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 Le Jour J [Elikia]

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Otton Egidio
Prince Prieur

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Vice : Luxure
Faction : Prieuré
District : Prioral
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Occupation : Premier Prieur

MessageSujet: Le Jour J [Elikia]   Mer 24 Jan - 19:49

La Ville ne dormait jamais vraiment, contrairement à ses gardiens. Les prieurs avaient besoin de dormir et Otton se disait parfois qu’il s’agissait d’une perte de temps ou, au moins, d’un mal nécessaire. L’idée de demander l’aide de l’Apothicariat n’était pas séduisante mais il ne pouvait s’empêcher d’imaginer tout ce qui serait possible d’accomplir si ses frères et sœurs ne devaient pas se reposer…

Il s’assit sur son lit et posa les pieds sur le sol froid de sa cellule. La pierre, tout autour de lui, apportait une fraîcheur plaisante lors des saisons chaudes. Ces dernières dizaines, elle était glacée, mais il s’en moquait. Son uniforme officiel était plié sur la chaise, prêt depuis le veille. Otton ouvrit le casier en fer et en sortit une chemise blanche qu’il enfila. Le pantalon rouge suivit, puis les bottes et enfin la veste de son uniforme. La minuscule pièce où il dormait, identique à deux cent autres, réservées aux officiers du Prieuré, avait ceci de particulier qu’elle ne s’ouvrait pas sur le couloir mais sur le bureau du Premier Prieur, à savoir une pièce dotée du luxe moderne et digne de représenter la plus ancienne institution de la Ville. Otton s’arrêta devant le miroir installé dans le coin et ajusta son col, avant de sortir dans l’un des innombrables couloirs de la forteresse et se diriger vers la sortie.

Deux prieurs l’attendaient déjà devant l’ascenseur menant vers le bas de la falaise et lui ouvrirent la porte, puis le suivirent à l’intérieur. Les trois hommes échangèrent, pendant la minute et demi nécessaires, quelques informations. Otton aimait être au courant des événements de la nuit. A priori, l’agitation dans les rues n’avait rien d’extraordinaire, même s’il avait fallu réprimander plusieurs étudiants du Conservatoire qui auraient décidé de fêter l’élection de l’un des leurs avec trop d’enthousiasme. Il hocha la tête et quitta l’ascenseur alors que les deux gardes lui emboitèrent le pas.

La traversée matinale des rues du centre-ville était toujours plaisante. L’air était frais, le vent venu de l’Océan soulevait parfois les cheveux du Prince Prieur. On le saluait sur son passage, bien sûr, et il répondait toujours, ne fut-ce que par un petit geste. Un salut plus formel était réservé à chaque patrouille de prieurs rencontrée. Arrivé au Palais Princier, il se dirigea immédiatement vers son autre bureau, celui réservé à sa fonction à la tête de la Cité-état. Non loin se trouvaient trois bureaux identiques dont un qui devait encore être aménagé.

Son visiteur… ou plutôt son confrère ne serait pas là avant midi. Ainsi, Otton avait le temps de travailler, avant d’avoir à accueillir Elikia Lutyens dans son nouveau chez lui professionnel. Pour être honnête, chaque Prince disposait d’un appartement dans le Palais Princier. Des générations de Princes et Princesses s’étaient succédés dans ces lits à baldaquins et ces fauteuils. Toutes et tous s’en étaient servis comme demeure permanente, lieu de débauche à l’écart de leur maison ou simplement pour rattraper un peu de sommeil lorsque leur travail s’éternisait que ce soit en paperasse ou en banquets officiels. Otton n’aimait pas son appartement, même si des personnes tout à fait exceptionnelles l’avaient précédé dedans. Il préférait le calme de sa cellule et ne restait au Palais que forcé par les circonstances ou l’un ou l’autre amant ou maîtresse lorsqu’il trouvait le temps d’en avoir.

Sans disposer d’une quelconque fortune personnelle, Otton était potentiellement capable d’obtenir pratiquement tout ce dont il pouvait avoir besoin… Mais pour le moment, il avait tout. Les fenêtres aux rideaux pourpres laissaient entrer la lumière dans son bureau et il avait plusieurs heures de travail devant lui. Ainsi qu’un petit plateau comportant son déjeuner et une tasse de café. Sans aucun doute, les serviteurs (financés par la Princesse Navigatrice) viendraient lui demander plus d’une fois s’il n’a besoin de rien de plus. Ses prieurs patrouillaient les couloirs et deux se tenaient devant sa porte, s’assurant qu’il puisse travailler en paix. Répondre aux lettres, lire les rapports.

Le temps passe vite. Deux tasses de café, oubliées dans un coin du bureau, refroidissent. A trois reprises, durant la matinée, Egidio envoie un de ses hommes porter du courrier ou se renseigner auprès de leurs frères et sœurs. Finalement, l’horloge sonne midi et il est temps de descendre au rez-de-chaussée pour y retrouver l’homme qui siègera désormais avec lui au Conseil des Quatre Princes. Le représentant du Conservatoire était-il le bon choix ? Certainement puisque c’était la volonté du Conseil en question. C’était la loi et la volonté de la Ville.

Il décida d’attendre dans le hall principal. L’artiste, d’après ses souvenirs, était assez voyant pour qu’on ne puisse s’y tromper. Et les prieurs à l’entrée du Palais et dans ses couloirs avaient pour ordre de laisser passer le nouveau Prince et, éventuellement, le guider jusqu’ici. A son arrivée, Otton fit quelques pas vers lui, histoire de le rencontrer plus ou moins au milieu du Hall et lui serra la main. Ils s'étaient déjà croisés, bien sûr. La toute première fois, Elikia ne l'avait même pas remarqué.

- Bienvenue, Altesse. Le titre, Elikia allait devoir s’y faire, même si les Princes ne l’utilisaient pas souvent entre eux. Le repas sera bientôt servi. Si vous souhaitez vous joindre à moi, nous pourrons discuter avant de visiter les lieux. Nos deux consœurs sont retenues par leurs affaires. Vous ferez leur connaissance lors du prochain conseil, au plus tard.

Otton n'avait pas de félicitations à présenter à son nouveau collègue. Il accédait à un grand honneur, certainement. Peut-être même était-ce là un rêve qui devenait réalité pour le Compositeur. Mais c'était avant tout un devoir, une charge supplémentaire à prendre sur ses délicates épaules et il ne pourrait pas être félicité avant d'en assumer le poids. Le Conseil, réduit à deux Princesses et un Prince, avait pris une décision. Ce n'était que le début, tout était encore à prouver.


Dernière édition par Otton Egidio le Dim 28 Jan - 20:51, édité 2 fois
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Ven 26 Jan - 0:48

« Bonjour, Altesse ! »

Les rideaux gémissent sur leurs tringles et tout à coup, la lumière du jour transperce cruellement les carreaux étincelants des fenêtres. Un gémissement de protestation s’élève depuis le grand lit confortable, garni de toutes sortes de coussins colorés et de duvets soyeux. Son occupant s’enfouit aussitôt sous son oreiller, en bredouillant quelques menaces sans queue ni tête. Allongé sur la silhouette épuisée de son maître, un gros chat au pelage touffu lève la tête vers le malotru qui a osé faire pareille entrée, et darde sur lui deux yeux bleus mal réveillés d’un air un peu stupide. Tamino, un grand garçon au teint olivâtre et aux boucles noires, vêtu d’un simple sous-vêtement et d’une chemise ouverte, se retourne vers le dormeur en souriant jusqu’aux oreilles. Il frappe dans ses mains et les plaintes s’intensifient au fond du lit.

« On se réveille ! Le soleil est haut dans le ciel, debout bel endormi, hop, hop, hop !
Mh hmmmm… »

Sans ménagement, Tamino bouscule le mastodonte à poils longs qui s’étirait d’un air bougon, et se jette à plat ventre sur le lit auprès de son ami pour l’enlacer, avec une brusquerie qui lui est habituelle, et faire courir quelques chatouilles à travers les draps. Elikia se tortille en poussant un petit cri étouffé et s’emmêle dans ses couvertures en tentant de le repousser.

« Laiss’moi tranquiiille… Ta-amino… J’ai mal à la tête…
Comment ? »
Espiègle, le garçon cherche à soulever l’oreiller sous lequel son ami s’est réfugié, mais il ne parvient qu’à dégager l’ombre chaude d’une nuque, où il dépose un baiser. « Mais appelez le médecin de la cour, c’est une catastrophe ! La Souveraine Cafetière est patraque, c’est un cas de force majeure, qu’allons-nous faire… ?
Fich’moi la paix…
T’as la gueule de bois, ma parole ! Eh, Prince Eli ? T’es convié au Palais ce matin pour je n’sais quel gala, déjeuner, repas, je sais pas trop quoi. Tu te souviens ?
J’suis convié… ? »

Le marmonnement confus s’étire en un bâillement, sous l’abri de son oreiller. Il faut de longues secondes au cerveau vaseux d’Eli pour faire les connexions nécessaires. Et puis, tout à coup, le souvenir des grands événements de la veille le percute avec la force d’un rhinocéros en pleine charge. Sa nomination publique, la fête qui avait duré jusqu’au petit jour et cette lettre ornée des cachets princiers, qui lui donnait rendez-vous le lendemain à midi… A midi ? Il se redresse brusquement, catapultant en même temps le comédien taquin par-dessus bord, sous le regard courroucé du chat qui essayait de faire sa toilette, posté sur le tapis.

« Bon sang ! Quelle heure il est ? Je ne suis pas convié, Tamino, je suis attendu ! Oh, ma tête…
Ta tête, elle enfle déjà, voilà tout ce qui se passe. Je ne suis pas convié, Tamino,
imite-t-il d’une voix de fausset, en se relevant et en se massant le coude sur lequel il vient de tomber, je suis attendu...
Oh, la barbe ! »

D’un geste imprécis mais impétueux de mauvaise humeur, il lance un oreiller à travers la pièce qui manque sa cible de quelques pas. Le garçon glousse comme une petite dinde et s’enfuit vers la salle de bains adjacente qui laisse échapper un petit fumet d’eau chaude et de savon, alors qu’il en entrouvre la porte.

« Sois pas fâché. Et puis j’ai demandé à ta femme de chambre de te faire couler un bain. »

Après un petit instant de réflexion, Elikia esquisse une moue plus convaincue, secoue la tête et se dépêche de sortir de ses draps. Une infusion de reine des prés plus tard, il glissa dans son bain et se laissa couler avec délice dans les nuages de mousse. Ses muscles se détendent peu à peu et il s’affaire à une toilette longue et savoureuse, en s’efforçant de ne pas commencer à s’inquiéter excessivement au sujet de ce déjeuner au Palais. Le phonographe lit son enregistrement, une jolie barcarolle, en faisant vrombir son cylindre et le pavillon grésille parfois, comme de l’huile à la poêle, irritant en même temps l’oreille d’Eli de notes déformées par la mécanique. Il grince des dents un instant, presque au supplice, mais il finit toujours par s’en remettre et se réconforte de toute façon en fredonnant par-dessus le tapage de bourdonnements.

C’est en sortant du bain pour se sécher que le souci commence à lui nouer désagréablement le ventre. La tête plongée dans une serviette cotonneuse, il frotte ses cheveux humides avec énergie et réfléchit à toute vapeur. La migraine s’estompe, heureusement, quoi qu’elle s’accroche encore en lui piquant les tempes, mais il a les pensées un peu plus claires à présent, essentiellement grâce à l’infusion de tout à l’heure.
Mais s’il se plantait ? D’accord, c’est bien joli, tout ça, on milite, on écrit des bouquins, on candidate. Mais voilà, s’il trébuchait, si sa langue fourchait, s’il riait stupidement, s’il disait un seul petit mot de travers, on allait le descendre. D’abord, il n’a aucune idée du protocole en vigueur quand on est un Prince et qu’on s’adresse soi-même à un autre Prince. Il en avait peut-être vu un ou deux, de ces spécimens, mais jamais en même temps, en toute franchise, alors les pistes sont minces.
Il se poste devant son grand miroir sur pied en s’extirpant de sa serviette. Ses cheveux bouffent soudain sur sa tête, dans une fraîche odeur de coco, et il fiche un regard sévère sur le visage troublé et cireux de son reflet.

« Oh, toi, tu vas arrêter de paniquer tout de suite, jeune homme, ce n’est pas le moment. »

Il agite un index nerveux en l’air, pour lui-même, et nouant la serviette autour de ses hanches, il s’en retourne dans sa chambre trouver de quoi se vêtir dans sa garde-robe. Il allait enfiler le bon costume, se maquiller discrètement pour couvrir ses cernes et donner de la luminosité à son teint et puis il grimperait sur les planches, ça n’avait rien de bien différent de ce qu’il faisait d’habitude. N’est-ce pas ?

