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 Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia

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Hildred Lokensdottir

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MessageSujet: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Mar 13 Fév - 2:35

Le bois cogne contre sa tempe, sec, cassant net, faisant partir sa tête, pareille à une balle, en arrière. Son corps semblant n'être plus que de chiffons la suit sans mauvaise grâce, le faisant s'écrouler, pareil à un pantin désarticulé, sur le sol de la taverne.
Le pied de chaise encore en main, tu t’arrêtes, reprenant ta respiration un instant en regardant le chaos ambiant qui s'étale devant toi. L'homme que tu viens de frapper, tu sais, celui dont le corps gît à terre, tu n'es pas certaine qu'il soit encore vivant. Le coup était rude, bien placé.... Tu t'en voudras probablement dans quelques heures, mais ces quelques heures sont encore bien loin. Pour le moment, seul compte le présent.

Comment cela avait-il commencé? Était-ce vraiment important? Oh, bien sûr, il y avait bien quelqu'un qui avait donné le premier coup, levé le premier poing, mais l'homme derrière n'était rien, hormis la goutte d'eau dans cette marre de frustration et de rage où vous pataugez tous quotidiennement.
Ouais, on pouvait résumer la situation à cela: rage, frustration et désespoir. Un trop grand besoin de tout oublier, de tout libérer, pour mieux recommencer à subir au lendemain.
Ils ne se battent pas par cruauté, mais par désespoir, tu sais? D'habitude, la fatigue et la lassitude des journées de travail suffisent à museler leur agressivité, à les rendre apathiques face à la fatalité... Mais pas à ce soir. Non, ce soir, il faut du sang pour que leur soif se taise. Ce soir, tout est permis, du moins jusqu'à ce que le prieuré daigne venir ramener l'ordre ici... Mais étrangement, dès qu'il s'agit de la Borée, les choses prennent parfois un temps fou...

Ils avaient attendu patiemment pourtant, tous ces gens, toute la soirée durant, comme des chiens de garde, l'allure détendue, mais les oreilles droites : buvant, mais en silence ; parlant, mais à mi-mot. Il n'y avait jamais de mots, jamais de signe, mais au fond tout le monde savait à quel moment commencer. C'était comme quelque chose dans l'air, comme une tension, une lourdeur, de celles qui faisait dire à un tavernier que c'est un mauvais soir pour ouvrir. Celui-là n'avait pas dû écouter, voilà tout...

Tu as un goût de sang dans la bouche, sur les dents. C'est probablement dû à ta lèvre éclatée, mais c'est à peine si tu la sens pour le moment, tandis que d'un mouvement malhabile, tu essaies d’arrêter le saignement en l’effaçant d'un revers de main, grimant ainsi ton menton et ta joue de rouge.
On serait tenté de se demander quelle est ta place dans cette scène, mais cela à perdu de son importance depuis trop longtemps pour que tu t'en souviennes...
Ah, si! Un travail ! C'est ça! Tu étais là pour rencontrer quelqu'un. Qui? On s'en fiche, à cette heure, il doit être bien loin de ce bordel, alors bon... Il devait te rencarder pour un boulot, le genre de truc trop bien payé pour être honnête, mais qu'on ne refuse pas quand on est dans ton cas... Sauf en cas de bagarre générale, il va sans dire.

Toutes tes soirées ne finissent pas toujours comme cela... Beaucoup, oui, probablement trop, mais pas assez pour que tu sois lassée, habituée au point de ne plus sentir ton cœur battre violemment dans ta poitrine face à cette décadente barbarie te faisant te sentir aussi vivante que sale.
La première fois, tu avais essayé de raisonner, de calmer les choses, mais tout ce que tu y avais gagné, c'est une belle ouverture du crâne. Parler ça ne sert à rien quand la seule chose que comprend ton interlocuteur, c'est un coup de poing dans le plexus solaire. Désormais, tu savais qu'il valait mieux frapper qu'être frappée. Tant mieux, n'est-ce pas? Il paraît que tu n'es pas mauvaise pour ça...

