte. Elle avait merdé. Tellement merdé…

« Et… et le prince ?
- En vie, la dernière fois que je l’ai vu. Pas fiérot. Il était... dans la voiture, avant qu’elle ne détale, mais... ils l’ont retrouvé vide et cassée. Il… Il y avait pas de corps, déjà, alors... probablement qu’ils se sont cachés, ou bien… »


Ou bien ils avaient été enlevés par un échantillon quelconque de la faune criminelle locale, ou bien par une foule d’ouvriers en colères, prêts à lyncher le premier nobliau venu. Ou bien…

Isabela doit se forcer à respirer, longuement, pour ne pas tout simplement se mettre à hurler, à cet instant précis. Il y avait tellement de possibilités. D’affreuses possibilités. Il allait mourir. Il allait mourir et ensuite on allait l’écorcher vive. Elle n’était qu’une stupide, pitoyable, incompétente petite…

« Ils vont fermer le quartier, Isa. On va le retrouver. Cassim et les autres... enfin ils t’attendent, on… On a besoin que tu nous dise quoi faire… tu vois...? »

L’avantage de la pluie, c’est qu’elle masquera assez efficacement les larmes de stress qui menacent de rouler sur les joues d’Isabela.

« O-ouais… Ouais okay. Je vais faire ça. Je peux faire ça.
- Prend... prend une seconde, si tu as besoin, tu peux…
- Non. Non, non. Pas le temps pour ça. Je… Je vais prendre les autres avec moi et on va y aller en civil. On progressera plus facilement, sans énormes cibles rouges sur le dos. Toi soigne ta jambe, et dis à Vitalis que les frères gardent un œil ouvert.
- Je ferais ça. »


Le regard de Joseph se pose sur elle avec beaucoup de bienveillance – et un fond de culpabilité – et Isabela fait de son mieux pour lui rendre un peu de son sourire compatissant. En vain. Son visage n’est qu’une grimace tendue et l’obscurité de ses yeux bouillonne comme une marmite au feu de son effroi.

Pourvu qu’il soit vivant…

Oh, par Gabriel et Héléna et tous les héros de cette foutue ville, faites que le Prince Lutyens ait quelque part une bonne étoile capable de veiller sur lui assez longtemps pour qu’elle puisse le retrouver.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Sam 1 Sep - 2:07

Tout de même, votre Altesse, vous vous rendez bien compte à présent que ce n'était pas raisonnable. La Borée ? A quoi pensiez-vous ? Quel endroit épouvantable pour un précieux petit Prince en sucre et son cœur dégoulinant de guimauve – quelle inconscience et surtout quel gâchis. Regardez-vous... l’œil myope et hagard, à peine capable de tenir sur vos cannes ! Que va-t-il advenir de vous, désormais ? Vous vous ferez manger tout cru par la première ogresse venue, c'est tout ce que vous y aurez gagné. Enfant faible et capricieux, soyez honnête, n'auriez-vous pas mieux fait de rester chez vous ?

Il grommelle, Elikia, il maugrée dans sa barbe, le souffle court, la nuque en sueur et les cheveux aplatis sur sa tête par l'humidité. Il faut bien reconnaître qu'il n'a pas fière allure, avec sa tunique déchirée, son pantalon trempé de vomi et son visage boursouflé d'ecchymoses, mais même et surtout dans ces circonstances, sa fierté et son goût pour l'acharnement lui interdisent de s'avouer vaincu.
Son ogresse, il l'avait apprivoisée. En apprenant quel était le sort de ce malheureux Cornélius, elle avait éclaté en courts sanglots dans le mouchoir du Prince et tout en se détournant pudiquement, elle s'y était mouchée dans un tonitruant bruit de trompette. Pauvrette. Avec stupeur, il avait dû reconnaître sous cette montagne de muscles, cette chevelure hirsute et ce visage hargneux une jeune fille pataude et sous le choc qui n'aurait pas été loin de perdre tous ses moyens s'il n'avait pas pris les choses en main.
Après tout, c'est lui, l'adulte des deux. Mieux : il est son Prince, et en tant que tel – pitoyable petit bonhomme miro ou pas – il a charge de sa sécurité ainsi que de celle de son cocher dont, en outre, il est pour partie responsable du sort.

Alors, eh bien, il avait pris la géante dans ses bras pour une brève étreinte (il avait fallu qu'elle se contorsionne et se casse le dos en quatre pendant l'opération, mais globalement, elle avait semblé trouver là assez de réconfort pour sécher ses larmes). Et puis, après quelques savantes tapes dans le dos et un lot de sourires vaillants, quoique crispés, il avait réussi à tirer d'elle son nom et l'adresse d'une herboriste sigvarite demeurant à la Borée, où elle consentait à les conduire. Évidemment, Elikia n'en avait rien dit, mais il se sentait très peu enclin à confier Cornélius aux mains d'une vieille rebouteuse venue tout droit d'un lointain pays nordique où on urine encore sur les plaies de ses patients pour lutter contre la septicémie. Seulement, il n'y avait pas d'alternative, mis à part se terrer dans les débris de la voiture, peut-être, et attendre de savoir qui des Prieurs ou des Oisillons les trouveraient les premiers. Et Excelsa la Grande sait que le jeune homme en avait passées, des années, à se tirer d'affaire tout seul dans ses plus infâmes bidonvilles. Tant pis pour Joseph, Jupiter et les autres, le temps de son brave fumeur de pipe de cocher était compté.
Dans l'immédiat, il était indispensable de lui trouver un toit et une couche où reposer. Et Elikia veillerait en personne à ce qu'aucune sorcière mal peignée ne vienne lui pisser à la figure, c'était juré.

C'est ainsi que les deux compères, Hildred la géante et le petit Prince Compositeur, s'en sont allés cahin-caha à travers les coupe-gorges de la Borée qui suintent d’écœurantes odeurs d'égouts sous le crachin de la saison nouvelle. Hildred est devant, elle tient Cornélius par les jambes et dirige leur équipée dans un silence honteux. Eli est derrière, hissant le bonhomme sous les aisselles, grognant de douleur pour son épaule meurtrie et pestant contre la sottise universelle des hommes. A commencer par la sienne. Enfin, quoi ? Pourquoi s'était-il encore entêté à balader ses collaborateurs dans ce trou à rats jusque si tard dans la soirée ? Pourquoi fallait-il toujours qu'il s'entête ? Stupide tête de nœuds !
Il n'a pu se résoudre, cependant, à laisser son travail moisir derrière lui, dans la carcasse dépecée du carrosse, tout à côté de celle du canasson trépassé. Il s'est dépêché de rassembler cartes et dossiers souillés de sang et de poussière, tâtonnant presque à l'aveugle dans les décombres. Puis après avoir mis la main sur la sacoche miteuse de Cornélius et tassé dedans l'ensemble de ses documents, quitte à plier les plans de la Borée comme un malpropre, il a remis le chargement à Hildred dont la carrure robuste ne rechignait pas à la tâche.

La pluie dégouline inlassablement des toits défoncés de la Borée et charrie avec elle des relents de pourriture, de fange, de vermine et de chiens crevés. Elikia se laisse guider, la démarche incertaine, incapable de discerner quoi que ce soit de précis des ruelles qu'ils traversent. Sur son passage, les murs tanguent, tremblotent et s'effritent et il lui arrive de frémir tout à coup, persuadé qu'une bâtisse va s'effondrer sur lui dans un ultime vertige. Il dérape alors sur le pavé crasseux, entraîné par le poids de Cornélius et la force de la jeune fille qui les tire vers l'avant, se rétablit de justesse sur ses jambes et reprend la marche.
Ils croisent quelques badauds qui pressent le pas et fuient devant eux, chassés par le son des ennuis qui accompagne le claquement de leurs pas et par la petite bruine serrée, amère et pénétrante qui s'écrase sur leurs capuchons. Leurs petites lanternes s'affolent dans le dédale des rues et les abandonnent aux ténèbres en s'éteignant une à une comme des essaims de lucioles fatiguées. La lune flotte d'un éclat fantomatique au-dessus de leurs têtes, perçant difficilement à travers la dégoûtante couche de brume marronâtre – le smog – qui servait de ciel aux habitants des bas-quartiers. Il ignore par quel prodige sa compagne de route parvient à se repérer dans un tel cloaque. Il se fait déjà forte affaire de ne pas se prendre les pieds dans une ornière ou de laisser glisser ce pauvre cocher dans un moment de faiblesse.

Mais, par bonheur, Hildred finit par ralentir l'allure et bientôt, elle s'arrête tout à fait pour faire face à une bicoque qui avait sur la tête un drôle de toit en tuiles, qui semblait s'affaisser sur la devanture comme un chapeau trop grand et sur le point de s'effondrer. Elikia plisse péniblement des yeux et tord son visage d'une grimace bien sentie.
Ensemble, ils transportent Cornélius jusqu'au mur en torchis du gourbi et s'efforcent de le déposer par terre pour qu'il s'y adosse.

L'épaule d'Eli craque, soudain. Encore une fois, elle est arrivée au bout de sa résistance : les ligaments ou les tendons usés par l'effort – enfin les choses qui sont censées tenir tout ce bazar assemblé, en tout cas – ont laissé échapper une extrémité osseuse qui a sauté de son articulation comme le bouchon d'une bouteille de champagne qu'on aurait trop malmenée. Il pousse un glapissement et s'écarte tout à coup, transpercé d'une douleur lancinante, en laissant le pauvre vieux cocher s'écraser tête la première dans la poussière.
Serrant des dents, les doigts accrochés pour la troisième fois de la soirée à cette épaule capricieuse qui lui fait l'allure d'un bossu en surgissant à demi de sa tunique déchirée, il fait vaguement signe à Hildred de ne pas se préoccuper de lui et d'aller tambouriner à la porte de son herboriste.

Docilement, la géante grimpe sur le perron et abat sa lourde main sur le panneau comme on userait d'un marteau. Le Prince l'observe d'un regard écarquillé, à travers ses larmes silencieuses, et tente vaille que vaille de reprendre sa respiration au milieu des torgnoles cuisantes qu'infligent ses tempes à son pauvre crâne, en gonflant à chaque à-coup sanguin. Des étoiles rouges explosent sur ses rétines.
Il a mal.
Et cette maudite sorcière d'herboriste qui n'ouvrait pas !
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Jakab Tangara
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mer 12 Sep - 16:03

La Borée c’est vraiment un quartier de pouilleux.