Alors Elikia prend une bonne grosse inspiration, regonfle ses plumes et choisit ses habits avec le plus grand soin. Face à la glace, il boutonne sa chemise en soie, une élégante étoffe couleur crème, et noue une lavallière à pois noirs à son col, le front plissé de concentration. Puis il enfile son pantalon gris taupe, qui monte comme d’usage en haut de ses hanches et lui taille une silhouette parfaite, tandis qu’il ajuste ses bretelles. Puis il décroche de son cintre une veste jaune, aux tons orpiments assez vifs, se glisse dedans et referme les deux rangées de boutons jusqu’en bas.
La veste, comme le pantalon, est en cachemire. Il ne lésinerait pas sur les moyens aujourd’hui, et puis c’était chaud et confortable, il aurait au moins besoin de ça. Avec attention, il arrange en pli bouffant son mouchoir de poche, qui est à pois lui aussi, accordé à la lavallière. C’est un vrai travail d’artiste, messieurs dames, et si, au théâtre, il avait appris à se changer en deux temps trois mouvements, il est toujours plus sage en des occasions comme celles-ci de faire les choses tranquillement. Le mouchoir trouve délicatement sa place dans sa poche, dont il sort librement, comme une fleur épanouie.
Enfin, il remet la main sur sa montre à gousset, qui indique encore une heure raisonnable – Gabriel soit loué – et l’attache dans sa poche intérieure. Le reste est l’affaire d’une grosse brosse pour apprivoiser son épaisse tignasse et redessiner ses boucles, puis d’un peu de poussière de fée, appliquée stratégiquement sur son visage, là où la lumière s’accroche. Il s'asperge d'un parfum léger, aux notes acidulées parmi le souffle poudreux de fleurs orientales, et le tour est joué.

Une tasse de thé en rejoignant le rez-de-chaussée, quelques papotages et rires échangés avec la cuisinière, et il enfile ses gants et ses chaussures vernies. Et bien en avance, malgré son réveil tardif et des restes de maux de tête qui lui trottent parfois le long du front, le nouveau Prince s’en va marcher d’un bon pas à travers le District Balnéaire en troquant ses lunettes de vue, qu’il range dans sa veste, contre une paire de verres noirs. Il fait un peu froid et l’océan souffle sur la ville un vent piquant chargé d’iode, mais les pavés des rues brillent sous le soleil. Il colle son chapeau en feutre sur sa tête et sourit à ses voisins en empruntant la rue du Point du Jour, qui conduit au cœur officiel de la ville. Cela lui ferait prendre le frais, de ne pas appeler de fiacre, d’autant qu’il n’habitait pas si loin du Palais, en fin de compte.
Tamino le retrouve en cours de route pour bavarder et l’accompagne non sans crâner sur le chemin, jusqu’au monumental ouvrage d’architecture qui servait de centre décisionnaire à la Ville. Ils s’arrêtent devant le grand bassin d’une fontaine où ruissellent des corolles d’eaux claires. Engourdi de stupeur pendant quelques secondes, Eli redécouvre les coupoles colorées qui surmontent gracieusement les deux étages du Palais, et ses promenoirs en colonnade, le long de la Grande Place. Des Prieurs sont en stationnement, postés à l’entrée et aussi de façon régulière, à l’ombre des préaux. Quelle drôle d’impression…
Il frotte nerveusement le bord de son chapeau entre ses doigts. Tamino pose une main affectueuse sur son épaule.

« Eh ben, euh… Bienvenue chez toi ! »

Le jeune homme éclate de rire, interloqué, lui aussi, et lance à son ami d’enfance un long regard nostalgique. Elikia grimace, puis, dans un élan de tendresse, il vient l’étreindre doucement, à peine dérangé par les regards des passants. Il ne se sépare de lui qu’au bout de quelques secondes et redresse son chapeau avec une moue pensive, les yeux rivés sur l’extraordinaire bâtisse.

« C’est un nouveau théâtre, rien de plus. Il a l’air nettement plus impressionnant que tous les autres, c’est vrai… Mais… On sait que tout ce faste ne sert qu’au spectacle, n’est-ce pas ? Au fond, ce grand appareil intimidant n’est fait que pour frapper l’imagination… C’est lui qui nous fait penser que les Princes ont davantage droit au respect que les simples citoyens. Le fondement du pouvoir, dans les faits, ce n’est que le recours à l’imagination. Sans lui, tout s’effondrerait. C’est comme… la suspension de l’incrédulité, tu vois ? » Il interrompt sa réflexion un moment, en examinant sa montre à gousset, songeusement, puis en relevant les yeux vers les silhouettes rouges qui gardent le Palais. « Les plus avantagés à ce jeu, mine de rien, ce sont les Prieurs... Ils ont pour eux la force en plus du beau costume. Mais bon. En réalité, je crois que l’essentiel n’est pas sous notre nez, c’est tout, il faut s’en souvenir. »

Il inspire à fond, pour se donner de la vaillance, et l’air frais du matin s’engouffre puissamment dans ses poumons. Tamino le contemple sans mot dire, un peu perplexe, puis secoue la tête en clignant des yeux.

« Je ne sais pas… Je ne sais pas si c’est encore du théâtre. Tout a changé si vite.
C’est… oui… haha,
glousse Elikia. Sa fière assurance se craquèle lentement sur son visage. Il avale sa salive. « Hm, ça donne le vertige. Mais… mais il ne faut pas prendre tout ça trop au sérieux.
Pff, non, pardonne-moi, parce que comédien ou non, la suspension de l’incrédulité, j’arrive pas vraiment à m’en défaire, là, maintenant, tout de suite.
Pour être honnête, moi non plus.
C’est terrifiant.
Et bizarrement exaltant, en même temps. »

Ils échangent un regard perturbé et pouffent tous les deux, Eli s’appuyant contre l’épaule de Tamino. Ils soupirent. Bientôt, cependant, il est l’heure pour eux de partir chacun de son côté. Après une dernière accolade, les deux amis se quittent et Elikia s’en va se présenter aux Prieurs en faction devant les lourdes portes du Palais. Il leur dispense quelques sourires polis et explique aimablement le motif de sa venue en leur remettant la lettre cachetée qu’il a reçue la veille. Très professionnels, les soldats le laissent passer sans trop de cérémonie et le compositeur fait son entrée dans le silence grave du Palais.

La rumeur de la grande place s’éteint derrière lui, aussitôt que les portes se referment. Elikia se redresse fébrilement, entièrement saisi tout à coup par la solennité de cet endroit, et cela malgré les beaux raisonnements dont il avait voulu se convaincre tout à l’heure. Il retire son chapeau et le porte contre son cœur, paralysé quelques instants sur le seuil.
Mh hm. Est-ce que tu aurais le trac, Eli ?
Non… Non, pas du tout, absolument pas.
Souviens-toi, ce n’est qu’un théâtre. Rien de plus. Tu as mis un superbe costume, et tu vas rencontrer d’autres belles personnes bien habillées à qui il faudra réciter impeccablement ton texte. Parfois, il sera nécessaire d’improviser, mais cela te change-t-il tellement ? L’essentiel se prépare dans les coulisses, tu le sais bien. L’essentiel n’est pas sous ton nez…
Bien sûr. Evidemment, il le sait. Les jolies conversations et les courbettes ne feront qu’un temps. Bientôt, on lui permettra l’accès aux coulisses et il se consacrera au travail. Pour le moment, toutefois, il est absolument capital de ne pas paraître trop impressionné.
Tu as ta place ici. Ce sont eux qui l’ont décidé.

Il respire avec méthode. Puis, il échange de nouveau ses lunettes, glissant cette fois sur son nez les verres ronds au cerclage doré qui corrigent la faiblesse de sa vue. Les noires, pour le soleil, elles, sont coincées dans la poche de sa veste, aux côtés de son mouchoir à pois.
Maintenant, il distingue beaucoup mieux les détails de ce hall formidable où il a mis les pieds. Il grimpe quelques marches, ses chaussures claquant délicatement sur le carrelage en damier, et alors qu’il presse toujours son chapeau contre son cœur, son attention est soudain accaparée par la magnificence architecturale des lieux. Il renverse la tête en arrière et elle se vide de soucis, tout à coup, pour se remplir de beauté.

« Oh. »

Le plafond et les murs sont peints à fresque avec la technique du trompe-l’œil. L’illusion est parfaite, captivante, les formes, les mouvements et les couleurs sont à l’image de la vie. La scène, Elikia croit la reconnaître, car quelques livres en parlaient en des termes flous, en accompagnant leurs commentaires de très grossières reproductions. Personne n’entrait au Palais sans une excellente raison. Les critiques d’art n’y étaient sans doute jamais admis. Peu à peu, le garçon se rend compte de l’étrange privilège qui lui est aujourd’hui offert, un réel privilège, cette fois : celui de contempler des trésors amassés par des esthètes de toute génération et cachés là aux yeux du commun des mortels.
Un enthousiasme particulier monte de sa poitrine, en ébullition, et tire sur son visage juvénile un très large sourire. La scène, il la reconnaissait. Là, il y avait Saint Gabriel, qu’on reconnaissait toujours entre mille, et de l’autre côté, un mystérieux personnage que beaucoup de spécialistes avaient désigné sous le nom de Maximilien de Myre, ce roi fameux qui avait octroyé à Excelsa le début de son indépendance. Pourquoi l’artiste avait jugé bon de représenter ces deux grands hommes, qui avaient vécu l’un et l’autre à un bon siècle d’écart, cela restait sujet à l’interprétation. Peut-être avait-il voulu mettre en avant deux personnages qui avaient marqué l’histoire de la Ville à leur façon et qui, malgré les années qui les séparaient, avaient en quelque sorte collaboré pour sa grandeur. Ou peut-être les spécialistes se trompaient-ils, tout simplement. C’est fascinant.

Le bruit d’un pas ferme le surprend soudain, au milieu de sa contemplation, alors qu’il s’était arrêté en haut des escaliers, et son regard redescend immédiatement des nuées pour rencontrer celui d’Otton Egidio, Premier Prieur en uniforme de cérémonie. Ses yeux sont bleus et fixes, absolument intransigeants. Les doigts d’Elikia se resserrent insensiblement autour de son chapeau. Il esquisse son sourire le plus courtois et avance de quelques autres pas à la rencontre du Prince, qui lui tend sa main à serrer. Sa poigne est solide autour des doigts gantés du compositeur et le bonhomme culmine à peut-être un peu plus de dix centimètres au-dessus de lui. Ses épaules sont larges et robustes, sa posture semble d’une résistance granitique. Elikia ne cille pas un instant pendant cette forte poignée de mains, mais il ne peut s’empêcher, dans son for intérieur, de se sentir désarçonné. Il a assez de talent d’acteur, néanmoins, pour donner un accent de confiance à sa voix et de la chaleur à son sourire.

« Bonjour… Altesse. »

Bon, si c’était ça, le protocole, il ne prévoyait pas grande variation dans les adresses entre Princes. Altesse par-ci, Altesse par-là… Pour communiquer à quatre, ce ne serait sans doute pas du gâteau, à moins que cet imposant personnage n’assouplisse son registre. Pour le moment, Eli se sent seulement un peu bête de répéter presque les mots exacts de son interlocuteur, mais s’ils sont troublants, ce sont encore les ronds de jambe les plus prudents à présenter.
Les mots d’Otton Egidio ne s’embarrassent pas de fioritures ou de formalités quelconques. Sans grande surprise, le militaire est un pragmatique. Il va à l’essentiel. Elikia ne fait pas la fine bouche, il s’en accommode en hochant la tête d’une mine tranquille, et répond avec bienveillance :

« Très bien, je saurais attendre, cela va de soi. Quant au déjeuner, je vous remercie, ce serait avec grand plaisir. C’est très aimable à vous de m’accorder quelques heures de votre temps. »

Nouveau sourire.
Mais par Sainte Héléna, qu’il y a de sévérité sur le faciès de ce Premier Prieur ! Le jeune homme prend une petite inspiration, sans se départir de son masque affable, et frémit discrètement sous sa veste en cachemire jaune.
On se calme. C’est seulement un homme, Eli. L’uniforme n’y change rien.

Il expire doucement par le nez, puis s’étire sur ses jambes, en prenant un petit air enjoué.

« Quoi qu’il en soit, lance-t-il, d’une voix chantante, je vous suis ! »

Et il emboîte en effet le pas au grand blond, dont les bottes frappent le sol du hall à bonne cadence. Jusque dans son pas, il paraît intraitable et austère. Comme souvent, Elikia hésite à conduire son empathie jusqu’aux pensées rangées derrière ce noble front, mais par respect, il s’en abstient. Sa curiosité devrait se contenter de ce qu’Otton voudrait bien lui livrer. Pour le moment.
Ils traversent ensemble une élégante galerie en bois et en stuc, dont les murs sont tapissés de peintures d’abord très anciennes, puis de plus en plus modernes. Elikia réalise à mesure de leur avancée que ce sont les portraits de leurs prédécesseurs, accrochés au-dessus de meubles aux formes raffinées. Sur les commodes protégées par de belles pièces d’étoffe, son regard couve des cortèges de bibelots en matière précieuse et d’ornements artistiques. Au-dessus de leurs têtes défilent des frises sculptées et le garçon observe tout ce qu’il peut avec grande attention, délaissant la conversation pour quelques longs instants. Finalement, les mots quittent d’eux-mêmes ses lèvres et résonnent entre eux avec une sorte de joyeuse sincérité.