Soudainement, ta respiration se coupe, alors qu'une douleur féroce explose au niveau de ton crâne. À croire qu'ils visent souvent la tête... Aux débris qui volent devant toi, tu devines que le compagnon de l'homme que tu viens d’assommer – ou de tuer, tu ne sauras jamais – a décidé de contre-attaquer, ce qui est de bonne guerre. Tu chancelles un peu, mais tu tiens bon, te tournant vers lui dans un grognement rugueux. Tu t’abats sur lui avec raideur, tes poings ne connaissant ni retenue, ni délicatesse. Ça aussi, c'est de bonne guerre. Tu sens quelque chose craquer sous tes poings, mais tu n'en es pas certaine, alors qu'il tombe en arrière, t'offrant une occasion de t'éloigner, te permettant enfin de rejoindre la porte de la taverne, que tu franchis pour te retrouver au cœur d'une situation qui te dépasse de très loin...

Cette bagarre de bar continuait d'évoluer, devenant doucement une agitation de quartier.
Elle avait éclaté il y a presque un quart d'heure maintenant, et pourtant elle ne désamplifiait pas. La situation à l'extérieur n'avait rien à envier à la taverne que tu venais de quitter, si ce n'est qu'ici les bagarreurs coupaient la route aux voitures, commençant même à faire paniquer les chevaux, à force de se battre presque sous leurs sabots. Combien étaient-ils à se taper dessus? Franchement, plus que ce que tu savais compter. À croire qu'ils avaient attendu toute la semaine pour pouvoir se rouler dans cette fange d'alcool et de sang...

Un hurlement te fait tourner la tête, alors qu'un homme te fonce dessus avec ce qui ressemble à un pied de table... Ou de chaise? Pas sûre que tu veuilles réellement savoir. Soit, si ça lui fait plaisir, te voilà qui fonce à sa rencontre, hurlant avec autant de bonne volonté que lui, ce qui ne fait qu'augmenter sa hardiesse et sa hargne. S'il s'attend à être paré, il risque d'être déçu...
Tes bras l’agrippent avant même qu'il ne puisse abattre son arme. Tu profites de son élan, de sa surprise, et heureusement car le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas un poids plume. Soulever des choses, ça te connaît maintenant, non? Tu sens tes muscles se braquer, se tendant sous l'effort, alors que tu hurles comme un diable pour y trouver une quelconque force dans cet élan purement bestial. Il n'y a plus grand chose de civiliser en toi de base, mais à cet instant, alors que tu fais décoller de terre les pieds de ce pauvre homme, il n'en reste rien. Tu l'envoies, non sans mal, voler au dessus de la foule, finissant sa course non pas sur le sol, mais plutôt sur un cocher... Oui, un cocher. Cocher qui d'ailleurs s'écroule net sous le choc, parfaitement K.O, félicitation.

« Merde! ». Jures-tu, et c'est peu de le dire. Taper quelqu'un, encore, si c'est son truc, pourquoi pas, mais taper un pauvre gars qui passait par là...? On aura beau dire, t'es une tendre dans le fond, n'est-ce pas? Car il n'en faut pas plus pour qu'une bouffée de culpabilité – n'ayant pas sa place ici – vienne te ronger, te faisant pester à nouveau. Tu ne peux pas laisser ce pauvre gars assommé au milieu de la route, quand même? Comme aime à le rappeler ta mère, il faut savoir assumer ses erreurs...

Au moins, le fait de frapper d'involontaires victimes te gêne suffisamment pour calmer tes ardeurs d'alpha, alors que tu fends la foule - donnant ton lot de coup de pied et de coudes pour cela - afin de rejoindre la voiture. Le cheval hennit en te voyant, et tu fais quelques efforts pour pas lui grogner dessus à ton tour. Sale bête...
Attrapant le cocher par sa veste, tu le soulèves sans pour autant prendre la peine de le mettre sur ton épaule, laissant ses bras et ses jambes traîner au sol tandis que tu vas jusqu'à la portière. Quelqu'un te hèle, probablement pour t’interdire de le faire, mais dans la foule, c'est à peine si tu l'entends. Tu veux juste mettre ce pauvre bougre à l’abri des sabots de sa propre bête, tu fais rien de mal, non? Rah, qu'importe, tu ouvres la porte.

Il y a un homme, dedans. Tu restes interdite.
Bon. En soit, cela aurait pu être attendu, mais sur le moment, va savoir pourquoi, tu ne t'y attendais pas. Tu le regardes un instant, clignant des yeux, cherchant que dire, mais il n'y a pas grand chose qui te vint, tandis que tu baisses les yeux sur ta main, te rappelant soudainement le comment du pourquoi tu as ouvert cette porte. Ah oui, le cheval, tout ça...
Hissant l'homme, tu le tends au passager.