Je veux dire, je m’y connais. Moi aussi je viens d’un quartier minable. Mais ici c’est pouilleux d’une manière différente. Ça pue pas pareil, déjà, et puis les gens sont plus… plus débrouillards. Voilà. Nos pauvres à nous ils se laissent pas agoniser sur le bord des routes. Ils prennent leur vie en main. Ils coupent des gorges, ils volent des trucs... Ce côté un peu vicelard, c’est ce qui nous donne tout notre cachet.
Bon, des criminels, il y en a aussi à la Borée, je vous vois venir, mais personnellement je les trouve un peu fatigués, comparés à nous. La preuve : le quartier était encerclé depuis près d’une heure et pourtant personne ne courait fracasser les devantures des magasins pour tout récupérer pendant que ça se castagnait. Eux, c’est le genre à préférer se jeter dans la mêlée ! Aucun sens pratique, ces gens des quartiers Nord…

Autant dire que ça ne m’arrangeait pas du tout d’y être coincé. Surtout pour une durée qui semblait prête à s’éterniser au moins jusqu’au lendemain.

J’étais venu pour rendez-vous, ce matin-là. Un rendez-vous “professionel”. Un revendeur potentiel pour un contrat un peu sensible. Parce que mine de rien, et contrairement à ce que semble penser ma sœur, ça n’est pas facile à refourguer, la corne de rhinocéros de Prinn, même pour se faire bien voir d’un potentiel associé.
Cela étant dit, à ma grande surprise, l’échange s’était bien passé, et j’était ressorti de là content, malgré la perspective de devoir rentrer jusque chez moi sous une pluie qui s’annonçait battante.

Par la suite je me suis approché un peu trop près des lignes d’émeutes, en essayant de filer discrètement, et je me suis mangé un morceau de brique dans le front. Autant dire que j’ai vite battu en retraite.
Je n’ai pas le sang assez Boréen, pour me jeter dans ce genre d’emmerdes, et heureusement pour moi je n’ai pas hérité de la veine révolutionnaire de ma frangine. Moi, j’ai suivi les traditions de Domus : j’ai trouvé la boutique d’un honnête marchand de spiritueux, j’ai pété la vitrine avec un pavé comme un gros sac, et j’ai emporté deux bouteilles de rhum en profitant du chaos.

J’ai croisé tout un tas de monde, certains qui couraient dans l’autre sens, pour aller filer des coups de main ou casser du prieur, d’autres qui allaient dans le même sens, mais plus vite, parce qu’ils n’avaient pas un litre de rhum dans chaque poche et de l’eau plein les bottes.

Au bout d’un moment, je me suis retrouvé tout seul.

Pas tout à fait sûr non plus de l’endroit où j’avais échoué, ce qui n’aidait en rien.

J’avais un objectif, cependant, tenu que je parvienne à l’atteindre. Car de tout ce quartier puant, il n’y avait qu’un seul endroit où j’avais de bonnes chances d’être accueilli dignement : l’auberge de Jaïda Bakhrim. Ma frangine et moi avions bataillé sec quelques années plus tôt pour tirer son paternel d’une embrouille assez salée avec des mecs du port. Nous on y avait gagné un peu de territoire, quand la chose avait dégénéré, et que l’on avait fini par écraser leur petit gang pouilleux, quant aux Bakhrim, ils s’en étaient sortis avec l’annulation d’une dette assez conséquente.

Et en passant ils en avait contracté une autre, non monétaire mais néanmoins conséquente, auprès des jumeaux Tangara.

Dette que je comptais bien exploiter, si j’arrivais à retrouver le chemin de cette foutue auberge. Ce qui n’était pas gagné d’avance, surtout si la pluie s’y mettait, elle aussi.

[...]

J’ai vagabondé comme ça une bonne heure, mon imper trempé sur le dos, et puis il a bien fallu que je me résigne à la réalité : j’étais complètement et irrémédiablement paumé. Abandonnant mes recherches pour me mettre à l’abri d’une toiture, j’ai allumé une de mes dernières clopes, miraculeusement épargnées par les éléments au fond de ma sacoche, et puis j’ai attendu que le ciel me vienne en aide, à défaut d’avoir une meilleure solution.

Autant dire qu’à l’arrivée, l’équipe de secours n’avais pas exactement l’allure à laquelle je m’attendais.

Une géante, un mourant et un intellectuel tout cabossé entrent dans un bar. Ce genre d’histoires drôles un peu loufoques. Vous visualisez ?

Enfin sauf que là, visiblement, ils ne rentrent nulle part, les pauvres bougres. Ça tambourine, ça s’égosille, ça s’agite, mais personne ne semble là pour prêter attention à leur raffut, et encore moins leur ouvrir une quelconque porte. Il n’y a que moi, et quelques rats, qui s’enfuient en galopant d’un tas de poubelles un peu plus loin dans la rue. Charmant tableau. Je vérifie, d’un coup d’œil par-dessus mon épaule, s’il n’y a pas un autre con de bon samaritain à qui je pourrais refiler la patate chaude, mais malheureusement pour moi, les rumeurs d’émeutes, alliées à la pluie à présent torrentielle, se sont chargé de finir de vider les rues des alentours.

Ce n’est qu’une question de minutes, avant qu’ils ne me repèrent et ne m’interpellent, de toute façon.

Écrasant ce qu’il reste de ma clope sous le talon de ma bottine, je m’avance, et balance mon mégot sur le pavé en arrivant à leur hauteur. Je prends bien garde, d’une part, de rester abrité par l’auvent moisi de la drôle de bâtisse, bien qu’on le croirait prêt à s’effondrer à tout instant, et d’autre part à garder avec mes drôles une distance de sécurité d’un bon mètre ou deux, histoire que personne ne se sente menacé.

« Eh ben… vous êtes dans un état… »

J’ai rangé ma main libre dans une poche de mon imper. L’autre, toujours enroulé autour de ma bouteille, en triture nerveusement le goulot. De plus près, le bilan ne semble pas meilleur. La géante a l’air sur le point d’éclater en sanglots, le vieux agonise dans une flaque, et le petit estropié...
Après inspection, il y a peut-être un joli bout de garçon, en dessous des ecchymoses, et du vomi, et de l’épaule en kit, mais ça reste difficile à déterminer.

Il y a quelque chose d’intriguant dans la noirceur du regard qu’il lance à sa rencontre, en revanche. Un petit abîme, gardé de longs cils courbés, où des orages de panique, de colère et d’impuissance bataillent sauvagement. Ça serait même très joli… dans un autre contexte. La même, mais sans les odeurs et les bleus, par exemple…

Je reprends une gorgée de rhum, pensif, moi-même un peu incapable de déterminer ce que je peux bien faire pour eux, maintenant que j’en suis rendu là.

« Si c’est un médecin que vous cherchez ici, à mon avis vous pouvez attendre longtemps. J’ai l’impression qu’ils sont tous partis ramasser des blessés dans les rues autour de l’émeute. » Foutus toubibs avec leur vocation suicidaire de se jeter dans foules de malades et d’estropiés chaque fois qu’ils en avaient une à portée de main. « Quant à sortir de la Borée, c’est même pas la peine. Vu la tournure des évènements, ils vont probablement boucler tout le quartier. Enfin… »

Ça me fait presque mal au cœur, ce découragement qui vient éteindre la lumière dans les jolis yeux myopes du garçon, en face de moi. C’est comme regarder un petit animal se prendre un coup de pied. Rien que je ne peux supporter, en faisant un effort, mais qui reste désagréablement douloureux.

L’empathie, on a beau essayer de la planquer, y’en reste toujours un peu dans les coins.

Je fais un pas vers lui, sans réfléchir, bravant la petite distance de sécurité que je m’étais imposé avec la géante pour lui confier la garde de ma précieuse bouteille.

« Tiens, j’peux pas faire grand-chose mais… ça aidera probablement pour ton épaule. » Mon regard se porte ensuite sur le pauvre vieux par terre, que dans un effort de sollicitude, je remets à peu près droit contre son mur, histoire qu’il arrête de faire des bulles dans sa flague pleine de miasmes. « Pour lui par contre, euh… »

Ça ne sert plus à rien de reculer, maintenant. J’ai mis les deux pieds dedans à l’instant où je leur ai adressé la parole. A moins de repartir sous la pluie comme le plus triste des connards, me voilà bon pour traîner des mourants dans les rues de la Borée.
Cela étant dit, avec un peu de chance, il y en a un des trois qui est du coin, et mes services de porteur seront un juste paiement pour la connaissance des rues qui me manque. S’ils trouvent l’auberge que je cherche pour moi, et que je peux finir ma soirée au sec, ça vaut peut-être le coup de me fatiguer un peu les reins. Et puis…

« Enfin peut-être qu’ils auront de quoi vous aider chez Jaïda. »

Et puis, quoi ? On ne sait jamais. Des services, je peux en rendre tout un tas, et de leur côté, ils ont peut-être plus à offrir qu’il n’y paraît ? Il ne faut jamais sous-estimer les ressources des gens qui sont à ce point dans la panade. Et puis, à part peut-être pour la géante, mis à part les dégâts qui y ont été fait et la boue fraîche qui les macule, leurs frusques n’ont pas l’air de si mauvaise facture…

« C’est là où j’allais, à la base, avant de me paumer. Je suis pas vraiment du quartier mais j’ai quelques… relations. Mais je pourrais vous donner l’adresse, toujours, et une fois là-bas peut-être que je pourrais essayer de me la jouer homme du monde. »

Qui sait, peut-être même que la possibilité d’envoyer quérir des gens à Domus se présenteraient. S’il y avait bien des gens capables de circuler dans la ville en pleine émeute, c’était bien le crime organisé. D’ici où d’ailleurs. Avec les bonnes motivations, les moyens finissent toujours par se trouver, ça, j’en suis certain.

Je récupère ma bouteille (il faut pas abuser de ma générosité non plus) pour mieux m’adosser contre la façade. J’essaie de prendre un air aussi nonchalant que ma dégaine de rat mouillé peut m’accorder, croisant les bras sur ma poitrine.