« C’est un très bel endroit. Très étonnant… On lit tant d’interprétations sur cette mystérieuse architecture dans les livres, vous savez. Et… bien sûr, de l’extérieur, c’est déjà grandiose, mais je ne m’imaginais pas que vous ayez recueilli et rassemblé autant d’œuvres ici. Il y a vraiment des choses qui viennent de toutes les époques… »

Sa phrase s’évanouit dans un murmure et il se fait silencieux alors qu’il examine avec curiosité, en passant, un superbe vase en cristal gravé à l’acide de motifs turquoise, dont les éclats iridescents rappellent l’allure d’un coquillage nacré. Des gerbes de lys d’un blanc éclatant en jaillissent et ouvrent généreusement leurs pétales, livrant à la galerie le parfum entêtant de leurs longs pistils jaunes et verts. Elikia sourit doucement et s’écarte de la composition, les mains serrées toujours scrupuleusement dans son dos.
Il est comme un gosse, les yeux pleins d’émerveillement et le cœur vif et tapageur dans sa poitrine. Il a envie d’effleurer chaque vieux meuble du bout des doigts, de sentir l’irrégularité et le vernis du bois à travers ses gants et de pianoter délicatement sur tous les jolis ouvrages disposés sur les commodes. Mais il a trop conscience qu’il serait inconvenant de toucher à quoi que ce soit et il interrompt parfois ses élans, rattrapant Otton d’un pas léger, et dévorant les beautés diverses de ce lieu seulement d’un regard pétillant de noirceurs.

Toutefois, en scrutant furtivement, à l’occasion, les expressions stoïques du Premier Prieur, il réalise que toutes ces considérations sur l’architecture, les peintures et les frises sculptées de la galerie ne lui font sans doute ni chaud ni froid. Il devait passer dans ce couloir chaque jour depuis des années, et surtout, il est possible tout simplement que le sujet ne l’intéresse pas, ou soit jugé trop futile dans de pareilles circonstances.
Elikia se pince les lèvres, discrètement, en réfléchissant à une manière habile de donner la parole à son hôte – ou plutôt, à celui qu’il doit voir comme son confrère, désormais. Il ne manquerait plus que le premier Prince à faire sa connaissance ne l’étiquette d’intellectuel barbant ou de naïf provincial… Cette seule pensée suffit à le glacer quelques secondes.
Puis, l’idée de la grande fresque dans le hall lui revient lumineusement en tête et, décidant qu’un Prieur disserterait plus volontiers sur l’histoire glorieuse de la Ville, il sourit à Otton en marchant à sa hauteur et lance d’un ton tranquille, presque innocemment :

« D’ailleurs, le trompe-l’œil à l’entrée est très efficace. Les reproductions que j’ai vues sont loin de lui faire justice. C’est bien Maximilien de Myre, qui est représenté auprès de Saint Gabriel ? Il y a débat, parmi les spécialistes, et comme la plupart n’ont jamais eu la véritable fresque sous les yeux, personne ne sait trancher. »

Il se tait finalement et laisse la main au militaire avec humilité – une humilité calculée, certes, mais non feinte, car l’homme avait sans doute quelques choses à lui apprendre au moins à ce propos.


Dernière édition par Elikia Lutyens le Ven 9 Fév - 22:02, édité 1 fois
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Otton Egidio
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Ven 26 Jan - 10:37

Le nouveau venu dans le cercle (le carré plutôt) très fermé des Princes d'Excelsa semble nerveux, malgré son charme. Otton le comprend. Il l'a été également, les premières fois où il a été en poste ici. D'abord en tant que simple garde, bien sûr. Mais cela avait servi de préparation au rôle qu'on lui confia par la suite. La Première Prieuse Aliénor en avait fait un de ses lieutenants et il l'accompagnait en tant qu'aide de camp ou conseiller, bien avant d'avoir le privilège de la remplacer. Sous ses ailes protectrices, il avait fait son entrée, certes par la porte de service mais quand même, dans le Palais des Princes.

- C'est normal. Nous avons tous deux décidé d'offrir nos vies à la Ville. Dans la bouche du prieur, cette tournure de phrase à propos de la fonction publique prenait une forme presque menaçante. Comme vous le dites, on organise rarement des visites. Même si le rez-de-chaussée sert parfois aux festivités municipales.

Les cinq fêtes, les anniversaires des Princes ou d'autres occasions moins régulières servaient généralement de prétexte pour inviter un certain nombre d'importants personnages à dîner ou à danser au palais. Les dirigeants d'Excelsa avaient tous conscience de s'appuyer sur leurs réseaux davantage que sur une quelconque administration. Alors il fallait bien les entretenir.

L'arrivée du Prince compositeur risquait d'apporter un peu plus de vie et de bruit dans cette enceinte, même s'il était hors de question d'en faire un musée. En tout cas, pour ce qui était des étages.

Les portraits de leurs, plus ou moins, illustres prédécesseurs, Otton les connaît tous. De nom et de titre pour les plus anciens. Le dernier siècle plus en profondeur. Les archives du Prieuré regorgent d'informations, souvent juste très pratiques mais certainement exactes.

- C'est exact.Le Prince Prieur hocha la tête. Il pourrait parler des oeuvres d'art à caractère patriotique pendant longtemps et identifier tous les personnages représentés.Théodore Vucci avait eu la présence d'esprit de représenter le roi plus petit que notre Saint fondateur. Tout en marchant, Otton tourna la tête vers son interlocuteur et continua Pour indiquer que le roi ne fait que contribuer l'oeuvre de Saint Gabriel.

Ils arrivèrent devant une double porte qu'Otton ouvrit pour son confrère et ferma derrière eux. La pièce n'était certainement pas la plus vaste, mais d'autant plus confortable pour une conversation à deux. La table, dressée pour leurs besoins, accueillait déjà les entrées froides et une carafe de vin. Le mur opposé à la porte n'était qu'une immense baie vitrée s'ouvrant sur la cour du palais, plus morose en cette saison. Si ça ne tenait qu'à Otton, ils mangeraient dehors... En attendant, le chauffage, éteint une heure plus tôt sur son ordre, semblait être un compromis acceptable.

- J'ignorais que cela pouvait porter à débat à l'extérieur de ces murs.[/b] Otton invita Elikia à s'asseoir et prit place en face. Il fixa pendant quelques instants les fines tranches de volaille aux fruits, présentées avec raffinement sur leurs assiettes et se leva à nouveau pour servir le vin, en commençant par l'artiste. Mais il n'appartient qu'à vous de changer cela, bien sûr. Une grande partie de notre collection a déjà été documentée dans les archives municipales qui se situent au sous-sol. Le Conservatoire devrait sans doute être plus impliqué dans ce processus.

Ce n'était pas un reproche, mais une constatation. Une façon de faire pouvait être améliorée, voilà tout. La scène politique d'Excelsa venait de changer assez radicalement et il fallait du temps pour que tout le monde puisse y trouver ses repères.

- J'ai demandé qu'on ne nous dérange pas plus que le nécessaire, histoire que nous pussions discuter en paix et sans trop de cérémonies... La présence de serviteurs crispait généralement le prieur qui se sentait observé et jugé sur le moindre de ses gestes par ces gens qui avaient passés leurs vies à apprendre comment se tenir...Ce qui nous amène au premier point à aborder. Nous sommes collègues, frères et sœurs, comme on le dirait au Fort. Je propose donc de garder les 'Altesses' pour le public. Frère Otton, suffit amplement... Maître Lutyens ?

Il lui accorda un sourire. Le bien de la Ville nécessitait une étroite collaboration entre ses Princes. Et il était plus facile de travailler d'égal à égal lorsqu'on ne s'encombrait pas de politesses inutiles, tout en restant courtois.

Otton leva son verre.

- A Excelsa et à votre santé.

Ils trinquèrent et chacun but une gorgée, avant qu'ils ne se souhaitent un bon appétit et goûtent leur premier plat. Il fallait le reconnaître que si les prieurs étaient généralement bien nourris, la Princesse Navigatrice dépensait sans compter en ce qui concernait leur confort à elle et à ses trois collègues. Tant le vin que les repas étaient exquis, même si Otton rechignait à en profiter si ses devoirs princiers ne le lui imposaient pas. Il préférait, de loin, partager la table de ses frères et sœurs, au Fort.

- Je suppose que vous devez avoir des questions. L'adaptation prendra un peu de temps, mais il n'y a aucune urgence. Il faudra penser à aménager vos locaux et à vous familiariser avec vos devoirs. Il mangea encore, se rendant compte que son estomac lui en était très reconnaissant Les responsabilités en ce qui concerne les industries retombent sur les épaules de la Rectrice Ibihn. En plus de toutes les compétences relevant naturellement de l'autorité Conservatoire, nous souhaitons vous confier la charge des travaux urbains et de l'aménagement de toutes les terres sous notre protection.

Si Excelsa étendait son influence vers le nord, sur plusieurs villages proches, leur urbanisme était d'une complexité à la portée d'un enfant en bas âge. C'était la ville elle-même qui était un enchevêtrement vicieux de réseaux, d'architecture parfois encore archaïque, de câbles, d'engrenages et de droits de propriété soutenus par des Contrats sacrés aux yeux des citoyens. Exercer une influence dessus était ardu mais offrait un vaste panel de points de pression sur la ville toute entière.

Otton sourit encore et déposa ses couverts pour boire une nouvelle gorgée de vin.

- Je dois parler de trop, excusez-moi. N'hésitez surtout pas à me demander ce que vous désirez savoir, avant la visite des lieux.


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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Sam 27 Jan - 18:02

Très satisfait des explications qu’Otton lui a fournies, et de la calme passion avec laquelle elles ont été prononcées, Elikia s’assoit dans un siège outrancièrement confortable et très habilement ouvragé. Pendant ce temps, le Premier Prieur manie la carafe pour servir à chacun un vin à la robe pourpre, ce dont le jeune homme le remercie, en espérant secrètement que son foie ne lui en tiendrait pas rigueur, après les abus de la veille. Il faudrait manger de bon appétit et ne pas se laisser trop resservir en alcool, pour éviter les mauvaises surprises… Passant finalement ses mains sur les moulures d’ébène qui servent d’accoudoirs à son siège, il attend que son confrère retourne s’installer en face de lui avant de retirer son premier gant, distraitement, attentif surtout aux éclaircissements qu’on lui offre en détails.
Mais soudain, un éclat brillant, d’un violet vif, attire son attention au bout de ses doigts, et il cille, surpris, en ramenant sa main découverte sur ses genoux, furtif comme un chat. Il relève aussitôt la tête vers Otton, contenant autant que possible le rougissement de sa peau sombre, pour l’écouter en silence.
Il avait oublié ce maudit vernis… Evidemment ! Ça aurait encore été trop beau de paraître irréprochable. Pestant contre lui-même en pensées, Elikia s’affaire à renfiler son gant en catimini, peu désireux de passer pour un oiseau excentrique au regard d’un homme si austère. Sa réputation le précédait, mais enfin, tout de même. Ici et maintenant, c’était très inopportun.

La petite note exigeante dans la formulation d’Otton au sujet du Conservatoire l’extirpe un peu de son embarras et il s’éclaircit la voix, acquiesçant doucement à ses mots, sans relever en aucune façon ce qui aurait pu passer pour une critique. Mais il était accoutumé à cette sévérité là et savait qu’il n’aurait pas fallu prendre la mouche pour ce qui n’était en réalité qu’un bon conseil, sous l’allure bourrue du reproche.

« Très certainement. Je me pencherai sur ce travail en temps et en heure, c'est chose dite. » Il sourit, conciliant, et glisse ses doigts gantés sur la table en jetant un premier coup d’œil au contenu de son assiette. « En ce qui concerne les débats entre spécialistes, ils s’expliquent aisément. Le Palais exerce une grande fascination sur chacun. Tout comme les Princes eux-mêmes, il est au centre de bien des rumeurs. Mais aussi innocentes soient-elles, je crois qu’il serait bon de ne pas en donner trop le motif. Publier une partie de ces documents pourrait être perçu comme un acte de respect, en plus de constituer un véritable avantage pour notre patrimoine. »

Respect pour les œuvres elles-mêmes, oubliées par le Conservatoire parfois depuis des siècles dans cette caverne aux merveilles, pour les artistes eux-mêmes qu’on traitait souvent comme de simples exécutants et pour le bon peuple d’Excelsa en général qu’on tenait parfois bien loin – trop loin – des activités de ses illustres administrateurs. Bien sûr, les plus petites gens se laveraient les mains de savoir ces registres publiés : elles avaient d’autres préoccupations et ce ne serait encore qu’une faveur offerte aux élites. C’est pourquoi cette tâche-là viendrait en son temps. Elikia espérait mettre rapidement la main sur des affaires plus urgentes, du point de vue du bien commun.
Dans tous les cas, il faudrait effectivement s’intéresser tôt ou tard à cette immense collection, ne serait-ce parce que les objets d’art ne servaient en rien au rayonnement de la culture d’Excelsa, cachés ici du regard de tous.