«  T'nez moi ça, voulez? » Ce n'est pas tous les jours qu'on se fait tendre un cocher, c'est sûr, mais tu te fais assez insistante - pour ne pas dire hargneuse - pour qu'il le prenne. Puis, ne voyant pas trop comment rendre la situation plus normale, tu décides de tout simplement refermer la porte, après avoir vaguement grommelé un merci (?).

Bien, et maintenant? Rattraper ses erreurs, c'est ça.
Jouant des coudes, tu retournes à la place du conducteur, te hissant avec un grognement.
Bien sûr que tu sais conduire une voiture, voyons! Enfin, presque... De toute façon, ce n'est pas bien différent qu'une charrette, non? Qu'importe, il faut que tu éloignes ce sale canasson, hors de question qu'il écrase quelqu'un. Tu n'aimes pas ces sales bêtes, hein? Dangereux aux deux bouts et fourbe au milieu, comme diraient d'autres. Malgré tout, tu as déjà eu à les conduire... Plus ou moins. Pas pour toi, non, surtout pour les autres, mais tu te rappelles assez bien comment ça marche. Il faut crier et fouetter non? Bref, c'est sûrement pas si compliqué que ça...

« Allez! » ordonnes-tu de ta voix rugueuse, faisant claquer les lanières avec probablement un peu trop de force. Ni une, ni deux, l'animal se rabroue, faisant se disperser la foule devant lui hâtivement, tandis qu'il s'élance, au galop. Il a probablement écrasé quelqu'un, tu sais? À se demander si tu ne viens pas de faire plus de dégâts que s'il était resté sagement à attendre que la foule se dissipe...
Bon, la rue n'est pas vraiment prévue pour une course et manque sérieusement de pavés pour accueillir un attelage, aussi te faut-il quelques efforts pour ne pas tomber de ta place, tandis que tu essaies vaguement de contrôler la destination de l'animal.
Tu n'y arriveras pas, tu le sais, au moins?
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Elikia Lutyens

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MessageSujet: Re: Tu m’as rencontré à un moment étrange de mon existence. || Elikia   Jeu 22 Fév - 2:37

« Restez dans la voiture, Votre Altesse, surtout, ne bougez pas ! »

Dans la noirceur de l’habitacle, Elikia se fait tout petit, et recroquevillé contre la portière, il serre dans ses bras tout un abri de paperasse derrière lequel il a presque disparu. On a tiré les rideaux pour empêcher les émeutiers de reconnaître le Prince à travers les minces fenêtres du carrosse et d’en faire la proie idéale de leur rixe. La rancune leur englue éternellement les tripes à ces gens-là et quand ils la recrachent à la face du monde, dans un de ces grands moments de démence qui secouent leurs misérables Districts, n’importe quelle figure de pouvoir ou d’autorité pourrait leur apparaître comme un parfait bouc-émissaire.

Frère Joseph en a peut-être plus clairement conscience qu’Eli lui-même, en cet instant précis. Tout ce qui anime le garçon est une peur viscérale qui le cloue sur place. Le Prieur, lui, a refermé la main sur son tonfa, harnaché à sa cuisse droite, et s’apprête à sortir prêter main-forte à ses collègues. Son visage rieur s’est fermé à double tour, barré de traits anguleux, de cicatrices profondes, et furieusement hirsute, crépitant de poils roux autour de ses lèvres épaisses. C’est un grand faune que ce Joseph. Bruyant à l’excès, barbu, velu et chevelu, du haut de sa musculeuse carrure, c’est un formidable histrion dont les rires retentissent toujours en fanfare. Mais si sa bonne humeur a déjà quelque chose de la démesure, ses colères surtout sont redoutables. Et c’est la colère qui brille derrière les cils drus de ses yeux de cerf, Eli la sent. Il ressent tout avec une rare intensité, noyé dans le bouillonnement immonde de ce chaudron qu’on appelle la Borée. Tout ce délire écumant, son Empathie le prend droit dans la face et c’est étrangement douloureux.
Son bon Faune, pour qui il a tant d’admiration et de sympathie, d’ordinaire, le cloue sur place d’un regard terrible. Tout à coup, il se sent minuscule dans son manteau gris souris, à ses côtés.