« Enfin pour ça il faudrait déjà y arriver. Seulement la rue du Charbon, je n’ai pas la moindre idée d’où elle est, moi, dans tout ce foutoir… »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Ven 14 Sep - 22:10

Il y a un type, soudain, qui les accoste. Elikia est trop concentré à se retenir de hurler de douleur et de rage pour y prendre garde dans un premier temps. Hildred fait son affaire de prendre un air imposant pour deux et de lui imposer ses distances en descendant presque au pas de charge du pallier de sa rebouteuse. Heureusement, le gaillard n'a pas l'idée de se montrer plus entreprenant. Le jeune Prince lui jette un regard farouche depuis ses propres positions, quoi qu'il n'aperçoive qu'une longue silhouette dégingandée à travers la pluie battante. C'est comme un chat de gouttière famélique, qui rase souplement les murs. Tandis qu'il s'approche d'un pas prudent, Eli tâche de l'écouter de son mieux, quand bien même il ne déblatère pour le moment que des évidences à pleurer. Il serre des dents. Ses oreilles bourdonnent.
Du calme, mon garçon... Il serait très contre-productif de commencer à s'énerver.

« Accident de voiture... Des choses qui arrivent, grommelle-t-il, d'une voix tendue. Les rues pavées ici... franchement... ! C'est n'importe quoi !  Il suffit d'un bête caillou dans le sabot du cheval, et on se retrouve encastré dans une bâtisse... ! Encore heureux qu'elle ne nous soit pas tombée sur la tête après ça ! »

Tant qu'à se mettre en colère, autant blâmer l'état des routes de la Borée, tout le monde s'accordera pour dire qu'il n'y a rien de plus ingrat dans ce bas monde. Elikia souffle, l'épaule mitraillée de douleur, et se recroqueville petit à petit contre le mur de la chaumière. Et puis, contre toute attente, le badaud s'approche et défiant la stature menaçante d'Hildred d'un élan de générosité, il tend au jeune homme une bouteille au liquide ambré. Celui-ci se pétrifie d'incompréhension pendant quelques longues secondes. Les petits yeux noirs de son bon samaritain sont honnêtes de mansuétude, sous ce qui semble être un sacré bleu gagné récemment au milieu du front. Elikia bredouille, tout à fait confus.

« Je... merci... »

Les yeux toujours ronds d'incrédulité, il se redresse péniblement et réunit son courage en tournant toutes ses pensées sur le soulagement prochain que lui procurera l'alcool. Fermant les paupières avec une inspiration décidée, il attrape son bras inerte, retient son souffle, et tire de toutes ses forces dessus en s'adossant contre le mur miteux de la bicoque. C'est extrêmement douloureux sur le coup. Son abrutie de cervelle vrombit de toutes les sirènes dont elle dispose, comme s'il était sur le point de se désosser l'épaule lui-même – oui, eh bien, il ne pourrait pas rester dans cet état éternellement ! Il lui semble percevoir le long crissement de la tête de son humérus contre son omoplate, jusqu'à ce que d'un claquement sec, elle retrouve sa place dans la cavité d'où elle s'était délogée. L'effort l'a mis en sueur, à travers le masque huileux que la pluie lui crache à la figure. Il tremble un bon moment, blanc comme un linge, mais sans tarder, il tend son bras le plus solide en direction de la grande asperge en imperméable et se saisit de la bouteille qu'on lui a si aimablement proposée.
C'est du rhum. Assez fort pour lui retourner la tête dès les deux premières gorgées et lui engourdir efficacement tout l'appareil sensoriel. Un voile fumeux sur le regard et l'esprit en proie à un puissant étourdissement, il chancelle un instant et s'appuie au mur d'une main hagarde. Il renverse à nouveau le goulot de la bouteille et achemine encore un peu d'alcool dans son gosier avide. Le feu lui traverse l’œsophage et se niche, bouillonnant, dans son ventre. Il laisse échapper une quinte de toux, les joues empourprées à présent, et constate vaguement au milieu de ses sensations en désordre que la douleur de son épaule est redevenue supportable. Un peu de bonne fortune dans ce monde de brutes : il ne s'était pas loupé.
D'un soupir, il loue intérieurement le saint homme qui a eu l'idée un jour de faire fermenter de l'eau de vie de canne à sucre, ainsi que son brave émissaire qui se tient encore là, une autre bouteille sous le bras et un air ahuri sur la trogne.

Elikia pouffe nerveusement, inspiré par un début d'ivresse. Le voilà, il l'avait trouvé, le moyen infaillible d'intimider les petites terreurs des bas quartiers. Remboîtez-vous tranquillement l'épaule en les regardant droit dans les yeux, et le tour est joué. Pouf, on vous intronise roi du district – et c'est diablement bien mérité.

Cependant, une lueur caractéristique semble s'allumer dans les yeux sombres de son homme, qui semble se faire renard et esquisse subtilement une offre. Le garçon relève le menton, le regard brillant d'intransigeance, aussi digne qu'il est possible de l'être dans des frusques aussi crasseuses, et garde le dos très droit en scrutant ce fin matois qui développe paisiblement son boniment. A vrai dire, il distingue peu de choses de ses expressions et se fie surtout au ton de sa voix et à son Empathie pour s'assurer que cette invitation ne déguise pas un coup fourré. Ce ne serait pas la première fois qu'un brigand profite de la détresse de son prochain pour le détrousser en retrouvant ses acolytes à l'auberge. En l'état, bien sûr, le traquenard ne serait pas si juteux, il n'y a rien de valeur dont on pourrait déposséder le jeune Prince Compositeur, qui n'a même pas un sou en poche. Mais enfin, dans l'hypothèse, que cela coûtait-il d'essayer, au juste, pour des brigands en assez bon nombre ?

Elikia demeure silencieux, très attentif aux détails, il note les tournures désinvoltes, plus ou moins élaborées du discours qu'on lui sert, les sous-entendus enjôleurs et le petit air vendeur qui les accompagne sur le visage anguleux de ce drôle d'oiseau.
Sous ses apparences de grand sauveur, il a décidé de profiter de la situation, mais jusqu'ici, rien d'effarant. Cela étant admis, le jeune Empathe ne décèle rien dans les émotions de son interlocuteur qui n'entre en contradiction avec son discours : il y a là de la sympathie, de la sincérité, mais aussi... une pincée de curiosité, dirigée précisément à son endroit, et qui lui vaut assez de surprise pour lui faire hausser des sourcils. Troublé, il passe une main dans ses cheveux mouillés puis, machinalement, il époussette sa tunique maculée de boue et de sang. C'est plutôt gênant.
Non pas que ce ne soit pas flatteur, attention. Et puis, il pourrait difficilement renier le faible qu'il avait toujours eu pour les mauvais garçons, leur dégaine, leurs coquards et leurs fanfaronnades. Quand même, c'est mignon. Et puis quand on en arrive au lit, la plupart du temps, c'est intéressant. Celui-là, avec ses façons un peu dandy, un peu félines, cette nonchalance très étudiée, qu'il emploie pudiquement à dissimuler ses bonnes intentions, et ce petit saphir à l'oreille – allez savoir si c'en est vraiment un, d'ici, avec ses yeux myopes, c'est encore du domaine de la spéculation – il a ses chances comme un autre de plaire à son esprit romanesque. Mais enfin... les circonstances ? Parlons-en ! Cornélius est encore à l'agonie sur le pavé, Hildred, pendant ce temps, fait de son mieux pour paraître fermée et hostile, et s'il faut vraiment évoquer son cas, soyons honnêtes, son apparence générale a connu de meilleurs jours !

Elikia croise ses bras et une expression sceptique passe furtivement sur son visage. Quoi qu'il en soit, même si ce léger intérêt qu'il avait ressenti chez cet homme est à ses yeux hautement discutable, il n'est pas question de laisser passer une pareille opportunité. Après tout, il doute sérieusement que son nouveau comparse accepte de faire jouer ses « relations » gratuitement. La situation est urgente, et comme elle ne lui est pas non plus inconnue, il s'agit de la prendre en main comme au bon vieux temps.
Et de faire abstraction des relents ignobles de vomi qui remontent depuis le bas de son pantalon. La confiance en soi, c'est la clé. Et l'alcool a en outre la vertu de le rendre audacieux, ainsi que de reléguer la douleur tout en bas de son échelle de priorités.

D'un pas lent, il se rapproche de son chat de gouttière au poil humide et lui sourit d'un trait subtil, que l'inquiétude ne parvient pas à faire entièrement amusé, mais qui peut encore se targuer d'être charmeur. A quelques centimètres à peine de lui, le museau levé, ses yeux se fatiguent moins à discerner les traits de sa figure, brune, escarpée, avec des sourcils en accent circonflexe et un regard électrique. C'est bien, à cette distance, il arbore sans doute moins l'air stupide et concentré d'une taupe aux abois. Comme quoi, on avance.
Pour l'instant, il garde ses bras croisés mais il penche la tête sur le côté et bat des cils en fixant le rusé matou.

« Un homme du monde, hm ? murmure-t-il. Eh bien, c'est une chance d'en croiser un spécimen si honorablement intentionné dans les parages... Nous devrions pouvoir négocier. D'une façon ou d'une autre... »

Son sourire se fait plus appuyé – et plus suggestif.
Dans son enfance, il faisait un tandem efficace, avec sa sœur, que la présence d'Hildred ici lui rappelle avec ironie. Elle se chargeait de prendre les poses intimidantes et d'administrer uppercuts et croche-patte quand le besoin se faisait sentir, et il s'occupait très savamment de faire les yeux doux aux gens des beaux quartiers venus s'encanailler parmi la plèbe. Les tâches étaient bien réparties, et la stratégie parfaitement rodée. Ils en avaient vidées, des poches pleines de bourses sonnantes et trébuchantes, jusqu'à ce que Zainaba ne leur mette la raclée de leur vie.

Elikia soupire, le cœur amer, en lançant un regard vers Cornélius. Il revient vers lui, d'ailleurs, pour vérifier consciencieusement son pouls et poser une main sur son front glacial, accroupi sur le pavé glissant.

« Nous avons besoin d'un médecin compétent dans les délais les plus brefs, vous l'avez deviné. Et aucun moyen de faire route jusqu'au Grand Hôpital avant le petit jour. Mon ami s'est pris un sévère coup à la tête... » Il se mord la langue, la gorge serrée d'une émotion qu'il ne doit pas laisser déborder, puis se racle la gorge en tournant la tête vers leur chevalier servant de pacotille. « Et, sans être un expert, je suspecte un traumatisme crânien... Si vous pouvez faire quoi que ce soit, je saurais vous remercier, disons, en bonne et due forme. »

Nouveau sourire engageant. Faut-il être désespéré...
Après avoir resserré son manteau gris autour des larges épaules de son cocher, il se relève et désigne la géante sigvarite d'un petit signe de tête.