Ces réflexions ont écarté le compositeur de ses soucis premiers, très futiles, et il croise ses doigts sur la nappe savamment décorée de leur tablée, les yeux perdus quelque part, derrière les larges fenêtres de la baie vitrée, sur les énormes pots vides qui devaient contenir des plantes à la belle saison. Le soleil cligne de l’œil, et quelques rayons rebondissent sur les pavés brunis.
Le Prieur reprend la parole, d’un ton subtilement différent, cette fois, qui chatouille l’empathie d’Eli. C’est comme une gêne, prononcée à demi-mot, de la désapprobation teintée d’un léger… malaise ? Il tourne poliment son regard vers lui, éventant sa curiosité d’un battement de cils, et se laisse accueillir avec une agréable surprise par le premier sourire de son homologue. Son expression est parcimonieuse, mais honnête, d’une franchise qui illumine paisiblement son visage tout à l’heure impassible. Elikia lui sourit en retour, toujours aussi généreusement, mais porté par un plus vif enthousiasme.

« Frère Otton, dans ce cas. Je dois dire que cette histoire d’étiquette m’a causé un peu de tracas sur le trajet, ce matin. » murmure-t-il, en dodelinant doucement de la tête. Sa petite moue de dérision se transforme en un rire discret, mais soulagé, à l’abri, derrière ses doigts gantés. Puis, il prend une inspiration satisfaite et cueille le verre de vin que son collègue lui a courtoisement servi. « Mais je suis content que vous soyez de cet avis, cela facilitera nos échanges et nous pourrons nous concentrer sur l’essentiel. »

Le moment lui semblait propice pour glisser un soupçon de complicité dans cette prudente conversation. On ne s’attire pas l’inclination des gens en restant les bras ballants, il faut oser la sincérité, parfois, tant qu’on y met un peu d’habileté.
Les dernières civilités sont échangées, sans se presser, et les deux Princes s’attaquent à présent à leurs tranches de volaille aux fruits, cuisinées avec beaucoup de raffinement. Noyé seulement de thé et d’infusion depuis ce matin-là, son estomac émet un borborygme un peu revêche, mais pas trop mécontent, tandis qu’Elikia avale ses premières bouchées. Parfois une étincelle de migraine lui sillonne le front mais il essaie de ne pas y prendre en garde, et se concentre surtout sur les renseignements profitables que son vis-à-vis lui indique, sans l’interrompre une fois. Il se contente de hocher la tête de temps en temps, très sérieux à son tour, avant qu’Otton n’esquisse un autre sourire et ne s’excuse, en arrêtant là son exposé pour se rafraîchir un peu.

« Oh, non, non, rassurez-vous, vous parlez autant que nécessaire. »

Il s’essuie la bouche tout en levant les yeux au plafond un instant, comme pour y contempler ses pensées, la mine songeuse. Il faudrait commencer à faire quelques cartons ce soir, pour emménager dès le lendemain dans ces locaux dont on lui parlait : du moins emmener tout ce qui lui serait nécessaire pour travailler. Le reste retient davantage son attention.

« L’aménagement du territoire et l’urbanisme, hm. » Cela sonnait comme un bon début. Il se tapote le menton, les sourcils froncés. « D’accord, acquiesce-t-il, d’un ton décidé. Et je présume que vous avez l’habitude de vous entourer de conseillers et d’experts pour vous assister dans de pareilles besognes… Sont-ils employés à votre compte ou bien reçoivent-ils leur salaire de la Ville ? Ils sont admis ici, je suppose ? Comment s’organise-t-on ? »

Il jette un regard d’interrogation à Otton, en piquant une nouvelle tranche de volaille pour finir tranquillement son assiette. Parce que l’urbanisme, c’est très bien : il y a en particulier des problèmes d’adduction d’eau potable (ou même courante) vers les quartiers populaires à régler et la Ville est encore assez mal desservie en ce qui concerne les transports en commun motorisés tels qu’il les utilisait au District Domus pour rejoindre la filature où il travaillait, étant petit. Or Excelsa enfle de jour en jour et ses périphéries les plus lointaines sont livrées à la misère et à la criminalité, à des kilomètres et des kilomètres des grands centres d’éducation et du bastion du Prieuré. Si des chemins de fer finissaient par les relier au centre, ces quartiers respireraient, on les considérerait enfin comme parts entières de la Ville et leurs habitants comme des citoyens dignes d’être formés et de travailler où bon leur semble.
Oui, c’est très bien. Des idées, il en a, Elikia. Les qualifications pour les appliquer, un peu moins, malheureusement. Il devrait se faire aider de professionnels, c’est une évidence. Mais lesquels ? Et avec quel argent ? Faudrait-il commencer à courtiser les Industriels ?
Quelle horreur. Il en connaissait certains, évidemment, qui avaient parfois été intéressés par ses arguments, mais ils étaient marginaux. On ne l’aimait pas, dans l’Industrie. Et il le leur rendait bien.

Le jeune homme dépose ses couverts dans un minuscule cliquetis près de son assiette désormais vide, le regard assombri de préoccupation.
Les Banques, peut-être. Les Banques pourraient leur offrir leur soutien, une fois qu’il aurait défiché toute une jungle administrative pour élaborer ses plans. Il s’imagine un instant le temps qu’il devrait passer au sous-sol de ce Palais à dépoussiérer des montagnes de documents… Eh bien, au moins, il sait à peu près par où commencer. Il gonfle sa poitrine d’une nouvelle hardiesse et incline la tête vers Otton qui achève tranquillement son entrée, lui aussi.

« D’autre part, je vous serais reconnaissant si vous m’indiquiez le chemin des archives, tout à l’heure. C’est là également que sont rangés les registres de lois et les copies signées des Contrats, n’est-ce pas ? »

Oh, les registres de loi.
Il lui tarde de les avoir sous la main. Depuis la veille, il jubile, rien que d’y penser. Son ambition première se concentrait sur cette législation imparfaite, maigrelette et faiblarde, remplacée voire contredite la plupart du temps par la force d’un seul Contrat. Toute cette idéologie anarcho-capitaliste et ses divers dispositifs devraient l’attendre de pied ferme, parce qu’il serait impitoyable.
Ses yeux noirs brillent secrètement en se plissant sur la calme figure d’Otton, devant lui. Peut-être pourrait-il compter au moins sur son soutien ? Il serait intéressant de connaître son opinion sur ce système de lois décousues qui réglementait cahin-caha cette ville de requins libertaires. Quoiqu’il en soit, il devra trouver à le convaincre, lui, ainsi que Hanae Ibihn et Thalia Morlone. C’est un défi de taille, mais Elikia n’a pas peur de le relever. Après tout, s’ils avaient ensemble décidé de l’élever à cette charge, les autres Prince et Princesses devaient s’attendre à ce qu’il arrive avec un certain nombre de propositions – et de revendications. Ils n’ignoraient pas qui il était.

Ils sont néanmoins interrompus par l’arrivée de quelques serviteurs en livrée noire et blanche qui trotte à pas de souris autour d’eux, débarrassant leur entrée pour leur servir dans des assiettes en porcelaine de l’aile de raie au four, accompagnée d’une crème de brocolis et arrosée de vinaigrette à la grenade. Le jeune compositeur remercie à mi-voix le domestique qui s’écarte, cloche en main, et lui sourit doucement avant d’ouvrir un regard ravi sur son repas. Il y avait quelques années maintenant qu’il fréquentait des réceptions où l’on savourait des mets parmi les plus délicats, mais qu’une pareille assiette se retrouve sous son nez, cela le subjuguait toujours.

Les serveurs quittent le salon en silence et Eli se saisit de son verre de vin, encore presque plein, pour en siroter une gorgée. Ses méditations de tout à l’heure lui reviennent et, reposant sa coupe devant lui, il remonte ses lunettes sur son nez pour regarder le Prieur bien en face. Il choisit ses mots le plus minutieusement du monde, en prenant le temps qu'il faut, et se jette à l’eau :

« Je me demandais enfin… C’est peut-être un peu plus délicat, comme question, hm. Pardonnez-moi si vous me trouvez audacieux. Cependant… l’usage aurait voulu que vous nommiez un Industriel pour cette fonction. Je suis très loin de m’en plaindre, naturellement, et je n’aurais pas présenté ma candidature sans rien espérer… Mais, pourquoi cette décision… ? »

Il fronce des sourcils, troublé. Sa fourchette tournoie lentement en l’air, au-dessus de son assiette.

« Je veux dire par là que vous devez vous être doutés que ma nomination susciterait des tensions. Non seulement Monsieur Thorn s’est vivement vexé de se voir écarté du pouvoir, d’après ce qu’on m’en a dit, mais surtout, et ce n’est pas un secret, dans l’Industrie, on ne m’avait déjà pas en odeur de sainteté auparavant. Pour des raisons évidentes. » Exposées en un livre de quelques centaines de pages, pour être tout à fait exact. Il lève un sourcil intrigué. « Pourquoi prendre ce risque ? Vous avez fait un choix, j'ose croire qu'il n’est pas innocent : quel objectif visez-vous exactement pour la Ville ? »


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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Dim 28 Jan - 20:47

Comme dans les souvenirs d'Otton, Elikia Lutyens est un homme charmant qui rend les conversations faciles.  Ou au moins plus agréables. Parler de l'organisation de la Ville, le Premier Prieur pouvait le faire sans problèmes. Mais la politique... Ces cinq dernières années lui ont beaucoup appris. Bien plus que toutes celles à servir sa prédécesseur. C'était une toute autre histoire. Beaucoup de faux-semblants, de demi vérités et de secrets. Il fallait pourtant passer par là pour le bien d'Excelsa.

Le blond sourit à nouveau. Il était content que l'étiquette puisse être assouplie entre les Princes, à défaut de l'être entre eux et le reste du monde. Après tout, leur fonction méritait un certain respect. Et l'enthousiasme d'Elikia à se mettre au travail était louable.

- C'est à vous de vous organiser. Mon personnel est quasi exclusivement composé de mes frères et sœurs. Je suppose que vous entouré des membres du Conservatoire sera le plus aisé. Pour le reste négociez donc avec les autres.

Être Prince d'Excelsa impliquait un grand nombre de privilèges et un pouvoir certain. Mais cela impliquait aussi d'utiliser toute sa fortune et tout son pouvoir personnel au service de la Ville. Pour le Premier Prieur, la chose était facile. Entre les impôts et les dons des fidèles, le Prieuré n'était jamais à l'abri du besoin : tout le monde aimait se sentir en sécurité. Le défi qui attendait Elikia était bien plus complexe. Le Conservatoire avait beau former des architectes, il était beaucoup plus dépendant de ses donateurs et mécènes que les autres institutions. Il pouvait donc être capable de connaître la misère tout comme réunir des sommes colossales en peu de temps. Et des fonds supplémentaires des caisses municipales impliquaient l'accord des autres Princes, en particulier de Thalia Morlone.

- Nous visiterons les archives également. Cela faisait partie du programme, mais de toute façon, il faudrait à l'Artiste plus qu'une après-midi pour se familiariser avec le palais. Pour ce qui est des lois, les décrets princiers et les copies des Contrats signés avec la Ville sont ici, en effet. Les livres de droit commun sont conservés au Fort.

Le serviteurs vont et viennent pendant quelques instants, le temps de les débarrasser et servir le plat. Otton leur adresse un petit signe de la main lorsqu'ils en ont fini et se retrouve rapidement seul avec son collègue. La question d'Elikia est précédée par un préambule qui indique qu'ils sont tous les deux quelque peu mal à l'aise dans cette situation. Apparemment, le Compositeur, bien qu'expérimenté dans la vie en société, il ne saisissait pas entièrement son propre rôle.

- Chacun de nous avait ses raisons. Otton déposa ses couverts et fixa son vis à vis pendant plusieurs secondes. Pour ma part, je considère que vous représentez une alternative prometteuse pour l'avenir de la Ville. Je compte sur vous pour ne pas me décevoir... Il s'intéressa à nouveau à son plat.

Elikia était certainement un jeune homme brillant et capable. Il se maudit intérieurement pour ne dire que la moitié de la vérité. Ou même juste une fraction.  S'il n'avait pas de mauvaises relations avec le milieu industriel, Otton observait de près le culte de la Machine. Écarter les industriels du pouvoir affaiblissait sa position en ville. D'autres raisons, plus secondaires, venaient s'ajouter à ces deux-ci.

- A mon tour d'aborder une question délicate. Le Prince Prieur se força à sourire mais abandonna rapidement cette manœuvre et choisit la franchise. Cette fois, ses couverts tintèrent un peu plus fort contre son assiette un peu plus fort que nécessaire. Vous vous êtes engagé sur un chemin dangereux. A partir de demain, vous aurez droit à une garde rapprochée. Et vous pourrez compter sur ma loyauté envers la ville, Maître Lutyens. Mais je dois vous dire ce que ma vénérable prédécesseur a dit à nos consœurs à leur élection. Si vous veniez à faillir la Ville, j'actionnerai personnellement la guillotine.