Bien sûr qu’il ne bougera pas de la voiture.
Malgré les apparences, le mignon (mais présomptueux) Polichinelle qu’on a récemment sacré Prince cache encore un peu de bon sens derrière ses facéties.

La portière claque derrière Joseph, alors qu’il quitte pour de bon la sécurité du carrosse. Il y a de longues minutes déjà que leur petite équipée est immobilisée au milieu de la rue. L’escorte, composée de quelques cavaliers que mène Jupiter, en grand gaillard mutique aux bras mécanisés, tente de ramener tant bien que mal l’ordre dans ce coin de quartier. Cela ne remporte pas grand succès jusqu’ici, les Prieurs sont trop peu nombreux face à l’ampleur des troubles.
Elikia est noyé. Il ne comprend pas bien comment ils en sont arrivés là. C’est arrivé et ça n’en finit plus et voilà tout.

Il était venu en début d’après-midi, habillé sobrement, une fois n’est pas coutume, pour ne pas attirer l’attention des passants. Son chapeau de feutre a protégé ses cheveux moutonneux du crachin désagréable dont le ciel à suinté toute la journée, et son manteau, une tunique noire très près du corps, dont les motifs géométriques, brodés de fils bleu nuit, rappellent la couleur sombre de son large pantalon. Même discret, Eli ne dédaigne jamais le bon goût ni l’élégance. Les teintes sont accordées, le velours côtelé, la laine, le coton et le cuir soigneusement ciré de ses chaussures sont aussi impeccables qu’en sortant de la penderie.

Aujourd’hui, il avait voulu accomplir quelques repérages dans le quartier : poser la première pierre de ce qu’il voulait voir devenir un grand Plan d’Urbanisme, qui devrait relier par voies ferrées les Districts excentrés aux grands pôles d’Excelsa. Il avait emmené avec lui sa garde, bien sûr, et divers experts et on avait quadrillé méthodiquement toutes les grandes rues, pavées ou non, de la Borée, pour déterminer lesquelles seraient propres à accueillir le cheminement des tramways. Le soir était venu et leur troupe, assez satisfaite, s’était séparée.
C’est donc cartes sous le bras et dossiers ficelés sous le coude, enfoncé dans son siège et toujours ramassé contre la portière, que le Prince frotte ses mains gantées et blottit son visage dans son écharpe, comme tout au fond d’un terrier.

Et soudain, la voiture chavire. Les yeux arrondis de stupeur, Elikia se replie plus loin encore dans son siège, si c’est possible. Il écoute, c’est un petit animal aux aguets. Au bout d’un certain temps, sa portière décolle de ses gonds et lui bondit un peu en arrière, comme s’il était monté sur ressorts. Son cœur lui aussi a fait le grand saut. Il n’a le temps d’apercevoir qu’une ombre avant qu’on ne jette sur lui un corps encore mouillé par l’averse, dont le poids l’étouffe en tombant sur son ventre. Hébété, il tente de lever une figure farouche vers l’auteure de cette espèce incompréhensible d’agression.
Son regard s’écarquille davantage. Son ventre se serre. La silhouette est menaçante, embaumée dans un relent de taverne, les épaules larges à en éborgner malencontreusement son prochain. Les traits sont écharpés, taillés au couteau assez finement, mais les lèvres et les gencives aussi, probablement, sont explosées façon cratère en éruption et sur la figure pâle jaillit une large éclaboussure – écarlate. Pourtant, à travers sa trouille, le Prince réalise peu à peu que l’air de la géante n’est pas hostile. Il est pesant, renfrogné, grisâtre de souci.
Les pensées du garçon font les connexions nécessaires et il rappelle son attention au lourd individu sous lequel il est maintenant coincé.

« Cornélius ?? »

Cornélius, c’est le cocher. Un brave homme entre deux âges, déjà grisonnant, père de famille ventru et grand amateur de tabac. Il est énorme, ou très costaud, c’est difficile à dire, d’autant qu’Eli n’est lui-même pas bien épais et que par conséquent, il est mauvais juge, ainsi enseveli sous la masse de Cornélius.