« Hildred, la jeune femme, ici, connaît le District comme sa poche. Elle devrait pouvoir vous trouver cette rue du Charbon, n'est-ce pas ? »

Le regard qu'il lui lance est presque implorant, et par bonheur, elle acquiesce d'un signe revêche, mais toujours de bonne volonté. Au moins a-t-elle le courage d'affronter ses responsabilités. Elikia lui serre le bras doucement pour lui transmettre sa gratitude, avant qu'elle ne retrousse ses manches et ne s'avance, prête à soulever de nouveau le vieux Cornélius et à se remettre en marche. Le garçon, lui, grimace et se masse l'épaule avec appréhension en envisageant les difficultés à venir. Un très mince espoir l'anime, alors qu'il destine une œillade persuasive à leur tout récent compagnon d'infortune :

« Et donc, notre héros du soir – à la fois grand gentleman et homme de ressources, s'il en est – aurait-il un nom ? »
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Jakab Tangara
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Lun 1 Oct - 22:40

Ooh c’est un malin.

J’aime les malins. Parfois ils m’inquiètent un peu, quand ils se sentent pousser des supériorités, mais d’une manière générale je les trouve plutôt attendrissants. Je vois bien qu’il me joue un peu de flûte, là, avec ses ‘héros’ et ses ‘grand gentleman’, le petit bonhomme, mais est-ce vraiment si grave que ça ? La vérité, c’est que je serais bien un sacré menteur d’affirmer que tout son tartinage ne me remplit pas en secret d’une délicieuse satisfaction.

Eh bien quoi, j’aime bien qu’on me regarde comme un important. Quel mal est-ce qu’il peut bien y avoir à ça, je vous le demande. Tant que je garde un minimum les idées claires, je ne vois pas pourquoi je ne me laisserai pas aller à un peu de pommade, surtout quand elle est passée avec tant de soin.

Puis je me sens presque à l’aise, dans ce costume de secourable brigand que ses yeux brillants jettent sur moi. J’en oublierai presque mes intentions douteuses…

« Jakab. Jakab Tangara, mon bon monsieur. Et vous êtes… ? »

Malgré la méfiance générale, je parviens à obtenir de la petite troupe qu’elle me livre un prénom ou deux : Hildred pour la géante (bien qu’il m’ait fallu lui faire répéter plusieurs fois, tant ses dents étaient serrées quand elle a consenti à me le donner), Ezra pour le petit malin, et Cornélius pour le macchabée. Une belle troupe de vainqueurs s’il en est…

« Je n’ai pas de chapeau à soulever mais croyez-moi le cœur y est. »

Je m’incline très légèrement, un peu pris par le personnage, je dois bien l’avouer. En vérité, je n’ai jamais vraiment été du genre à lever des chapeaux. Mais je me dois tout de même de saluer ce pas minuscule que nous venons de faire, tous ensemble, en direction des vertes et lointaines contrées de la confiance mutuelle. D’ailleurs, maintenant, c’est à mon tour de faire preuve de bonne foi.

« A la place, je vais soulever les pieds de… euh, et bien Cornélius, là, hm ? Allons-y. »

Faut-il que je sois d’humeur à jouer les bandits au grand cœur. Bon sang ! Le vieux pèse plus lourd qu’un âne mort. A vrai dire je n’ai jamais soulevé d’âne mort, mais il m’est arrivé de porter un cadavre ou deux qui de leur vivant n’étaient pas particulièrement des lumières. C’est à peu près la même sensation.

Enfin, au moins la géante porte plus que sa part, là devant. Malgré l’odeur de vomi et de crasse qui semble flotter derrière elle (et jusque dans mes narines) et son mutisme plus qu’inquiétant, elle semble être le genre de colosse sur qui on peut à peu près compter. Elle guide notre petite expédition, sous la pluie battante maintenant le haut du corps de papi cadavre pressé contre ses reins.

Moi, de mon côté, je me retrouve avec ses bottes pleines de merde. Une sous chaque bras, et les sourires piteux d’Ezra pour toute consolation à mon inconfort. Autant dire que j’ai eu des élans de sympathie plus inspirés…
Mais bon je n’allais pas non plus laisser mon petit intellectuel se redéboîter l’épaule tous les cinq cent mètres. Déjà parce que le bruit que fait cette chose quand elle s’échappe de l’endroit où elle devrait rester tranquille est absolument immonde, et ensuite parce de toute manière, ça nous ralentirait encore plus.

Bon et aussi je n’ai pas de passion particulière pour la souffrance d’autrui. Il y en a pour trouver ça marrant, voir même que ça rend tout chose dans leur culotte, mais si je peux me permettre d’être sincère avec vous, ces gens-là me foutent un peu la trouille. Bref, rien de sexy dans les épaules démissionnaires, pas plus que dans la dégaine de chien mouillé que je me trimbale, à présent, mais il va falloir que j’accepte cet état de fait : rien dans les heures qui se profilent à l’horizon ne sera sympathique.

La suite, peut-être, si je joue bien mes cartes, qui sait ? Après tout, il y avait eu quelques mentions de négociations et de remerciements, parmi le triste babil du petit érudit…

A défaut d’autre chose, l’idée a au moins le mérite de me maintenir un peu le ventre au chaud, et en tête l’espoir de voir la soirée s’améliorer à un moment. Haut les cœurs, camarades ! Ça me donne le courage de ne pas lâcher le vieux par terre pendant le trajet.

L’interminable, boueux, puant trajet à travers les rues sales de la Borée…

La taverne du serpent noir, et je le découvre en même temps que mon guide, quand celui-ci arrête enfin sa course fatiguée, est un large bâtiment de pierre nue, et doit probablement compter comme une des âmes les plus anciennes du district. Coincée au beau milieu d’une rue piètrement éclairée, elle semble avoir été glissée là avant d’y enfler comme une baudruche, repoussant et comprimant les maisons à chacun de ses flancs. A moins peut-être que ce ne soient elles qui se soient affalées, se reposant sur la robuste bâtisse comme des enfants fatigués au giron de leur mère. Le toit est en ardoise, et la lourde porte que surplombe une enseigne écaillée, d’un bois sombre et massif.

« Je crois bien que c’est ici. Cela dit, il vaudrait peut-être mieuuux… »

Je n’ai pas le temps de m’attarder plus longtemps sur les détails d’architecture de notre futur refuge, que déjà la géante me tire en avant. Ou du moins, elle tire en avant ce pauvre vieux à moitié mort aux pieds duquel je me suis solidement accroché afin de ne pas le flanquer par terre. Résultat je suis entraîné dans son sillage, à travers la pluie, et, malgré mes protestations, jusque sur le plancher grinçant à l’intérieur de la taverne.

« … attendre dehors un instant. »

Ça ne manque pas : dès l’instant où la porte claque lourdement derrière les petites fesses d’Ezra, tous les yeux valides de la salle se braquent sur nous comme un seul regard. Nous voilà, tout pouilleux et dégoulinant, le centre de l’attention générale (y compris celle des employés de la maison). Une attention pas particulièrement bienveillante, si je devais me fier à mon instinct sur la question. Je soupire très lourdement.

Autour de nous, du bois. Beaucoup de bois. Je n’y connais rien en arbres, mais c’est une fibre claire, un peu vieille mais ouvragée avec beaucoup de soin, dont les teintes se soulignent d’or et de roux à la lueur des innombrables chandelles. La pièce principale est vaste, mais habilement divisée en petites sections par la présence d’imposantes colonnes boisées, ou de plus modestes saillies murales. L’atmosphère y est chaleureuse, malgré les grimaces méfiantes de ceux qui l’occupent, et on peut même apercevoir, en tendant le cou, la courbe d’une alcôve plus confortable encore, où une petite cheminée côtoie quelques fauteuils et de larges peaux de chèvres.

Le bar, quant à lui, est très certainement le cœur de l’édifice, puisque toute la structure de l’auberge semble articulée tout autour de lui. Ouvert sur trois fronts : deux plus petits, sur les côtés , et un plus large, où s’alignent des tabourets, il est surplombé par un immense panneau de bois gravé, où se meuvent les anneaux noircis d’un large serpent de mer. C’est un ouvrage magnifique, sur lequel je m'attarderai peut-être si les circonstances me le permettaient.

Elles ne me le permettent pas. Du tout.
D’une main que j’espère nonchalante, je rabat en arrière les quelques mèches trempées qui avaient échoué sur mon front.

« Bon sang. Bon. Hm. Laissez moi euh… Ne faites rien de stupide pendant une bonne minute. »

Je ne sais pas trop quoi penser du regard luisant que la géante me décoche. C’est situé quelque part entre l’enfant coupable et le chien prêt à vous sauter à la gorge. Une combinaison plus que déroutante, surtout quand elle est braquée sur vous depuis bien deux mètres de hauteur. Je lui lance un sourire crispé, avant d’abandonner par terre les bottes du vieux, dans l’espoir secret de la lester un peu.

Puis, avisant le type qui jette sur notre pitoyable quatuor le regard le plus mauvais, je m’en vais à sa rencontre, quasiment certain de trouver là quelqu’un avec plus ou moins d’autorité sur les lieux. Le fait qu’il soit derrière le bar et affublé, en plus de son énorme barbe rousse, d’un petit tablier vert, ne m’ayant bien sûr en rien aiguillé dans l’établissement de ce brillant verdict.

« Bonsoir, mon aimable camarade ! Mille pardons pour cette entrée quelque peu… incommode. Figurez-vous que mes amis et moi-même avons été quelque peu surpris par la… hm… violence des conditions météos, et nous espérions…
- C’est la météo qui vous a tatané comme ça ?
- Et bien…
- Parce qu’à moins que le ciel ait décidé de prendre aux mots tous ceux qui s’exclament qu’il pleut des pierres, je doute que l’orage ait pu vous mettre dans cet état à lui tout seul.
- Pour être tout à fait honnête avec vous, il y avait peut-être bien un cheval ou deux impliqués dans l’affaire. Des bêtes aux sabots particulièrement peu sûr, et quelques pavés mal entretenus. Mais je peux vous assurer que…
- On n’veut pas d’ennuis, ici. Repartez d’où vous venez, et prenez votre cadavre avec vous. »

Alors, je ne m’attendais pas à ce qu’il m’accueille d’une bise, mais là, tout de même, c’est une entrée en matière un peu rude. Moi, de mon côté, je ne suis que très peu échauffé, et ne pas claquer des dents comme un pouilleux me demande déjà une énergie considérable. J’espère que la tâche ne se révèlera pas au-dessus de mes maigres forces de négociateur.