La loyauté envers la Ville n'avait pas de prix et était la plus importante. Ceux parmi les Princes à avoir voté pour Elikia avaient fait le pari de nommer à leurs côtés quelqu'un comme il y en a jamais eu. Qu'il s'agisse de la formation, des idéaux ou du soutien qu'il pouvait leur apporter. Si cela venait à nuire à Excelsa, Otton était prêt à assumer les conséquences. Les exécutions de Princes étaient si rares qu'elles en devenaient pratiquement impossibles, bien sûr. Mais si Elikia s'avérait être le troubadour irresponsable que certains décrivaient... Eh bien soit.

Et le Premier Prieur était prêt à réparer ses erreurs, si erreurs il y avait, et en assumer les conséquences par la suite. Il avait cependant bon espoir que cela ne se déroule pas de la sorte.

- Navré pour cette entrée en matière déplaisante. Je suis certain que ma Vigilance n'est qu'une précaution. Il finit son assiette avant de resservir du vin à son interlocuteur et à lui-même, puis poursuivit, plus détendu. Maintenant que les choses fondamentales sont dites, nous pouvons poursuivre, en attendant le dessert. La Princesse Morlone est chargée de l'intendance et moi-même de la sécurité du Palais. Il arrive que la Rectrice Ibihn décide d'y incorporer l'une ou l'autre amélioration technique. Il y a donc peu à faire, sauf si vous souhaitez réarranger la décoration. Mais je suppose qu'il faudra commencer par votre bureau et votre appartement. J'ai fait renvoyer tous les meubles du Prince Shah à ses héritiers.

Il but encore un peu, laissant le temps à Elikia de finir de manger et l'observa, sirotant son verre. Comme c'était à lui de parler, Otton continua sur le sujet dont il était l'expert.

- Justement en ce qui concerne la sécurité, vous avez droit à une escorte à tout moment.
Je dois encore désigner le ou la responsable, mais j'ai déjà un nom en tête. Pour ce qui est du Palais,
la garde n'admettra à l'intérieur que nos invités. Pour les visiteurs imprévus, on viendra vous demander votre opinion, si vous êtes présent. Dans la mesure du raisonnable, les prieurs postés au palais obéiront à vos ordres.


La courtoisie évidente voulait qu'on passe par le Prince concerné pour commander à ses subalternes personnels. Mais dans l'urgence de la situation, les prieurs n'allaient pas attendre un ordre écrit d'Otton pour par exemple faire sortir un visiteur agressif.

Le dessert, léger, s'avéra être un sorbet aux fruits de la passion. Le froid fit sourire le prieur au moins autant que le goût, indéniablement exquis.

- Je propose de prendre un café dans mon bureau, au terme de la visite. Si cela vous convient... Altesse.

L'usage de leur titre officiel était ce qui se rapprochait le plus de la plaisanterie jusqu'ici. Après tout, ils avaient passé assez de temps assis. Il était temps de repartir en visite.


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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Mer 31 Jan - 1:29

Elikia réprime une petite moue désappointée et baissant la tête pour cacher sa propre déception, il enfonce sa fourchette dans la chair de son aile de raie, qu’il trempe méticuleusement dans sa crème de brocolis. Son Empathie seule flotte entre Otton et lui, pendant ce court instant où il est plus que probable que l’honnêteté ne soit plus qu’un concept un peu lointain. Le Prieur est mal à l’aise. Si la culpabilité devait dégager une odeur, ce serait sans doute celle que le jeune Cabaliste a l’impression de respirer à cet instant même : ça sent le renfermé, le rance, le mensonge à demi-mot. C’est un peu écœurant.  
Tout de même, il lui sourit, parce que son compliment a au moins l’air sincère, quoi qu’il ne soit pas sûr de savoir exactement ce qui le motive – mais seulement du bout des lèvres. Il avait espéré du fond de son cœur qu’en l’élisant, le Conseil avait au moins une idée de collaboration possible avec lui, ou d’un quelconque plan politique – une vision commune, enfin, quelque chose ! Mais apparemment, c’était une vaine illusion.
Quelles que soient les nobles exigences de ce grand homme blond aux traits sévères, il avait néanmoins et de toute évidence voté pour lui parce que cela lui était profitable.

Alors, c’est comme ça que ça se passe, même au plus haut du pouvoir ? Chacun a ses raisons et il ne vaut mieux rien en dire car même en dédiant officiellement toute leur existence à la Ville, les Princes représentent seulement les intérêts de certains groupes particuliers. Ne sont-ils en fin de compte que les pantins de leurs factions… ? Le jeune homme se sent comme trahi, tout à coup, et honteux de remarquer qu’il a bien un peu de cette naïveté que ses détracteurs lui reprochent.

Il ne répond rien, hoche seulement la tête de son air le plus courtois, et continue de picorer dans son assiette. Malgré tout, il en faudrait plus pour le décourager – et heureusement, car s’il avait dû renoncer à ses ambitions chaque fois que son optimisme prenait un coup d’éperon, il ne serait pas allé bien loin. Si ce Palais était en fin de compte le temple des intrigues et de la cachotterie, il s’en ferait le fin découvreur et à la fin, il obtiendrait ce qu’il voulait.

Soudain, il y a quelque chose de changé dans le sourire franc d’Otton, de l’autre côté de la table. Eli fronce doucement les sourcils et s’arrête de manger avec prudence, pressentant que ce qui devait être une « question délicate » pour un homme comme le Premier Prieur ne devait pas être une balade de santé pour le commun des mortels.
Aurait-il déjà commis une erreur… ?

Mais le garçon ne reste pas longtemps dans l’expectative. La conclusion de ce sinistre sermon ne tarde pas à tomber et sa brutalité est telle qu’elle lui coupe la respiration pendant deux à trois secondes. Les yeux arrondis de surprise, il déglutit lentement sa bouchée de poisson et, sans un bruit, dépose ses couverts d’un côté de son assiette. Un de ses petits rires fébriles qu’il a encore aujourd’hui tant de mal à maîtriser tente d’éclore dans sa gorge, ça gratte et ça fait frémir ses lèvres. Il se les pince, soucieusement, et rassemble ses mains sur ses genoux en prenant une bonne inspiration. Ne ris pas, Eli. Ça n’a rien d’amusant, rien du tout.
Pour sa défense, il n’a pas souvenir d’avoir déjà été menacé de mort droit dans les yeux, comme ça, et encore moins au cours d’un déjeuner officiel. Dans l’immédiat, bon… ça surprend un peu.

Et puis, au fond, l’impact est plus important et a une résonnance glaçante dans l’esprit du jeune homme qui réalise avec une nouvelle clarté qu’à l’instant où il a pris ses fonctions, il a mis sa vie entre les mains de cet inconnu. Oh, il fait confiance au Prieuré pour le défendre de toute sorte d’agressions, de dangers et de tentatives de meurtre inopinées, ce n’est pas le problème. En revanche, Elikia ne connaît rien des idées ou des objectifs de leur chef qui, pour l’instant, prend tranquillement son repas devant lui mais qui, demain, peut-être, pourrait juger que cet ennuyeux petit réformateur ne valait pas mieux qu’une mouche dans son lait. Otton a assez de pouvoir pour le juger, le condamner et le faire guillotiner dans la même journée. Sans parler du fait que la garde qu’il compte mettre à son service lui est entièrement dévouée à lui. Il aurait mille moyens de se débarrasser de celui qui pourrait devenir un adversaire encombrant sans trop entacher sa réputation.
Le garçon frissonne.
Encore une fois, il y a quelque chose qui cloche sérieusement dans la répartition des pouvoirs à Excelsa. Et il pourrait y goûter fort personnellement s’il ne prenait pas garde à s’attirer ou bien l’amitié de sa garde… ou bien d’Otton lui-même.

Mais il n’ose toujours pas ouvrir la bouche. Le danger est encore trop grand de laisser échapper une mauvaise blague telle que la nervosité savait si bien lui en inspirer. Pour le moment, il rumine de sombres pensées, le teint cireux, et attrape son verre de vin d’un geste vif pour en avaler deux grandes gorgées. Il n’y a quasiment pas touché depuis le début du repas mais il est trop remué tout à coup, alors au diable les précautions, elles sont encore moins alarmantes que la perspective de se faire guillotiner sur un malentendu. Son estomac accueille l’alcool avec un relent d’aigreur et Elikia grimace, sous les plis de la serviette qu’il a portée à sa bouche. Il ferme les yeux une seconde.
Quand il les rouvre, un feu nouveau brûle au fond de ses tripes – et il ne sait pas exactement si c’est l’alcool ou la témérité qui l’a mis là, mais tandis que son homologue s’excuse de son « entrée en matière déplaisante », un petit sourire sarcastique vient serpenter sur ses lèvres. Otton venait de lui avouer à demi-mot que son élection n’avait été le résultat que d’un jeu d’intérêts et maintenant qu’il évoquait sa possible mise à mort, il s’attendait peut-être à ce que son interlocuteur n’y voie pas de manœuvre d’intimidation, ou encore l’ombre menaçante d’un futur abus de pouvoir ?
Pff… « Je suis certain que ma Vigilance n’est qu’une précaution », quelle blague.  

« Dans ce cas, je dois applaudir votre maîtrise de l’art dramatique, Frère Otton, c’était un remarquable point d’orgue. Tel que vous me voyez, je suis encore captivé. »

Il bat des cils, doucement, en reposant ses mains sur la table, et gonfle prudemment sa poitrine.
D’accord, l’ironie n’était peut-être pas la réponse la plus stratégique, mais il avait à cœur, soudain, de montrer à ce grand homme en uniforme qu’il n’avait pas grand-chose à faire de ses démonstrations de force à la noix. C’est toujours mieux que le petit rire nerveux suivi d’un quelconque « haha, dites-donc, vous n’avez pas peur de me couper l’appétit, avec votre guillotine ».
Encore que ce n’est pas totalement faux. Eli jette un dernier regard à ses couverts, puis, avec embarras, au reste de son poisson dans son assiette. Il se sentait toujours très mal à l’aise de ne pas faire honneur jusqu’au bout à un repas ou de gaspiller de la nourriture. Mais en l’occurrence, il a au cœur une nausée qui lui ôte tout courage de prendre seulement une fourchette de plus à son repas. Alors, il relève la tête avec une profonde inspiration et affronte Otton d’un regard plus sévère, en ajustant ses lunettes sur son nez.

« Tout ce qui m’importe à moi, c’est le bien commun... Altesse. »

Le mot est corrosif, sur sa langue. Dans son cou, son pouls va plus vite, et plus intensément. Malgré l’aspect parfois calculateur de son esprit, Elikia n’a jamais eu la prudence pour meilleure conseillère. C’est la fougue, une espèce de franchise combative, qui lui rougit peu à peu le visage, alors qu’il élève presque imperceptiblement sa voix, d’ordinaire si posée.

« En me désignant comme votre égal, c’est cette alternative-là que vous avez choisie, face au règne des avantages sectoriels et égoïstes qui a toujours eu prise sur la ville, malgré la valeur de nos préceptes. »

Qui d’entre eux, à ce sujet, serait le plus intransigeant, cela reste encore à déterminer.
Les traits d’Eli se sont fermés comme il aurait difficile de l’imaginer, un moment plus tôt, où il était encore enjoué et courtois. Son ton a quelque chose d’aride. Il ne quitte pas son confrère du regard et croise ses doigts gantés devant son assiette, en baissant un peu la tête.

« La tâche que je me propose sera difficile. Ce sera même dangereux, oui, certainement. D’ailleurs, il ne m’a pas été permis d’en douter : j’ai reçu un certain nombre de lettres de menaces dès le jour de ma candidature. Mais si cela devait m’arrêter, j’aurais retiré sans tarder mon nom des listes électorales. Je ne l’ai pas fait et maintenant je suis ici. »

Ses yeux se détachent lentement d’Otton et s’en vont s’égarer d’un recoin à l’autre du plafond, sous le froncement soucieux de ses sourcils. Il poursuit, d’une voix plus basse, mais toujours parfaitement timbrée, et surtout portée par un élan entièrement déterminé :

« Vous me dites qu’il y a un prix à payer pour faire de cet endroit une Ville juste. Très bien. Comprenez de toute façon que j’ai déjà assez payé pour ses injustices : leur coût a été plus lourd, d’autant qu’il est plus amer d’en souffrir que de les réparer. »

Il fait une légère pause, le temps de laisser tomber à nouveau son regard sur le Prince Prieur, comme un couperet d’une autre sorte, incisif aussi, celui-là. L’émotion, qu’il contenait jusqu’ici avec beaucoup de mesure au fond de lui, commence à l’emporter sur son calme et brûle dans chacun de ses mots, tout ressurgissant vivement sur ses prunelles noires.