« Mais… mais enfin, qu’est-ce qui… qu’est-ce qui lui est arrivé… ? » râle-t-il, la langue pâteuse et la gorge sèche, en peinant pour se dégager de son fardeau inanimé. L’espace d’un instant, perdu dans cet étrange désordre, il croise le regard de la fille, brillant comme une lame, et en devine aussitôt les intentions. Il sursaute et s’écrie : « Non ! A-attendez, Mademois- »

Mais, mais, mais… il est trop tard : la géante au museau éclaté lui claque la porte au nez et la rumeur féroce de la rue est étouffée soudain derrière les rideaux et les cloisons de bois. Eli tremble pour de bon, tout à coup, ratatiné sous le poids de ce bon vieux Cornélius, et délaissant ses cartes, classeurs et dossiers, il l’entoure précautionneusement de ses bras. Il pèse son poids, l’animal, et sa respiration sifflante de fumeur de pipe ne lui inspire vraiment rien qui vaille. Grimaçant tant d’angoisse que d’efforts, le Prince agrippe le cocher par ses frusques usées et humides et tire avec acharnement sur ses muscles noués pour tenter de retourner son bougre et de l’examiner s’il avait de quelconques blessures. Mais il ne parvient qu’à s’essouffler comme un bœuf et bientôt, le front luisant de sueur, il s’affaisse contre le dossier de la banquette et respire très profondément, afin de calmer les pulsations rapides et brusques de son pouls qui cogne en travers sa gorge. C’est triste à dire, mais il est à peu près certain que c’est le mieux qu’il puisse faire en ces circonstances.
Les paupières closes sur ses orbites brûlantes, il essaie très fort d’oublier : d’oublier qu’il est coincé comme un rat pour un bon moment dans cette affreuse voiture, et de s’oublier lui, tout simplement, ainsi que les grognements des hommes et les hennissements des chevaux qui pétaradent partout dehors et qui lui scient les nerfs. Il fait comme s’il n’était pas là, comme s’il n’existait pas. Peut-être qu’en y mettant toute sa volonté, il disparaîtrait magiquement, à la façon d’une bulle de savon qui éclate. Il veut partir d’ici.

Il serre les dents. Quelques larmes naissent sans bruit au coin de ses yeux et s’accrochent à ses cils. Ses doigts s’emmêlent dans les plis rêches du manteau de Cornélius, dont le corps massif lui bloque complètement le bassin et les jambes. Il pourrait le pousser par terre, mais si le malheureux était blessé, cela ne ferait probablement qu’aggraver son cas. Alors, il le tient contre lui en silence et il attend dans l’obscurité. La voiture tangue soudain, le bois grince et craque, et l’effroi qui tétanisait jusqu’ici Elikia lui contracte douloureusement la nuque.
Qu’est-ce qui est en train de se passer, encore ?

Les heures sombres de son enfance ressurgissent là, dans le noir, derrière les rideaux qui le protègent mollement du monde, au fond des entrailles baveuses de la voiture. Le corps de Cornélius est une masse qui le couvre, colle à lui et l’enveloppe, c’est de la poix, c’est inutile de vouloir s’en dépêtrer, il étouffe. Dehors, la bagarre qui n’est plus loin de se transformer en émeute de quartier invoque dans la rue les pires insurrections ouvrières du District Domus. Les voix indistinctes qui râlent et beuglent se confondent avec la rage brouillonne que vomissent les prolétaires en brandissant leurs fourches et leurs vieux fusils, avec la mitraille meurtrière que crachent les canons des miliciens, avec enfin le bruit de bottes cadencé des Prieurs qui galopent au pas de charge au cœur de la nuit.

Il happe tout l’air poisseux qu’il peut autour de lui, en jetant sa nuque en arrière, pour exorciser la crise de panique. C’est comme être en train de s’asphyxier. Et puis, en un petit instant, il réalise qu’une substance visqueuse, épaisse et âcre est en train d’imbiber son pantalon. Oh non. Ce n’est quand même pas la trouille qui… ? Non.
Non, c’est du sang. C’est du sang, et en tâtonnant avec affolement sur ses cuisses, il s’en badigeonne odieusement les doigts. Le sien se glace, se fige dans ses veines, et il grelote d’horreur en jetant un coup d’œil au cocher toujours inanimé. Ses mains attrapent ses épaules avec plus de fermeté, soudain, et frappent très fébrilement entre ses omoplates, dans l’espoir de le tirer de cette torpeur qui pourrait lui être fatale.