« Tout de suite les grands mots ! Enfin, Mon ami, là-bas n’est pas aussi près de rejoindre les saints qu’il n’y paraît. Ne l’enterrez pas avant l’heure ! Il a simplement fait une mauvaise chute. Un peu de repos au chaud et au sec devraient suffire à son rétablissement. Maintenant, je voulais…
- Je vous ai dit que…
- Alors, non. Maintenant ça va aller. Je fais beaucoup d’efforts pour vous être agréable, monsieur, mais cette manie de ne pas me laisser finir mes phrases, ça va finir par m’agacer. Je suis conscient que vous n’avez aucune envie d’attirer ici l’attention des autorités, surtout au regard des circonstances… météo. Exactement comme je suis conscient des raisons de cette prudence. Cependant, ce que j’essaie de vous dire, depuis tout à l’heure, c’est que je n’ai besoin pour l’heure que de vos services d’intermédiaire. »

Au bout d’un moment, je ne vais pas éternellement continuer de se la jouer Pierrot-les-mots-qui-fâchent. Je veux bien tartiner ce qu’il faut, mais si on ne me laisse pas monologuer, moi, il n’y a pas grand-chose que je puisse faire.

Et puis, après tout, lui ne m’intéresse que dans sa qualité de type habilité à aller faire chier sa patronne en cas de besoin. Pas besoin non plus de lui faire danser la valse ou de lui rouler des pelles.

« Celle que je veux voir, et je vous garantis que, peu importe ce qui l’occupe à cette heure, elle se sentira obligée de m’accorder cette requête, c’est votre patronne.
- Mademoiselle Bakhrim.. ?
- Elle-même.
- Mais… »

Bon, je ne sais pas si je me réchauffe, ou si c’est lui qui commence à se déstabiliser, mais je sens que je regagne la main dans ce petit bras de fer d’hommes déterminés, et je compte bien poursuivre sur ma lancée. Pas question de le laisser reprendre le dessus, maintenant que je l’ai à peu près amené où j’ai envie.

« Tenez. Vous savez quoi ? Je vais aller conduire mes amis près de votre cheminée avant qu’ils ne finissent vraiment par se transformer en cadavres. Vous, allez chercher votre patronne. Dites lui qu’un certain monsieur Tangara aimerait la voir, et si jamais elle vous ris au nez vous avez mon expresse permission de revenir ici me mettre personnellement votre poing dans la figure. Puis de foutre toute ma petite troupe dehors par la peau du cul, évidemment. Qu’est-ce que vous en dites ? »

Celle-là, en général, elle marchait bien avec les grands barbus qui croisent leurs gros bras comme des statues. Parfois, elle me vaut une baffe, mais là, en l’occurrence, je suis plutôt sûr de moi.

« Alors, hm ? Un deal pareil, vous avez tout à y gagner ! »

Ça bouillonne un peu, dans ses petits yeux de brute, et je vois bien qu’il préfèrerait me la donner tout de suite, ma beigne, mais malgré ma tronche de pouilleux, visiblement, il y a quelques restes d’assurances insolente qui sont suffisamment convainquant dans ma posture pour le faire douter. Et ce doute-là, c’est tout ce qu’il me faut.

Il finit par s’en aller, laissant son torchon sur l’épaule d’un autre bonhomme, plus petit, et visiblement plus intimidé par la géante, qu’il ne parvient pas à quitter des yeux. Je ne suis pas sûr, parce qu’il est bien à l’abri du bar, mais je parierai que ses genoux doivent grelotter plus fort que les dents du petit intellectuel, derrière moi.

D’ailleurs en parlant d’eux.

Revenant sur mes pas avec un petit sourire de triomphe, j’ignore les regards assassins de la clientèle (qui, à ce jeu là n’ont visiblement rien à envier aux petits snobs des bons quartiers, quand un gueux vient leur crotter leurs beaux tapis), et reprend ma part de Cornélius pour acheminer toute ma petite troupe du côté de la cheminée.

Là encore, les œillades méfiantes nous poursuivent, mais alors que mes humides camarades s’installent comme ils peuvent au plus près du foyer, les odeurs qui nous escortent nous permettent d’investir au maximum l’espace. La plupart des occupants précédents, en effet, désertent, une mine fâchée sur leur figure, et je les regarde faire avec un haussement d’épaule.

Il en faudra un peu plus pour arriver à me faire rougir, d’autant que pour l’heure, mes priorités sont tout autres…

« Bon. À nous, maintenant. »

Cornélius a été allongé sur une peau, et la géante s’applique à présent à le veiller, accroupie près des flammes, le regard visiblement affligé. Ezra, lui, a choisi l’autre flanc, et tend un peu piteusement ses mains vers la cheminée dans l’espoir de les sécher. Avisant une couverture abandonnée sur un fauteuil, je m’en fais aussitôt le légitime propriétaire, et vient en recouvrir ses épaules grelottantes.

Ce n’est pas grand-chose, mais c’est toujours un peu plus facile d’extorquer les gens quand ils ne vous tremblotent pas dans les bras comme des agneaux mourants. Ça apaise un peu les remords.

« La bonne nouvelle, c’est que je suis plutôt confiant vis-à-vis de ma capacité à nous négocier de quoi rester au chaud et au sec pour la nuit. La patronne me doit quelques faveurs, et malgré l’hostilité de son petit personnel, je suis sûr qu’elle pourra arranger quelque chose si je lui demande aimablement. »

Petit sourire aimable. Je m’assois lentement à ses côtés, pour étirer mes longues pattes à la lueur des flammes.

« Pour ce qui est du reste, en revanche… » Mes lèvres s’étirent en une grimace embêtée. « Enfin, je peux essayer de la convaincre d’envoyer chercher des amis à moi, hors du District. Je connais un médecin qui pourrait être là avant l’aube, faute de mieux, cela étant dit, nous parlons là d’une faveur… bien plus conséquente. »

Mes yeux glissent jusqu’à la silhouette inerte de Cornélius. Je m’efforce de ne pas les lever tout de suite, conscient que les regards des deux autres sont présentements rivés sur moi. Je pourrais presque en sentir la chaleur, s’il n’y avait pas celle de la cheminée pour brouiller les pistes.

Au moins, j’ai toute leur attention.

« Je sais de source sûre qu’elle en a les moyens. Cela étant dit, c’est moi qui me retrouverai en dette auprès d’elle, le cas échéant, et l’idée, je vous l’avoue, ne m’enchante pas plus que ça. »

Et là, on arrive dans la partie qui fâche un peu…

Je remonte mes jambes, laissant traîner la remarque dans les airs quelques secondes, avant d’enrouler mes bras autour de mes genoux. Là, je pose mon menton, et fait mine de contempler le sujet avec beaucoup de concentration. Puis, enfin, et avec beaucoup de prudence, je relève les yeux vers mon voisin, pour croiser son regard, par-dessous mes cils.

« Malgré mes relations et ma grande bouche, je suis très loin de rouler sur l’or. Et au risque de passer pour un égoïste et un sans cœur, nous sommes… pratiquement des étrangers, l’un pour l’autre à cette heure… Si je suis ravi de vous obtenir un peu de confort en échange du chemin que vous avez trouvé pour moi, je ne suis pas certain qu’il soit équitable que je m’endette à ce point pour les yeux d’un presqu’inconnu, si charmants soient-ils. Vous comprenez ? »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mer 3 Oct - 23:08

Planté à l'entrée de l'auberge, dans l'ombre imposante d'Hildred, Elikia prie pour passer plus inaperçu qu'une souris au fond de son trou, au milieu de cette redoutable assemblée. La fortune avait veillé à ne pas le faire reconnaître par ce Jakab Tangara, dans une ruelle obscure, mais il ignore s'il pourra pousser sa chance en pleine lumière, devant autant de témoins. Il attend, dans la terreur, le cri fatidique qui retentira parmi les clients pour le dénoncer. Cette crainte nouvelle de se faire attraper et rançonner ne le quitte plus depuis sa rencontre impromptue avec la géante et il se retient même de respirer trop fort pour qu'on oublie jusqu'à sa présence. Évidemment, c'est un exercice très peu intuitif de distinguer un Prince à travers ces loques sales et déchirées, avec pour seuls attributs ces bleus sur sa figure et la perte de ses lunettes qui ajoutent d'ordinaire un relief familier à son profil. Mais combien de temps cela prendra-t-il à ces balourds avant d'y venir à bout ? Oh, Joseph, Isabela, pourquoi n'êtes-vous pas parvenus à le suivre jusqu'ici, pour cette fois ?

En outre, malgré le réconfort qu'a su lui prodiguer momentanément l'alcool, il a toujours aussi froid dans sa tunique déchirée et son épaule lui fait mal, ainsi que son visage qui palpite puissamment, aux endroits où la chair est ouverte et contusionnée. Il ignore si le baratin de son chevalier défroqué les mènera quelque part, mais le temps lui paraît bien long et les circonvolutions pour la plupart inutiles depuis son petit coin sombre de l'auberge.
Il n'y distingue pas grand-chose, d'ailleurs, sinon une impression écrasante produite par la décoration en bois massif et des relents de bière et d'humidité qui flottent d'un vol âcre parmi leurs propres odeurs de maladie et de carne crevée. Sa perception se limite à ce que son Empathie veut bien lui dire de cette compagnie (qui, en somme, s'accorde pour être de sale humeur) et à une écoute attentive des paroles de Jakab. La fin de son laïus le fait particulièrement tiquer et tout comme lui, le grand barbu rouquin doit en déduire que ce Monsieur Tangara n'est pas n'importe quel traîne-patin parmi les innombrables rejetons de la pègre excelsienne.