« Alors qu’on me fasse payer pour la justice, ou le bien commun, ou pour la Ville, d’accord, parfait, je n’y vois pas d’inconvénient, je serais même prodigue en sacrifices. Ces convictions pour lesquelles, semble-t-il, vous m’avez élu, soyez assuré que je serais le dernier à les trahir. Et si elles devaient d’aventure me mener à la guillotine… Sachez-le, je partirais la conscience tranquille. »

Il conclut, en réalisant qu’il s’est redressé tant et si bien sur sa chaise qu’il est presque debout à présent, et se laisse alors retomber dans son siège, encore très remué. Il déglutit, sa salive a un goût âcre, et se mord férocement la langue. Eh bien, nous y voilà. Peut-être a-t-il froissé Otton Egidio, en l’espace seulement de quelques minutes, c’est quelque chose pour laquelle il est aussi doué que pour séduire. Ou peut-être n’était-ce qu’une sorte de test traditionnel pour vérifier la droiture des nouveaux Princes et qu’il venait de le passer avec plus ou moins de succès. Peu importe, les choses sont dites.
Il soupire.

La tension se désamorce petit à petit, pendant qu’Otton finit son assiette et qu’Eli trouve assez de foi pour gratter quelques morceaux de poisson du bout de sa fourchette. Au lieu de guillotine, on ne parle bientôt plus que d’intendance, de sécurité, et de décoration. Il écoute toujours d’une oreille attentive, mais ses sourires se sont faits plus rares et s’étirent sur ses lèvres avec une pointe discrète de crispation. Ses entrailles se sont nouées. Il échoue à finir son assiette.
Et puis, il s’agace aussi, sans le dire, au détour du discours du Prieur, de se voir confondu avec il ne sait quel décorateur d’intérieur haut de gamme, à qui on proposerait de petits travaux négligeables pour ne pas le laisser traîner dans les pieds des gens importants. Il est le directeur d’une des écoles d’Art les plus réputées du continent, sinon de la meilleure – il connaissait déjà d’autres menues responsabilités que de réfléchir à l’aménagement déjà grotesquement grandiose du Palais. A qui donc cela profitait-il ?

« A priori, pas vraiment, non… » souffle-t-il, plus humblement.

Il ne s’agit pas non plus de faire de vagues pour si peu. Sa fierté est encore contrariée et ses émotions toujours assez éprouvées, mais il hoche la tête sans protestation aux indications très rigoureuses de son confrère, pendant qu’on leur apporte le dessert. Entre temps, Elikia a su trouver quelque apaisement dans le débit tranquille d’Otton, où il se laisse flotter de plus en plus patiemment. A la fin, il trouve même quelque chose de rafraîchissant à ce dessert qui semble faire si plaisir à son voisin de table. Il l’attaque lui aussi d’une cuillère vaillante. En fin de compte, le chef-cuisinier des Princes ne s’attristerait peut-être pas trop qu’il ait fait si peu honneur à son repas.
Et puis, sentant peut-être qu’il serait temps de détendre l’atmosphère, Otton s’autorise un léger ton de malice, qu’Elikia accueille sans pouvoir cacher toute sa surprise. Il lui glisse un sourire, gentiment, cette fois-ci.

« Décidément, vous me faites trop d’honneur. » réplique-t-il, un peu théâtralement. Puis il dépose sa cuillère dans sa coupe désormais vide et papillonne des paupières, en passant rapidement sa main dans ses cheveux. « Et moi je dois vous paraître bien prétentieux. » C’est murmuré à mi-voix, mais l’idée pèse plus son humeur qu’Eli ne l’aurait voulu. Ses petites harangues le faisaient souvent passer pour un arrogant et cela l’embarrassait plus que de raison, notamment parce qu’il ne voyait pas bien si c’était vrai ou non. Mais tant pis, ça ne fait rien… Il prend une autre inspiration et levant la tête vers Otton, le gratifie d’un de ses sourires les plus larges. « Mais, très volontiers ! Mettons-nous en route, dans ce cas. J’ai hâte d’en voir davantage. »

Avec sa délicatesse habituelle, Elikia recule sa chaise et se lève enfin de table, soulagé qu’on en ait fini avec cette partie difficile. Bientôt, il emboîte encore le pas au Prieur et se laisse égarer dans les splendeurs mystérieuses du Palais. Une question seulement surgit dans son esprit, alors qu’ils traversent une coursive.

« Serait-il inconvenant de vous demander maintenant qui est cette personne que vous pensez mettre à la tête de mon escorte ? »


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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Mer 31 Jan - 10:50

La tension dans la pièce devint palpable, pour la première fois depuis le début de leur entretien. Otton ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait peut-être été trop direct. Mais certaines choses devaient être dites. Beaucoup trop de gens avaient critiqué l'élection du nouveau Prince pour qu'on se permette de leur donner raison. Non seulement il détesterait ça, mais la Ville perdrait du temps et des ressources en rétablissant l'ordre. Elikia Lutyens était la cible de toutes sortes d'accusations, allant de l'usurpation de la place qui devrait revenir à d'autres jusqu'à celle de l'incompétence totale.

La première était bien sûr ridicule, aucun titre de Prince ne revenait de droit à qui que ce soit. L'incompétence potentielle était infiniment plus grave. Elikia serait le genre d'homme à boire et festoyer sans compter son argent et ne prenant rien au sérieux, pas même sa dignité. Ses idéaux ronflants, couchés sur papier, ne seraient qu'un autre moyen de faire parler de lui. Le Prieuré n'était pas de cet avis, mais un avertissement ne pouvait faire de mal.

Elikia Lutyens avait encore tout à prouver. S'il partait avec un capital sympathie auprès d'au moins deux de ses collègues, il devait convaincre encore une large majorité des notables excelsiens.

- Vous surestimez mes talents d'acteur...

Le visage d'Otton se crispa brièvement à l'usage du mot "préceptes". Prononcé sur un ton aussi cassant, il heurtaient ses oreilles, mais il fit le choix de ne pas relever cette maladresse. Après tout, il était sans doute bien plus loin dans les faux pas que son interlocuteur. Et ils n'étaient pas là pour un débat théologique ou philosophique sur les Préceptes ou l'égoïsme.

D'ailleurs le nouveau Prince répondit avec un sérieux et une détermination qui firent plaisir à voir. Otton l'écouta dans le plus grand respect, sans l'interrompre. Lentement, alors que le Maître parlait, un léger sourire se dessina sur le visage du Prieur. Egidio hocha lentement la tête.

- C'est tout ce que je voulais entendre. La Persévérance. Le Prince Lutyens en avait manifestement à revendre et cela méritait la plus grande admiration. Vous pouvez compter sur mon soutien, Maître Lutyens.

Ah une autre maladresse. Otton ne se rendait pas compte qu'il ait pu être blessant ou minimiser le rôle d'Elikia dans la gestion du Palais. Au contraire, n'était-ce pas une bonne nouvelle que leur demeure et lieu de travail à tous les quatre soit entièrement fonctionnelle sans qu'il ait à faire quelque chose ? Peut-être non ou l'affront était-il dans la formulation. A cause de ses propres origines modestes probablement, Otton appréciait la simplicité du fonctionnement du Palais. Surtout le fait que d'autres se changeaient de la plupart de ses aspects.

Dans tous les cas, c'était l'heure de la visite. Les deux hommes se levèrent et abandonnèrent leur table aux soins des serviteurs, l'humeur plus légère.

Le Prince prieur mena la visite de couloir en couloir. Le rez-de-chaussée se composait de pièces de réception et de quelques études des clercs, rédigeant les courriers, les rapports, consultant la presse quotidienne pour le compte de leurs maîtres et les soutenant dans toute tâche administrative ponctuelle. A l'approche d'Otton, tous hochaient la tête avec respect, la révérence pour les plus croyants d'entre eux. Un murmure de "Votre Altesse" répondit au salut du Prince qui toussota, incertain de la façon dont il fallait aborder la question.

- Son Altesse le Prince Lutyens.

Cela suffit amplement. Les fonctionnaires manifestèrent un vif intérêt à rencontrer leur nouveau patron. Se levant de leurs bureaux, ils s'approchèrent des deux Princes, tout en courbettes et respects présentés de façon confuse. Otton fit discrètement un pas de côté pour libérer de la place à celui qui saurait mieux gérer sa célébrité. Même d'une oreille distraite, il entendit qu'il avait été question d'un autographe. Après tout, c'était déjà arrivé qu'on lui demande une bénédiction... alors pourquoi pas ?

Quelques politesses supplémentaires plus tard, ils continuaient leur visite.

- Les archives du Palais sont dans les caves. Otton s'arrêta devant un escalier menant vers le sous-sol. En bas, une porte blindée protégeait l'accès aux archives. Les cuisines disposent d'un accès séparé au sous-sol mais les deux ne communiquent pas.

Un passage devant les cuisines précéda l'ascension vers les étages. Un hall rond, décoré au sol d'une mosaïque au sol, représentant les armoiries de la Ville, donnait sur les couloirs et surtout, quatre portes renforcées mais ouvragées.

- Nos bureaux. De gauche à droite, Otton désigna chaque porte, identique en apparence à la précédente. Celui de Thalia Morlone, le vôtre, le mien et enfin celui de la Rectrice Ibihn. Il y a aussi un ascenseur, dans le couloir à droite.

Otton ouvrit la porte du bureau d'Elikia et le laissa passer en premier. Vide mais propre, la pièce s'élargissait vers le fond, les fenêtres donnant sur la cour. Elle pouvait certainement accueillir un atelier bien équipé, sans parler d'un simple bureau.

- Comme vous voyez, tout est à faire. Libre à vous de fonder une nouvelle tradition, par exemple. Pour des raisons évidentes, je siège derrière le bureau qui a accueilli des générations de Prieurs, avant moi. Les Navigateurs refont tous leur ameublement, mais conservent systématiquement un tableau représentant une frégate dans le port. Il appartient à la Maison. Otton hésita à poser une main sur l'épaule d'Elikia mais se contenta de sourire, finalement. Vous êtes en train de faire l'histoire. Le Conservatoire et la Ville se souviendront toujours de vous, comme leur premier Prince Compositeur.

L'amour de l'histoire était un trait commun chez les prieurs. Se savoir dans un moment qui, d'ici des siècles, sera peint, décrit, chanté et romancé encore et encore, avait de quoi émouvoir. Elikia avait déjà marqué l'Histoire. Restait à savoir comment elle allait le juger pour ça.

Ils continuèrent et l'Artiste sembla à nouveau s'intéresser aux questions d'organisation.

- Sœur Isabela ? C'est une jeune femme très compétente, issue d'une famille de prieurs... Je suis convaincu que vous vous entendrez bien.

Descendante de héros, dévoués corps et âme à la ville, Isabela était elle-même une prieuse digne de ce nom. Ses états de service indiquaient un grand intérêt pour les populations défavorisées, chères à Elikia et dont les deux Princes étaient issus...

Une nouvelle porte. Cette fois, aucun doute quant à sa solidité. Élégante et décorée, elle disposait d'une serrure sophistiquée et d'une épaisseur suffisante pour résister à des tirs de canons. Les quatre prieurs se tenant deux à deux de part et d'autre saluèrent les deux Princes.

- La salle du Conseil, votre Altesse. Otton tendit une petite clé à Elikia. Personne, nous quatre à part, n'a le droit d'y pénétrer. La Princesse Ibihn aime modifier la serrure régulièrement. Et il n'y a jamais que quatre clés.

Il fallait la croire sur parole dans cette matière. Mais les prieurs étaient là pour s'assurer que personne d'autre qu'elle ne touche la porte et qu'aucune visite non-autorisée n'ait lieu. Aucune.

Otton invita Elikia à déverrouiller la porte qui s'ouvrit aussitôt, ses lourds battants glissant à l'intérieur des murs. Une fois entrés, le Prince Prieur tourna sa propre clé dans une serrure dans le mur et la porte se referma derrière eux.

La pièce était carrée, occupée par une table ronde sur laquelle trônait un plan détaillé de la ville. Quatre sièges, un chariot avec des rafraîchissements, des fenêtres barrées par des grilles en acier ouvragé.

- Bienvenue.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Sam 3 Fév - 3:44

Malheureusement, Elikia a bien peur d’être plus doué pour inspirer des modes que pour fonder des traditions. Signer des autographes aux fonctionnaires zélés qui travaillent au rez-de-chaussée, c’est un exercice duquel il peut se tirer avec une élégance certaine, mais marquer l’Histoire – même en commençant par meubler symboliquement son propre bureau, c’est une autre paire de manches.
Le jeune homme reste encore effaré devant le vide encombrant qui s’étend devant ses yeux, jusqu’à la fenêtre, incapable de dire comment il pourra seulement l’aménager, alors qu’il a déjà la fâcheuse habitude de vendre commodes, bureaux et canapés chez lui, quand ses dépenses viennent à excéder ses moyens. Comment allait-il bien pouvoir s’y prendre exactement… ? Et quels regards recevrait-il quand les autres s’apercevront que le mobilier reste rare depuis des mois dans cette pièce trop vaste ?