« Cornélius ! coasse-t-il, la gorge plus serrée que jamais. Cornélius, je vous en prie, réveillez-vous… »

Et brutalement, les grincements de la voiture se transforment en un immense cahot. Le choc propulse Elikia et son fardeau humain vers l’avant. Le garçon s’écrase tête la première contre le coin d’un siège et s’effondre à son tour par terre, sur son cocher, complètement sonné. Il met un temps à retrouver ses esprits, ballotté d’une banquette à l’autre, roulant comme une balle au gré des secousses. Quand il retrouve un peu de clarté parmi ses idées, il s’aperçoit de la douleur incisive qui lui perce le front. Il y porte une main tremblante, les yeux flous, et y trouve une sacrée bosse. Quelques gouttes de sang perlent au creux de ses doigts et il se mord la lèvre, en décidant d’y prêter moins attention qu’au fait qu’il a, semble-t-il, perdu ses lunettes.
Egaré dans un monde aux contours plus qu’imprécis, il trifouille de tous les côtés autour de Cornélius et les retrouve au bout de ce qui lui a semblé une éternité d’obscurité, sous le bras pesant du cocher. Il les chausse maladroitement sur son nez, le souffle court. Un de ses verres est légèrement ébréché, mais c’est le cadet de ses soucis.

Il se redresse, très étourdi, et considère l’homme blessé à ses côtés avec un souci intense. Il ignore ce qui se passe. Joseph a peut-être repris les rênes de la voiture pour les sortir au plus vite de ce trou à rats. Voilà tout. Elikia se mord la langue et se saisit aussi délicatement que possible des épaules de Cornélius, cette fois pour le tourner sur le côté, dans une position relativement sécurisée. Son oreille est maculée de rouge, d’un rouge sirupeux, écœurant, qui forme déjà quelques croûtes molles en dégoulinant dans ses cheveux gris. La moitié de son visage est affreusement enflée et d’une couleur bleuâtre, on dirait un gros poisson qu’on aurait sorti de l’eau, tout convulsionné, et qui agoniserait faiblement au fond d’un sceau.
Le Prince, lui, a le teint cireux et les yeux grands ouverts d’alarme. Oh, personne ne l’en suspectait – bien qu’on connaisse souvent ses origines – mais il a vu son lot de plaies hideuses et de mutilations grossières, Eli, et sa mère lui avait appris à les reconnaître vulgairement, comme le font les bons parents en emmenant leurs enfants ramasser des champignons au Bois du Nord, quand la saison devient pluvieuse.
Ça, mon chéri, c’est un traumatisme crânien.

Le jeune homme se mord la langue, concentré sur les vieux souvenirs de son enfance. Le bruit et la fureur ont l’art de l’intimider plus que tout au monde, mais les meurtrissures – pour peu qu’elles soient raisonnablement sanguinolentes – il n’a pas peur d’y faire face ni d’y mettre les doigts.
Malgré les soubresauts puissants de la voiture, il cale Cornélius au fond de l’habitacle, dans le sens inverse de la marche du cheval pour se préparer à d’éventuelles côtes à franchir sur la route. Après avoir examiné son visage et son crâne, où il ne repère pas de blessure plus importante que son hématome, il le maintient aussi immobile que possible contre le sol. Il n’y a pas grand-chose de mieux à faire, malheureusement, sauf peut-être garder le brave bonhomme au chaud. Le temps que la pensée lui traverse l’esprit, Elikia s’est déjà redressé sur ses genoux, dans la poussière, et ôte son long manteau gris pour en recouvrir le corps faible du cocher. Maintenant, il faut sans tarder avertir Joseph de prendre la direction du Grand Hôpital (car pour le bien de sa résistance nerveuse, il avait postulé sans se permettre de douter que c’était le grand Faune qui avait pris la place du conducteur).

Profitant d’une accalmie dans la folle allure où s’est engagée la voiture, il grimpe sur la banquette avant et s’y accroche autant qu’il peut pour s’armer de son poing et frapper à grand fracas contre la cloison.

« HEY ! »

Il tambourine à nouveau de toutes ses forces et hurle à s’en péter les cordes vocales :

« ARRÊTEZ VOUS ! C’EST IMPORTANT, J’VOUS EN PRIE… ! »
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