Une inquiétude instinctive prend Elikia aux tripes et s'y loge obstinément tandis que la grande perche aux sourires chafouins conduit toute leur équipée près de la cheminée. Absorbé dans ses soucis et ses incertitudes, le jeune compositeur ne prête guère d'attention aux clients qui décampent comme des effarouchés et dépose les deux bouteilles de rhum qu'on lui a confiées en s'asseyant par terre, au plus près du foyer et tout à côté de Cornélius.
L'annonce péremptoire de Jakab aurait eu de quoi le faire tressaillir, en vérité. Même dans sa jeunesse, il n'avait pas été accoutumé à négocier avec les Oisillons et le fait de devoir en arriver là aujourd'hui le hérisse de panique, tout comme l'idée de devoir faire une entorse à ses principes. Batifoler avec les mauvais garçons, c'est une chose, faire affaire avec un maffioso dans une auberge mal-famée, c'en est une autre. Seulement, cette répulsion est bien vite apprivoisée par un coup d’œil vers Cornélius, dont la vie vaut plus que certainement un écart de conduite, mais aussi par le souffle pénétrant du feu de cheminée qui lui engourdit délicieusement les muscles et la cervelle.
Quand on l'enroule finalement dans une couverture chaude, Elikia est si béat de plaisir que toutes les protestations de sa conscience finissent par s'affaisser faiblement au fond de son âme reconnaissante. Un peu ivre de confort, ramolli comme un pacha, il essuie son visage douloureux dans l'étoffe qu'on lui a concédée et lève un regard fiévreux vers son curieux bienfaiteur pour écouter ses nouvelles palabres dans un silence religieux. Il tente de rester attentif, de ne pas se perdre dans ses spirales de beau-parleur, mais chaque bribe de discours qui lui parvient provoque en lui un tumulte d'émotions.

D'abord, en sourdine, bien dissimulée derrière la gravité de son visage, la colère. L'indignation de comprendre que cet homme et son amie, Mademoiselle Bakhrim, s'assureraient ensemble de faire fructifier leurs intérêts sur le dos d'un pauvre vieux à moitié crevé. Ce sentiment lui ronge l'estomac, il pourrait en faire un ulcère, là, tout à coup. Autrefois, il aurait bondi, il aurait craché et vociféré, il se serait fâché violemment. Quelle importance que cette histoire de dette ?? Un citoyen honnête, bon et paisible, son ami, va mourir dans les heures à venir si personne ne fait rien !
Mais il est seulement contraint de bouillir dans son impuissance et de pincer ses lèvres sans un mot. Le sens des opportunités des Excelsiens dont on dit souvent qu'elle est leur vertu est aussi leur plus grande tare, du Conseil des Princes jusque dans la tourbe des bas-quartiers. Ils trouveront une utilité à toute chose, n'est-ce pas ce qu'on dit ? Malgré son amertume, Elikia sait désormais choisir ses combats. Il acquiesce, très concentré sur son objectif.

En même temps, une espèce de soulagement le submerge soudain lorsqu'il entrevoit une échappatoire aux faveurs sexuelles qu'il avait proposées lui-même à Jakab un peu plus tôt. Ses yeux se ferment un instant et il retient un léger soupir, le pouls agité de palpitations nerveuses, dans son cou. Il lui épargne une sacrée corvée, une nuit sordide et un lendemain pénible, compte tenu de l'état de son épaule et du reste. Et puis, de toute façon, c'était déjà une surprise pour Eli de voir que son charme avait pu opérer jusque là et persuader un dur à cuire comme ça de transporter un inconnu à l'agonie sous la pluie. Comme quoi, un joli sourire et des mots doux peuvent être partout la clé de la solidarité humaine... Jusqu'à un certain point.
Le jeune compositeur en tire un autre, de sourire, à l'attention de son voisin aux longues cannes et penche un peu la tête vers lui.

« Hm, oui... J'aurais été présomptueux de penser que mon pouvoir s'étend aussi loin, ce soir, de toute façon... Merci d'avoir pris ces quelques risques pour nous. » murmure-t-il, avec autant de douceur qu'il en est capable.

Cependant, ce réconfort est de courte durée. Il ignore ce que Jakab peut bien présupposer de lui ou de ses compagnons, mais personne parmi eux n'a de quoi payer les services de la tenancière. Le sourire d'Elikia se crispe peu à peu à cette pensée et sous la couverture, il glisse ses mains glacées dans les poches vides de sa tunique.

« Alors, je... Si vous dites vrai, pour votre médecin... je vais voir ce que je peux faire, d'accord ? » Son ton est tendu. Lui non plus, ne roule pas sur l'or, sans parler de Cornélius et d'Hildred. Et puis, il avait soin de laisser chez lui sa bourse et ses objets précieux lorsqu'il entreprenait de tels périples à la Borée. Il avait l'air fin, maintenant ! « Je ne pourrais pas vous payer en liquide, parce que je n'ai pas un ducat en poche mais... attendez, je vais bien vous trouver quelque chose. »

Une fulgurance illumine soudain son esprit fébrile et il bondit aussitôt sur ses pieds, le cœur battant et sa couverture flottant derrière lui comme une traîne de guenilles. Sans perdre de temps, il s'agenouille auprès de Cornélius et lui soutire son propre manteau dont il avait voulu le couvrir tout à l'heure. Il le dépouille aussi de son gros gilet trempé, probablement responsable des énormes frissons qui secouent son corps flasque, presque inerte. Ses gestes sont infiniment délicats, mais une toux faible s'échappe de la gorge encrassée du fumeur de pipe et la poitrine d'Elikia se serre douloureusement à ce spectacle. Il pince ses lèvres sous le regard affolé d'Hildred, et tout en murmurant quelques « pardon, Cornélius » d'une voix ratatinée de culpabilité, il renoue son écharpe autour de la nuque du blessé pour lui immobiliser la tête comme il convient. Puis, la mine grave, il l'enveloppe très soigneusement dans l'édredon encore chaud qui glissait de ses épaules, et se sert d'un coin de l'étoffe pour essuyer son visage boursouflé. Un long soupir s'extirpe laborieusement de ses poumons et il pose sa main froide sur le front du cocher. D'un geste tendre, il repousse quelques de ses mèches grisonnantes en arrière comme si, en le recoiffant grossièrement, il lui rendait un peu de dignité.

A regret, il se résigne enfin à rebrousser chemin vers leur exigeant bienfaiteur avec qui il doit traiter, de toute façon, pour que Cornélius ait au moins une chance de passer la nuit. Il se rassoit en silence auprès de Jakab, grelottant à nouveau comme une feuille morte, mais le regard décidé, et retourne le manteau qu'il a récupéré sur ses genoux afin d'en fouiller toutes les poches.
Pourvu qu'elle n'en soit pas tombée pendant leurs claudications... Et pourvu encore qu'elle n'ait pas été brisée lors de l'accident...

Le teint crayeux et la main mal-assurée, le jeune compositeur déniche un autre de ses mouchoirs brodés, un crayon de graphite cassé en deux, un carnet à la reliure de cuir, du vernis à ongles doré et quelques carrés de chocolat emballés dans de l'aluminium. Tout ce petit trésor n'est guère assez précieux pour intéresser Jakab, et Elikia n'est pas loin de désespérer lorsque soudain ses doigts s'enroulent, dans une poche intérieure, autour d'un objet lisse de la taille et de la forme d'un galet. Il le reconnaît immédiatement au toucher et une exclamation de triomphe s'étrangle dans sa gorge.
Sa montre à gousset roule dans sa main et il l'examine avec empressement. Le boîtier délicatement ciselé de motifs floraux ne semble pas cabossé et c'est un premier soulagement. Cependant, quand le mécanisme d'ouverture se déclenche avec son bruit caractéristique, le garçon sursaute presque et ses yeux écarquillés trouvent le verre de la montre intact, animé du doux cliquetis de l'aiguille des secondes. Il respire enfin.
Non pas que cette montre, quoique jolie, ait de réelle valeur sentimentale. Il l'avait reçue en cadeau d'un de ses vieux amants au bras desquels il devait faire valoir leur goût et leur richesse, du temps où il se faisait entretenir. Il ne se souvient ni du nom, ni de la figure de cet homme en particulier : il n'en garde que le souvenir vague de son écœurante eau de Cologne, de sa calvitie et de nuits d'amour où il soufflait comme un bœuf. Bref, rien qui ne soit digne de mémoire.
En revanche, il semble qu'il n'ait pas d'autre monnaie d'échange contre la vie de Cornélius que cette montre, alors il est hors de question de la brader.

« Voilà. » murmure-t-il, d'une voix qu'il s'efforce de faire aussi calme qu'intransigeante, en ouvrant la main vers Jakab pour qu'il contemple l'objet. « Elle... elle a de la valeur, vous savez. »

Il ne la lui cède pas immédiatement, toutefois, et préfère la garder auprès de lui avec méfiance, en désignant simplement à l'intéressé ses différents aspects.

« Le mécanisme est très précis, et le remontage  automatique. La réserve de marche est d'environ trois jours... la moyenne s'élevant à peine à quarante heures, on peut considérer que c'est un joli bijou technologique. Ensuite, eh bien... » Il manipule précautionneusement le garde-temps à la lueur de l'âtre, afin que l'éclat roux des flammes rebondisse de façon enjôleuse sur sa coquille. « Elle est plaquée en or rose... je crois ? Les vis ont l'air d'être en acier bleuis, mais je me suis toujours demandé si les trous et les paliers que vous voyez, là, ne sont pas sertis de saphir... Sinon, le boîtier est gravé... et, elle affiche les phases de la lune ? Pour ce que ça peut valoir... Je ne l'ai jamais faite expertiser mais vous pouvez en juger par vous-même. »

En tout cas, il est tout à fait convaincu que Jakab pourrait se payer bien plus qu'une simple course sous les intempéries en la revendant à bonne adresse, en admettant qu'il ait acquis autant de relations qu'il le prétend. Sinon, il serait grand temps de revoir à la baisse ses vantardises, et c'est qu'Elikia semble sous-entendre en braquant un regard insolent vers son escroc à la petite semaine. Il est prêt tout de même à lui glisser sa montre sous le nez pour le laisser la lorgner de plus près, quand un frisson désagréable lui traverse l'échine et lui rappelle en même temps que ses frusques sont encore trempées et que les termes de leur marché sont plus floues qu'une paire de fesses à travers les vapeurs des thermes.
Son geste s'arrête et il s'entoure soudain de ses deux bras, la main refermée sur sa montre, pour se frictionner aussi vigoureusement que la douleur de son épaule le lui permet. Ses sourcils sont froncés, parmi la potée d'ecchymoses qui bleuit sur son visage, il se renfrogne.