Il se mord secrètement la langue, décontenancé devant le sourire à la fois solennel et bienveillant d’Otton, puis murmure avec respect :

« Je n’avais pas encore vraiment envisagé les choses sous cet angle… »

C’est comme si le regard pesant de l’Histoire en personne s’était soudain braqué dans ce bureau vide, où la voix du Premier Prieur résonne encore dans de basses vibrations. Eli frémit doucement dans son costume sur mesure mais tire un habile sourire sur ses lèvres en relevant la tête vers lui. Oh, Sainte Héléna, si en même temps qu’elle le scrutait, l’Histoire pouvait lui souffler le nom d’un menuisier susceptible de lui vendre un bureau et des meubles à bas prix, il lui serait au moins reconnaissant de cette faveur…
Il presse discrètement son chapeau contre son cœur et chasse de sa langue cette plaisanterie malencontreuse, que son très digne homologue ne trouverait sans doute pas du tout à son goût. Dans le fond, ce qu’on dit est vrai, il n’y a jamais de fumée sans feu. Elikia est un fameux panier percé et dans une ville où la comptabilité a été élevée au rang de vertu, bien des gens voient une disgrâce dans l’incapacité à gérer un budget.

Alors que dirait l’Histoire elle-même si elle devait un jour se pencher sur son cas… ? Pour le moment, il n’est encore qu’un drôle de petit bonhomme hyperactif, qui avait acquis à vingt-cinq assez de responsabilités pour se faire écraser d’une minute à l’autre sous leurs poids.
Les opéras à la gloire de la Ville, en ce moment, c’est lui qui les compose, et il a peine à s’imaginer qu’un jour il ne serait plus le musicien qui dirige l’orchestre ou l’acteur qui joue sur les planches – mais rien de moins que le personnage de ces grandes épopées. Ce serait absurde de prétention. Et il ne le souhaite pas vraiment, de toute façon, car les récits qu’on retient sont souvent exceptionnellement dramatiques.
Il soupire, sans un bruit, dans le dos d’Otton qui rejoint le couloir.

Puis il marche dans ses pas et bientôt à ses côtés, alors que la visite reprend son cours. Quand il est question de sa sécurité, Eli tend l’oreille et adresse un regard intrigué au militaire. Pour des raisons très personnelles, il se méfiait depuis très jeune de ce corps de métier, comme des gens qui sont autorisés par la loi à faire usage de violence : peu importe vers qui ils la tournaient, le droit était toujours avec eux. Alors cela le surprend un peu – agréablement – d’entendre le Premier Prieur s’inquiéter de son entente avec celle qui serait bientôt la responsable de sa garde. Il aurait pu se cantonner à trouver la personne la plus efficace.
S’il n’avait pas été Prince, évidemment, il aurait sans doute dû se passer de cette attention, mais à raison ou à tort, le jeune homme se sent un peu trop flatté en cet instant pour prendre garde à ce menu détail… D’autant qu’il est loin encore d’être habitué aux privilèges échus à son office.

Il cille paisiblement vers son collègue et lui destine un sourire plaisant.

« Ah oui ? Eh bien… C’est gentil à vous de pourvoir à mon confort en même temps qu’à ma sécurité. »

Au bout du compte, Otton a bien l’air d’un homme qu’Elikia pourrait non seulement estimer, mais qu’il saurait peut-être aussi aimer à fréquenter. Ses instants de grandiloquence, intimidants au premier abord, ont eux-mêmes quelque chose d’attachant dans leur intense résolution où discrètement se mêle la maladresse de la franchise. Sous ce faciès digne de lion au repos, il y a une âme aimable et prévenante qui s’exprime parfois par sourires et l’éclat froid de ses yeux dissimule de rares pétillements qu’il est amusant de surprendre. Eli ignore si ce fier personnage tient sa noblesse en héritage d’une grande famille d’Excelsa (quoi qu’il ne lui semble jamais avoir entendu le nom d’Egidio en dehors du Prieuré et du Conseil des Princes), ou de sa fonction, ou encore simplement de sa nature, mais elle intrigue son esprit romanesque et il rêvasse un moment, à travers les couloirs, en jetant des regards subreptices à son voisin.
Il arbore une cicatrice nacrée, au coin de son œil gauche, qui aiguise subtilement le jeu de ses prunelles bleu acier, et dont le jeune homme se plaît à imaginer d’où elle pourrait lui venir. Un centimètre de plus et cet œil brillant aurait été crevé, alors ce beau visage aurait été rendu borgne. Vraiment, même s’il ne daignait pas en parler, c’est de lui qu’on conterait l’histoire, si dans quelques siècles la Ville retenait son passage. Il ferait un merveilleux héros de tragédie.

Un sourire énigmatique aux lèvres, le compositeur incline la tête vers Otton et s’autorise un ton complice :

« Il me tarde de la rencontrer. Sœur Isabela. Si c’est elle que vous choisissez, bien sûr. »

Ses pensées vagabondent un peu vers cette mystérieuse inconnue, à son tour, mais pas très longtemps car le Prieur lui remet bientôt une clé dorée, finement ouvragée, qui réussit à concentrer toute son attention. Il la recueille délicatement entre ses doigts et l’observe attrait un petit moment, avant de se permettre d’ouvrir lui-même la porte monumentale du Conseil.
Ce geste qu’Otton lui autorise est encore assez lourd de signification pour le troubler et le faire taire. Chacun des actes qui devront être les siens dans ce Palais lui semblent si bizarrement disproportionnés… C’est à la fois terrifiant et exaltant, et le sentiment bourdonne irrépressiblement dans ses doigts alors qu’il déverrouille enfin la porte.

La salle où tout arrivait, donc. Elikia s’y glisse à pas de velours, les yeux grands ouverts, presque absent à lui-même alors qu’il se perd dans sa contemplation. Derrière lui, son confrère referme rigoureusement la porte à clé et le silence les étreint un moment, seuls dans cette grande pièce qui appelle des devoirs si cérémonieux. Puis, pressé par un léger embarras, le nouveau Prince virevolte sur ses jambes en avançant dans la salle et se retourne gracieusement vers le Prieur, une lueur enchantée au fond des yeux. Il règne un curieux tapage dans sa poitrine. Tout ça est vraiment très excitant. Il lâche un rire un peu plus sonore, comme un chant d’oiseau qui résonne audacieusement dans la pièce. Surpris, il porte ses doigts à ses lèvres d’un air d’excuse, avant de darder un regard malicieux sur son confrère si solennel. Il lui sourit très largement.

« Alors… c’est particulièrement ici qu’on fait l’Histoire, n’est-ce pas ? »

Puis, plissant ses grands yeux de môme avec intérêt derrière ses binocles, il les porte avec admiration sur le plan gigantesque qui s’étend sur la table, dont il fait lentement le tour, très absorbé.

« Cette carte, elle est admirable… Il y a un tel souci du détail, je n’en avais jamais vue de pareille. »

Il se hasarde à l’effleurer, du bout de ses doigts gantés, et retrace songeusement un quartier du District Domus, les yeux perdus parmi les dizaines et les dizaines de ramifications noires qui luisent sur le papier et qui doivent représenter quelque part l’emplacement de l’ancien logis de ses parents. Taudis, logis, gourbi. Il ne sait que faire de cette étrange et vague nostalgie qui l’étreint, alors qu’il croit reconnaître, en se penchant plus près, deux rues étroites qui se croisent et à leur carrefour la forme d’une bâtisse qui ressemble curieusement au music-hall où il a passé sa jeunesse. C’est étrange, soudain, de pouvoir l’observer d’en haut. Ses doigts pianotent d’un geste irréfléchi sur son chapeau. Les mots graves qu’Otton lui a adressés tout à l’heure, dans son bureau si désespérément vide, lui reviennent avec plus de clarté maintenant et quelques réponses se précisent enfin dans l’esprit d’escalier dont il faisait preuve parfois. Toujours lointain et songeur, il ramène ses doigts pour lui mais reste très concentré sur le détail de cette carte, en murmurant du bout des lèvres :

« Tel que vous en parlez, il semble qu’il soit presque plus regrettable que nous laissions un mauvais souvenir de nous pour les générations à venir, plutôt que de faire le malheur de nos contemporains… » Il fronce des sourcils, soudain, mécontent contre lui-même. Maintenant qu’il l’a prononcé, ce jugement lui paraît plus sévère qu’il ne l’avait pensé initialement. D’autant qu’il n’a rien à reprocher aux propos d’Otton. Il relève aussitôt la tête vers lui pour se fendre d’une grimace. « Désolé, ce n’est sûrement pas ce que vous aviez en tête, je m’égare. Mais… » Il s’interrompt une seconde, le visage oscillant entre le sérieux et la contemplation, alors qu’il lance un regard par la fenêtre. « Je crois que la comparaison donne à penser… Offrir un héritage, c’est semer des graines dans un grand jardin qu’on ne verra sans doute jamais fleurir. Vous ne pensez pas ? Moi, je rêve du futur, c’est vrai…  Mais avant de m’épuiser à le craindre, je vais m’occuper de les planter, ces graines. C’est maintenant qu’elles ont besoin de soin, sinon personne ne les verra jamais pousser. »

Il prend une petite inspiration et se retourne vers le grand blond d’un air plus serein, heureux pour lui-même de faire le choix cette fois-ci de l’humilité.

« Cela n’empêche pas de laisser courir notre imagination, bien sûr… Et vous ? » Il le scrute, curieux comme un pou, sans dissimuler cette fois son vif intérêt et s’appuyant de dos contre la table imposante du Conseil. « Vous semblez avoir plutôt médité sur la question, d’après ce que je comprends. Que souhaiteriez-vous construire qui sache vous survivre ici, à Excelsa, Prince Egidio ? »

Après cette discussion, en fin de compte, peut-être le Premier Prieur lui apparaîtrait-il plus visionnaire qu’il ne se l’était figuré pendant le repas – peut-être davantage qu’Elikia lui-même, du reste. L’Histoire, au demeurant, n’est pas une affaire de gens foncièrement terre à terre. Il doit falloir un bon pesant d’âme pour y croire…


Dernière édition par Elikia Lutyens le Ven 9 Fév - 22:29, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Dim 4 Fév - 22:05

Il devint inutile d'affliger Elikia davantage avec cette histoire d'Histoire qui l'observait. Les sujets triviaux comme l'aménagement du bureau ou d'autres problèmes du même genre étaient parfaitement secondaires face à l'immensité du travail qu'ils avaient encore tous devant eux. La simple gestion quotidienne de la Ville prenait beaucoup de temps. Venaient ensuite leurs domaines respectifs que tous souhaitaient développer d'une manière ou d'une autre. C'était toujours au moment où ils avaient le plus à faire qu'un ambassadeur étranger choisissait pour organiser une soirée mondaine ridicule qu'ils ne pouvaient se permettre de rater. D'autres urgences, plus ou moins graves, leur tombaient dessus de temps à autre...

Otton se permit finalement une légère tape sur l'épaule de son interlocuteur et collègue, avant de quitter son bureau.

- Vous la verrez plus souvent que vos assistants. Cela me semble important que vous ayez une relation... cordiale ? Il haussa les épaules, incertains du terme à employer pour ne laisser planer aucun sous entendu. Je pense bien qu'elle fera affaire. Je ne vous cache pas que sera une promotion pour elle aussi.

Un autre sourire. La plaisanterie ne serait pas méchante, alors il pouvait se la permettre. C'était un genre plutôt plaisant de farce à faire à un subalterne. Une mission prestigieuse, une promotion pouvait être amenée sur la table de différentes façons, annoncée ou non. Sœur Isabela n'avait aucun moyen de savoir ce que les hautes instances du Fort avaient bien pu imaginer pour elle. Mais si elle était la femme dont on avait parlé au Premier Prieur... elle conviendrait à merveille.

Otton se pencha à son tour sur la carte. Une bonne partie des ruelles étaient déjà imprimées dans sa mémoire, mais il était préférable d'avoir ce genre de plans sous la main, histoire de pouvoir planifier certaines opérations ou procédures dans les moindres détails.

- Il est préférable que certains détails restent effectivement à l'abri de regards indiscrets. Si ce genre de plans étaient publiques, cela ouvrirait trop de portes à trop de gens. Saboteurs, Oisillons, espions et envahisseurs étrangers éventuels... Excelsa était une cité singulière, qui ne partait jamais en guerre contre une autre nation, mais usait de tous les moyens pour sa propre défense. Ouvrir ses portes aux armées ennemies était une tactique meurtrière qui a porté ses fruits par le passé.
Vous aurez tout le temps de l'étudier, bien sûr. L'Académie pourra vous fournir des plans plus détaillés encore si vous le désirez. Electricité, canalisations. Il y en a une qui indique la hauteur de chaque bâtiment aussi.

Le Prieuré avait un autre usage de ces plans bien sûr. Il n'y avait pas de force armée que les prieurs ne puissent piéger et anéantir en se servant de l'architecture de leur Ville bien-aimée. Cela comprenait tant les gangs que les envahisseurs qui arriveraient jusque là que les manifestants en tout genre. Même si Otton n'appréciait pas de faire tirer sur le peuple, il fallait se tenir prêt à cette éventualité aussi.