« Bien que... Dites, hm... Jakab ? Votre médecin, je devrais le payer aussi... ? Parce que... Si vous deviez donner ma montre à votre amie... je vois mal comment je pourrais assurer la survie du mien... »

Malgré la causticité de son ton, il balaie doucement des cils et s'efforce soigneusement de sourire à son bon ami aux longues jambes, près de lui. Il avait espéré trop vite. D'une façon ou d'une autre, il lui semble qu'il devra passer à la casserole, ce soir. Cela le fatigue rien que d'y penser, mais d'un autre côté, la vie d'un homme est en jeu et il s'était déjà préparé à cette éventualité. En tout cas, il est exclu qu'il remette sa montre à ce drôle d'oiseau sans savoir exactement ce qu'il compte en faire. Il n'a pas l'air outrancièrement malhonnête et Elikia sent qu'il ne se prépare non plus à déguerpir aussi sec avec son butin, mais ce n'est certes pas une raison pour se laisser rouler dans la farine.
Il hausse un sourcil d'un air un peu las, à travers les fêlures de son masque espiègle.

« Sans vouloir insulter votre honneur de gentilhomme, naturellement... »
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Jakab Tangara
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mer 10 Oct - 18:14

« Vous permettez… ? »

Sa prise est prudente, autour de sa trouvaille. Comme s’il était terriblement inquiet à l’idée que je lui arrache des mains. Mais c’est compréhensible. Après tout, et vu les émotions qui se sont succédées dans l’obscurité brillante de ses iris, cette montre est probablement (du moins à ses yeux) la seule chose qui se tienne encore debout entre lui et la perspective de regarder son ami mourir.

Je m’en sentirai presque mal de lui imposer ça avec mes magouilles de brigand. Bon, peut-être que c’est déjà un peu le cas. Mais en tout cas si un truc me pince, au fond du ventre, tandis que je considère la tension qui s’est installée, subrepticement, dans les traits de mon petit intellectuel, ça n’est pas assez douloureux pour me pousser à la charité.

A la place, et avec une précaution calculée, je glisse mes mains tout autour des siennes, lentement, sans chercher à les attirer à moi, et je me contente de guider ses mouvements pour pouvoir promener mes yeux plus librement là où ils aimeraient se poser, et examiner les détails remarquablement ouvragés de l’objet. De temps à autre, nos doigts s’effleurent, dans cette drôle de danse entre sa méfiance et mon intérêt, et dans des circonstances différentes j’aurais pu trouver ça particulièrement plaisant.

Pour le moment, ceci dit, je me trouve, à la manière des pies, absorbé par les petites choses qui brillent juste sous mon nez.

« Hm… Les pierres sont un peu opaques, je n’y mettrai pas ma main à couper mais si je devais deviner je pencherai plutôt pour de la tourmaline… »

Je peux sentir le regard d’Ezra s’appuyer plus intensément sur moi. Le pauvre doit se demander quel genre de zouave je peux bien être pour me balader dans un trou aussi perdu, tout en agitant des faveurs sous le nez des gens et en ayant des avis drôlement pointus sur la nature des pierres précieuses. Ça, je ne peux pas vraiment lui en vouloir : dans les faits, je suis un drôle de bonhomme.

« C’est un joli bleu, quoi qu’il en soit… »

Mais pas un bonhomme incapable de reconnaître un travail d’artisan modèle quand j’en ai un sous les yeux. Le mystère qui planait déjà un peu autour de mon petit intellectuel vient considérablement de s’épaissir.

Enfin, peut-être que là n’est pas tout à fait le temps de s’y pencher. Après tout nous sommes tous trempés, gelés, fourbus, et au beau milieu d’une complexe négociation.

D’ailleurs, et comme s’il avait pu sentir que mes pensées étaient en train de s’égarer, le garçon me retire ses mains avec empressement, secouant la torpeur pensive qui menaçait de m’envelopper. Avec elles, se dérobe le curieux trésor et ses scintillements. Je soupire.

« Et un très bel objet, ma foi... »

Je fais mine de réfléchir, retournant poser une seconde mon regard parmi les lueurs réconfortantes du foyer, et Ezra met aussitôt ce moment à profit pour me faire part de ses inquiétudes. Ou du moins développer un peu celles qu’il avait précédemment esquissées pour moi.

Mes lèvres se pincent aussitôt en une petite moue contrariée.

« Oh, non, non… »

Ma foi, peut-être qu’à force de faire des tours et des détours dans mes interminables baratins, j’ai échoué à clarifier ce dont nous discutions, exactement. Ce sont des choses qui arrivent, surtout vu la fatigue physique et mentale qui nous engourdit tous à cette heure de la nuit.

« Entendons nous bien. La montre est… enfin. Serait pour moi. Puisque le reste, c’est moi qui m’en charge. Le médecin est déjà payé. » Je revient croiser les petites obsidiennes de ses yeux, pour appuyer mes mots d’un regard particulièrement confiant. « C’est une amie. »

Enfin, « amie », c’est vite dit, étant donné le caractère du personnage. Mais en tout cas elle bosse pour moi. Et je la paie suffisamment pour qu’elle accepte de sortir son cul du lit même aux heures les plus indécentes. Au final, le résultat est relativement le même, alors à quoi bon utiliser des formulations plus incriminantes que nécessaire, hm ?

Bien que la véritable nature de mes faveurs pourrait ne pas avoir échappé au petit nez malin de mon intellectuel. Ça expliquerait certainement ce besoin de clarifier avec précision les termes de notre arrangement. Ou bien alors c’est simplement un de ces tics de gens dégourdis. Ces choses qu’ils font en toutes circonstances, malgré eux, et parfois même sans s’en rendre compte. Comme corriger les fautes d’accord, ou bien lire le dos des étiquettes.

Quoiqu’il en soit, si je veux tirer quoi que ce soit de cette soirée, il va falloir que je rassure son aimable petite cervelle, et c’est ce que je m’efforce de faire, à grand renfort de sourires et de délicates gymnastiques des mains.

« Quant au reste, je vous l’ai dit. C’est à moi qu’il en coûtera, bien que cela ne m’enchante pas particulièrement. Considérez la montre comme… une consolation. » Je marque une petite pause, plisse les yeux, semblant réfléchir brièvement à quelque chose avant de reprendre. « Enfin, la montre… et peut-être bien un peu de votre compagnie ? »

A la seconde où les mots sortent de ma bouche, le visage d’Ezra se froisse d’un mélange de déception et d’inconfort. Son petit nez humide se retrousse, et son épaule se soulève légèrement, comme tirée par un fil, sous l’épaisseurs trempée de ses vêtements.

Quant à moi je suis bien tenté de me vexer, depuis mon coin de tapis. D’accord je ne suis pas au meilleur de ma forme, à cet instant précis, mais tout de même ! On a connu moins fréquentable !
Et puis les points se relient, au fond de ma soupière, et je réalise l’étendue exacte de ce que je viens de lui demander.

« Oh. Non. Non, non, rassurez-vous. Je ne demande rien qui ne serait… » Je ferme les yeux une seconde. Qu’est-ce que je peux être con parfois… « …pénible, hm. En particulier dans votre état. Par les joyeuses de Myre, je ne suis pas ce genre de tordu. Simplement… puisque je dois passer les prochaines heures de la nuit dans ce… confortable trou perdu, j’aimerai autant m’éviter la conversation locale… »

Un frisson me grimpe sur l’échine à cette pensée, bien que je ne sois pas tout à fait capable de déterminer si c’est le froid ou bien la perspective de devoir me trouver un copain de comptoir parmi les ouvriers mécontents qui l’a mis là. Ça pourrait très bien être les deux à la fois, maintenant que j’y pense. Quoi qu’il en soit, cette idée-là est loin de m’enchanter, et je me prends secrètement à espérer qu’il accepte.

Toutes considérations esthétiques ou charnelles mises de côté (relativement facilement, vu l’état dans lequel il est, ce pauvre chaton), il a piqué mon intérêt pour de bon, ce petit bout d’intellectuel avec ses yeux d’orage, et je ne serais pas triste de prolonger un peu mon interaction avec lui.

Peut-être que j’en profite un peu, allez savoir… Tant pis. J’assume. Et bien évidemment, je ne laisserai pas son ami crever, s’il refuse. Je suis un grand garçon qui sait accepter qu’on lui dise non.

« Je suis un peu fatigué du charme des rues, pour ce soir. Et j’ai l’impression que vous avez en vous un peu plus à offrir que… »

Ce n’est pas l’instinct, ou un quelconque dont de prescience, qui me fait me retourner à temps pour l’arrivée de Jaïda Bakhrim (Une immense rouquine aux cheveux très courts et au regard déjà fatigué) et de son barman : c’est juste que les escaliers qu’ils descendent sont particulièrement grinçants, et que visiblement le son semble déclencher une accalmie générale dans les discussions des ivrognes. La démonstration pose comme un voile, sur le brouhaha ambiant de la taverne, et éteint par la même occasion le reste de ma tirade.

Une petite grimace vient me tordre les lèvres. Le timing aurait été meilleur avec une minute ou deux de rab, il faut bien l’avouer…
Contrit (ou du moins donnant très bien l’impression de l’être), je reviens vers mon petit intellectuel, pour lui offrir mon sourire le plus compatissant.

« Je suis navré de presser votre décision, mais je crois… qu’il est temps de la prendre. » La patronne et son sbire progressent, depuis le fond de la salle, et en jetant un coup d’œil par dessus mon épaule je les vois s’arrêter pour converser au niveau du bar. « Ne vous en faites pas, j’ai beau avoir l’air d’un filou, je suis quelqu’un qui respecte ses engagements. Et, croyez-moi… celui-là pourrait être bien plus terrible. Je ne suis pas de si affreuse compagnie… »

Je me suis complètement redressé, à présent, et, demeurant encore un peu dos au reste de la salle, je me contente de tendre une main ouverte dans sa direction.

« Alors, qu’en dites-vous ? »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mar 16 Oct - 1:33

Elikia se sent excessivement mal à l'aise, ratatiné là par terre comme un chien mouillé, à guetter un assentiment sur le visage oblongue et dans les yeux noirs et brillants de Jakab. Il est intéressé, la chose est assurée, mais saurait-il s'en satisfaire ? Rien n'est moins sûr pour le musicien qui garde la mine basse, le regard farouche et sa montre serrée contre son cœur. Sa respiration est plus profonde, aussi, mais c'est peut-être parce qu'il crève définitivement de froid depuis qu'il s'est séparé de sa couverture. Tout, absolument tout a échappé à son contrôle ce soir – et c'est terrorisant. Il n'a plus de maîtrise sur rien et il réalise de seconde en seconde qu'il est illusoire de penser qu'il pourrait marchander avec ce drôle d'oiseau même en s'accrochant de toutes ses forces au seul objet de valeur en sa possession. Il n'a pas le choix. Ou bien il le lui donnait et Cornélius avait peut-être une chance de passer la nuit, ou bien il ne le lui donnait pas et... La suite est inenvisageable. Il est coincé entre l'étau féroce de la nécessité depuis la minute où sa voiture s'est embourbée au milieu d'une émeute de quartier. C'est comme être de retour quinze ans en arrière et n'être en pouvoir de rien sinon de prier les Machines pour qu'elles ne lui broient pas un bras au milieu de son ouvrage.
Alors, il espère, Eli, il espère fort. C'est un exercice auquel il est plutôt rôdé, depuis le temps. Et il espère après Jakab.

C'est ennuyeux parce qu'il est devenu très évident que cet homme est un chef de gang – il a des relations qui connaissent les failles du filet de sécurité du Prieuré, des gens qui ont des dettes envers lui, d'autres qu'il prend au pied levé pour traverser des quartiers hostiles en pleine nuit et que vraisemblablement il paie pour ça – et ce serait déjà bien assez ennuyeux si le bougre n'était pas aussi un séduisant petit baratineur doté du sens de l'humour. Il y a bien longtemps qu'Elikia n'avait entendu quelqu'un blasphémer si joyeusement et il n'a pu étouffer qu'à moitié son gloussement nerveux contre le dos de sa main, tant la spontanéité de cet outrage l'a surpris.
Et puis, il a mal, il est fatigué, trempé et glacé jusqu'à la moelle, il a envie de pleurer un peu aussi – pour être le responsable de toute cette affreuse situation – et il doit bien avouer qu'il a très envie de lui faire confiance, à Jakab, et de se reposer sur la certitude suave et paisible de ses sourires.
Cette constatation est un coup dur pour sa fierté, cependant. Quant à la seconde proposition que l'Oisillon met sur le tapis, passée la surprise, elle ne lui plaît pas non plus outre mesure. Dans d'autres circonstances, échanger une simple et civile conversation avec un inconnu ne le rebutait pas, mais mettre dans la balance la vie de son ami s'il ne le faisait pas, c'est quand même difficile à avaler !

Il pince ses lèvres avec un mélange d'amertume, de colère et de confusion. Ses doigts trifouillent fébrilement sa montre contre sa poitrine. Il aurait tout de même mille fois préféré veiller Cornélius. Et s'il mourait dans la nuit, pendant que lui tâchait de distraire l'autre zouave ? Une larme affolée palpite à sa paupière mais il bat rapidement des cils en détournant la tête. Ce qu'il craint toujours, aussi, c'est que Maître Tangara ne finisse par s'apercevoir de sa véritable identité au cours de la soirée, et il frissonne d'en imaginer seulement les conséquences. Il sursaute, même, quand on lui annonce l'arrivée de la patronne, et jette un regard paniqué (et désorienté) en arrière, avant de prendre une immédiate résolution.

« D'accord... D'accord, prenez-la. » Le cœur au bord des lèvres, il lui tend sa montre d'une main dont il retient à peine les tremblements. « Et s'il vous plaît, faites en sorte que votre amie n'arrive pas trop tard... »

Il renifle en frottant ses bras frigorifiés et s'efforce de prendre son air le plus digne pour camoufler son humiliation, tout en relevant le menton, les yeux chargés d'éclairs.

« Pour le reste, je tâcherai d'être d'aussi bonne compagnie que vous l'espérez, Monsieur Tangara, puisque vous ne semblez pas craindre de vous heurter aux humeurs d'un homme dans l'embarras. En espérant ne pas vous décevoir. »

Il pince des lèvres et rassemble ses autres affaires dans son manteau, tandis que Mademoiselle Bakhrim accoste finalement Jakab et que le tavernier barbu ne propose d'aider Elikia et Hildred à monter le blessé dans une chambre où il pourra trouver un lit où se reposer.  

L'escalier qui conduit à l'étage est sombre, tortueux et sinueux comme le dos d'un reptile. La flamme de quelques bougies tremblote d'un palier à l'autre et jette des ombres grotesques, presque monstrueuses sur les murs en bois pelé, tandis que les deux mastodontes grimpent cahin-caha en soutenant le corps amorphe de Cornélius. Toujours fort desservi par la faiblesse de ses yeux, Elikia les suit en s'agrippant malhabilement à la rampe qui ne lui semble elle-même pas très stable. Les marches bombées, abreuvées d'humidité, dont les plinthes sont vraisemblablement pourries, craquent d'un bruit inquiétant sous le poids des quatre compères. Mais ils quittent bientôt l'atmosphère moite et hostile du rez-de-chaussée, avec ses odeurs de mâles irascibles et de mauvaises piquettes, et s'enfoncent dans l'obscurité d'un couloir pendant que le taulier grommelle dans son épaisse barbe rousse quelque chose sur la répartition des chambres, qui mettent chacune deux lits à leur disposition. Elikia soupire, conscient qu'il ne pourra pas couper à une nuit entière en tête à tête avec ce renard matois qui lui inspire un peu trop de trouble pour un indiscret doublé d'un chef de gang. Mais il acquiesce sans faire de vague. Il y a des heures assez graves où même un incorrigible jacasseur comme lui doit savoir fermer sa bouche et se résigner sagement.

Les deux chambres sont strictement identiques d'après ce qu'il peut en voir en entrouvrant la porte de la première, puis en suivant sa laborieuse équipée jusque dans la seconde. L'endroit semble confortable, balayé pour le moment par une simple clarté lunaire, une brume bleuâtre qui glisse fantomatiquement du ciel à travers une large fenêtre ronde et flotte d'un meuble à l'autre, au gré du passage des nuages et du smog. Tandis qu'Hildred et le tavernier déposent ensemble Cornélius sur un lit drapé de vert, de son côté, Elikia se charge de gratter une allumette et d'allumer quelques bougies sur une commode, entre un petit miroir et un pot de chambre. Les flammes dévoilent un intérieur assez propre, taillé dans un bois sombre et massif recouvert au sol par des tapis verts et sable, épais et moelleux. Sans un mot, très respectueusement, Elikia se replie dans un coin pour enlever ses chaussures dégoûtantes avant d'éclabousser de boue la menue décoration de cette chambre.
Elle lui fait l'idée de ces maisons de plaisance au style rustique où on passe ses vacances en famille, pendant la Saison du Repos, quand on est assez riche pour tout savoir des vertus formidables de l'air montagnard. Ce qu'ils pouvaient bien fabriquer, tous, là-haut, dans leurs chalets à la noix, Elikia n'avait jamais osé le leur demander. Parfois, il en rêvasse un peu, et secrètement, il les envie, tous ces stupides bourgeois avec leur tourisme, et leur cuisine locale à base de fromage, et leur goût du pittoresque, et leurs randonnées pour garder la forme et il ne sait lesquels encore de ces loisirs sans queue ni tête. Pff. Qui a envie d'aller se cailler les fesses à la neige, de toute façon ? Il n'en a jamais vu de sa vie, de la neige, lui, et il s'en porte très bien, merci.

Mais voilà, la pièce est accueillante et le jeune artiste doit reconnaître au fond de lui que l'effet est réconfortant. Tout en frottant ses pieds glacés l'un contre l'autre et en se frictionnant les bras, il repère même la silhouette recroquevillée et noirâtre d'un poêle à bois dans un coin de la chambre et un petit sourire d'espoir éclot sur son visage. Alors que le taulier se retire, il va aider Hildred à ôter les bottes de Cornélius ainsi que son pantalon mouillé, puis il la laisse installer leur protégé commun au fond des couvertures. Laissant le second lit à la jeune fille, il ramasse l'édredon miteux dont il avait tout à l'heure enveloppé son cocher et s'en enveloppe de nouveau avec un long frisson. Enfin, armé de sa boîte d'allumettes trouvée un peu plus tôt, il déniche des pages de journaux, de l'amadou, du petit bois et des bûches dans une caisse au pied du poêle et se remonte les manches pour allumer un feu. Ses gestes sont imprécis, guidés approximativement par sa perception brouillée des choses, mais à la fois très instinctifs et méthodiques, alors qu'il empile ses rondins, le couronne d'un fagot de branches et fait bientôt crépiter des étincelles dans un nid dans un nid de papier. Il s'était assez occupé d'un intérieur dans son enfance, pendant que ses parents et sa sœur travaillaient, pour savoir ce qu'il faisait.
Il referme la lourde porte en fonte du poêle sur le pétillement du bois et la ronde sauvage des braises, les mains fourmillantes d'une chaleur nouvelle.

Alors, il se retourne vers sa pauvre géante qui s'assoit misérablement sur son propre lit, pour veiller face à Cornélius, et qui lui rend un regard hagard. Il lui aurait bien proposé de prendre dès maintenant ses jambes à son cou et de rentrer chez sa mère, avant que les Prieurs ne le retrouve au petit matin et ne mettent la main sur elle – il y avait dû y avoir au milieu de l'émeute des gens pour leur donner son signalement et témoigner qu'elle avait pris les rênes de la calèche. Il n'en faudrait pas davantage aux hommes d'Isabela pour conclure qu'elle était l'instigatrice de son enlèvement, un crime qui lui vaudrait probablement la guillotine si Otton Egidio ne laissait pas à Elikia le loisir de la défendre...
Mais il fait nuit noire à présent, et il serait tout aussi dangereux de la laisser cavaler dans la Borée à cette heure. Il soupire, honteux face à sa propre impuissance, et s'active énergiquement à ramasser tous leurs habits trempés qu'ils amoncelés par terre depuis leur arrivée. Il range toutes leurs chaussures contre le mur, ainsi que le sac de son cocher où sont toujours fourrés ses travaux et ses cartes, et il étend les vêtements autour du foyer, sur une paire de chaises et au rebord de la fenêtre. De temps à autre, il jette quelques œillades inquiètes vers Cornélius dont la respiration hasardeuse lui serre douloureusement le cœur, mais chaque fois, il se mord férocement la langue et se remet au travail. Tout ce remue-ménage soulage bizarrement sa cervelle. A la fin, il extirpe de son manteau gris son petit carnet de notes humide et l'agite en l'air avec une grimace pour le sécher. Au moins, il n'a écrit là-dedans qu'à la mine de graphite, les intempéries n'ont pas vraiment gâté ses petites réflexions. Et c'est déjà ça de gagné...
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Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia
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