La métaphore du jardin est bien trouvée et le Prince Prieur se demande si elle vient de l'esprit créatif d'Elikia ou de l'un des ouvrages écrits par tout ces gens qui avaient beaucoup trop de temps libre et d'argent pour faire autre chose qu'écrire des théories farfelues... Le poids de la question qui suit est important. Otton Egidio ne l'ignore pas et a soudainement la désagréable impression d'être le novice et non l’expérimenté des deux Princes.

- Je n'ai pas pour ambition qu'on se souvienne de moi. La machine ne se souvient pas de la pièce usée qu'on a changée. Elle fonctionne mieux lorsqu'on remet la nouvelle, voilà tout. Intérieurement, il est plutôt content de ressortir cette idée qu'il a eu il y a des années de cela lorsqu'il méditait tant sur son passé de garçon à l'usine que sur son rôle aux côtés de sa prédécesseur. Il n'était qu'une pièce de rechange qui faisait son travail en ce moment. Et il finirait remplacé lorsqu'il aurait fini de tout donner à la ville. Il lança un regard envieux dehors, où il faisait plus frais. Mon rôle est simplement de permettre aux autres d'accomplir leur oeuvre.

Avec cette réponse et un nouveau sourire, Otton renvoya la question à son collègue. Il assurerait l'ordre et la sécurité. Aucune menace, extérieure ou intérieure, ne viendrait entraver la bonne marche de la Ville. Décider quelle serait cette marche ne lui appartenait presque pas et c'était dans l'ordre des choses. A chacun son expertise. La sienne ne concernait ni la diplomatie, ni le commerce, ni la science.

Après une nouvelle ouverture (suivie d'une fermeture) solennelle de la porte blindée, les deux Princes se remirent à parcourir le Palais. Cette fois, c'est l'aile nord qui mérita un arrêt. Un escalier secondaire reliait le premier étage au second dans l'une des tourelles. Deux couloirs, deux portes dans chaque.

- Nos appartements de fonction. La Princesse Morlone et moi-même avons les nôtres au premier étage. Vous partagerez le deuxième avec la Princesse Ibihn.

Les premiers Princes d'Excelsa avaient décidé que ceux qui commandaient aux forces armées dormiraient plus près de la sortie. Probablement, il était plus productif qu'un attaquant purement hypothétique tombe en premier lieu sur un combattant aguerri plutôt que sur un érudit... Même si la réputation pour le moins impitoyable de la Rectrice de l'Académie était assez vicieuse pour remettre ce postulat en question. Les prieurs en faction au Palais avaient déjà pu assurer leurs supérieurs que les appartements de Hanaë Ibihn étaient truffés de pièges sophistiqués.

Otton grimpa quatre volées d'escaliers et poussa la première porte sur sa gauche. Cette fois, Elikia allait avoir encore plus de pièces à meubler. Trois, en plus de sa salle d'eau privée.

- Tous sont d'une taille similaire. Le vôtre est vide, bien sûr et l'aménagement est laissé à votre discrétion. Ateliers, salle d'entraînement, second bureau, chambre pour un domestique privé,... Les Princes prieurs avaient une armurerie privée dans les leurs. Chacun faisait à sa sauce. Vous pouvez... recevoir qui vous voulez, bien sûr, dans vos appartements. Il fallait bien préciser ça aussi à un moment. Le Maître Lutyens ne serait pas le premier Prince à avoir une maîtresse ou un amant attitré qui vivrait plus ou moins ici. Ce privilège venait avec le titre. Des chambres pour les dignitaires que nous recevons se trouvent dans l'aile sud.

Il fit quelques pas qui résonnèrent dans l'appartement vide. Tout était propre, bien sûr. Thalia Morlone y a probablement veillé personnellement. Recevoir un nouveau Prince n'était pas un événement à rater. Comme dans les affaires, aucun détail ne devait être négligé.

Les deux hommes finirent le tour, comme prévu, au bureau du Prince Prieur. Dans sa forme similaire à celui d'Elikia, il commençait par un petit salon, avec quatre fauteuils et une table basse. Les murs étaient décorés de tableaux de Saints héros de la Ville et de quelques armes blanches. Dans le fond, devant la fenêtre ouverte, trônait un bureau massif, renforcé avec du fer forgé et orné de plusieurs bas-reliefs. Copie parfaite de celui qui occupait le bureau du Premier Prieur au Fort, il avait servi des générations de dirigeants du Prieuré qui en avaient tous pris soin autant que possible. Sa solidité y était certainement pour beaucoup quand on sait à quel point ce genre de personnes aiment frapper du poing sur la table...

Le café est déjà servi, accompagné de quelques petits gâteaux.

- Je vous en prie, faites comme chez vous, Maître Lutyens. Otton versa le café dans les deux tasses décorées de dorures sur leurs petites assiettes assorties et s'installa dans le fauteuil en face du sien puis lança un petit regard vers le plateau. J'essaie de manger le moins souvent possible ici... Mais je dois avouer que j'ai dû manger du sucre peut-être trois fois avant l'âge de vingt ans alors je ne vais pas vous cacher que ce genre de petits détails me font parfois bien plaisir...

Le prieur sourit et prit une gorgée de son café. Cette boisson-là, il la buvait toujours noire et sans sucre. Il ne fallait pas exagérer. La partie difficile de la journée, pour Otton du moins, arrivait doucement à sa fin et il n'était pas mécontent du résultat, jusqu'ici. Elikia Lutyens était un homme intéressant, certainement charmant et certainement brillant bien qu'inexpérimenté. Et ça finirait bien par venir. Ainsi, cela avait plutôt été un plaisir de lui faire faire le tour du Palais.

- Je reste à votre disposition pour toute question, bien sûr. Mais il nous reste une dernière affaire. Enfin, surtout pour vous. Vous devez décider de la façon dont vous souhaitez célébrer votre élection. Un regard entendu, et amusé, plus tard, il reprit. Je sais que le Conservatoire a déjà bien fêté ça et que les journaux et les crieurs publiques ont fait leur travail. Mais je parle d'une initiative officielle qui émanerait de vous.

Banquet, soupe populaire pour tous les démunis, amnistie, exposition,... Les idées ne manquaient pas. Au nom de la simplicité, il y a cinq ans de cela, Otton fit trier cinq salves à blanc de tous les canons du Fort et s'adressa brièvement à ses frères et sœurs. Elikia avait à trouver sa façon de marquer les esprits, ne fut-ce que pour quelques jours pour que personne n'oublie qui est le nouveau Prince. Le connaissant, il irait distribuer de l'argent aux pauvres ou organiserait une exposition gratuite pour les plus jeunes et méconnus des artistes excelsiens. Peut-être même étrangers. Mais ça, c'était à lui de voir.


Dernière édition par Otton Egidio le Mer 14 Fév - 8:16, édité 1 fois
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Mer 14 Fév - 3:38

Elikia s’est pour l’instant détourné de la carte fabuleuse qui s’étend sur la table du conseil, contre laquelle il est toujours appuyé, le regard rivé sur Otton. Bien sûr, son intérêt pour cette œuvre aux détails complexes et secrets ne relevait pas du simple et pur émerveillement ni même d’une curiosité éphémère, malgré la légèreté avec laquelle il avait semblé l’aborder. Il en avait examiné bon nombre, des plans de la Ville. Après tout, le Conservatoire forme d’excellents architectes et conserve quelques milliers de documents et de maquettes dans ses archives : Bérénice Arbogast avait été assez fière de celles qu’elle avait calculées et fabriquées elle-même pour les donner à voir à son insatiable apprenti. Comme dans bien des domaines, sans être spécialiste, le jeune Prince n’est pas pour autant ignorant. La possibilité d’emprunter des cartes à l’Académie, d’ordinaire si jalouse, et de pouvoir appuyer son travail sur l’ouvrage d’exception qui trônait derrière lui, il en connaît l’importance : il en sait le privilège.
Le savoir conduit à la puissance. Il s’était fait depuis bien longtemps collectionneur de petits secrets et de vastes connaissances, ses arguments ne reposaient jamais que sur des preuves bien acquises, et c’est pourquoi ils seraient au moins entendus par les autres Princes quand le moment serait venu.

Pour l’instant, bien sûr, il écoute très attentivement la réponse que lui accorde le Prieur et, intrigué, suit sa métaphore qui résonne comme un singulier contrepoint à celle qu’il avait formulée un peu plus tôt. Ce que ce choix lui apprend d’Otton n’est pas très clair. Qu’il y ait quelque chose comme un déterminisme mécanique dans un esprit aussi discipliné que le sien, ce n’est pas chose étonnante. Ce qui le trouble davantage, c’est d’entendre de la bouche d’un Prieur des paraboles que les cultistes de la Machine n’auraient pas reniées et dont ils servent encore de savantes harangues à la sortie des usines dans le District Manufacturier. Par crainte, il s’en était toujours écarté, étant petit, quand il rentrait chez lui tard, le soir, et il trottait toujours sur un ou deux kilomètres avant d’estimer qu’il y avait assez de distance, enfin, entre lui et ces sectes d'illuminés.

En fait, Elikia n’avait pas beaucoup d’affection pour les machines. Oh, bien sûr, il est curieux des innovations purement techniques telles qu’on les aux expositions du Conservatoire : au musée, il leur trouve un je-ne-sais-quoi d’esthétique à travers leur exigence rigoureusement fonctionnelle, une grâce incompréhensible dans les mouvements autonomes de ces grands êtres motorisés qui forme un tout, une cohérence infaillible, du sens à l’état à brut. C’est comme regarder le progrès dans les yeux de les voir en parfait état de marche, à la fois libres et impeccablement réglés. Il se prenait parfois à rêver, devant ce spectacle, au perfectionnement ultime de ces machines et du jour où toutes les tâches pénibles, dangereuses et serviles pourraient être accomplies en bon ordre par leurs élégants bras en métal brillant.  
Et puis, il se rappelle qu’il n’y a jamais de machine sans que doive exister l’ouvrier chargé de l’entretenir. Il y aurait toujours besoin d’un enfant capable de se glisser entre ses crocs et de les lui nettoyer avec empressement, conscient qu’à tout moment la bête immonde puisse être chatouillée d’assez de cruauté pour refermer sur lui ses mâchoires d’acier.
En clair, partagé à ce sujet entre la crainte et la fascination, il est toujours assez déconcerté de la distance qui sépare sa vieille expérience des cadences machiniques et les contemplations intellectuelles de ce style, dont il n’était pourtant pas nécessairement exempt.
Un vertige balance ses pensées, il fixe le vide un petit instant, l’air indéchiffrable et se masse l’épaule droite, sans y prendre garde.

Et puis son regard revient à Otton, souriant de nouveau comme si de rien n’était. Il ne s’est passé que deux ou trois secondes de silence absorbé, peut-être quatre. Elikia contemple pensivement les mots du Premier Prieur quelques instants encore. Ils n’étaient pas là pour débattre sur le statut de la machine et la valeur du mécanisme, aujourd’hui, malgré toutes les questions que soulevait l’image formulée par son mystérieux interlocuteur. Après tout, elle est tout de même dans l’air du temps, cette métaphore. Il ne s’attendait pas à l’entendre au Palais, voilà tout. Cela ressemblait moins au discours d’un Prince qu’à celui d’un amoureux de l’Industrie… ou même d’un très vaillant petit ouvrier.
Les yeux d’Eli brillent d’intérêt, et d’une étincelle plus secrète de perspicacité.
Plus probablement du petit ouvrier, en fait.

« Vous avez beaucoup de modestie. »

La clairvoyance aiguisée qui scintille dans son regard s’adoucit et il contemple Otton avec un élan de vraie sympathie. Cet homme-là vient du même endroit que lui, c’est presque une certitude. Il n’est en effet pas franchement visionnaire, seulement d’une simple et louable loyauté – il est inspiré. Une âme chatoie dans la clarté confiante de son regard. Cela plaît à Eli.

Il se redresse de la table où il est encore appuyé, s’avance d’un pas ou deux et plisse ses cils en relevant vers lui la tête, d’un air taquin. Il fait mine de réfléchir, cette fois-ci, et un sourire de chat se dessine sur son visage.

« C’est malheureux, je me disais pourtant que dans le cas où un artiste tomberait sur votre portrait dans le futur, vous pourriez faire un intéressant personnage d’opéra. »

Un moyen comme un autre d’entrer dans la légende. Les compositeurs comme lui n’ont que faire des ambitieux, ils recherchent d’autres qualités. Le sourire d’Elikia s’élargit. Il a envie d’enrouler à son tour sa main autour de la solide épaule d’Otton et de jouer songeusement avec la couture rouge de son uniforme : il lui semble moins inaccessible, soudain. Cependant, il s’en abstient. Ce n’est pas convenable. Il croise sévèrement ses mains dans son dos, comme il l’avait fait déjà tout à l’heure, et pourtant ne se départit pas de son air à la fois espiègle et chaleureux.

« Mais votre humilité doit jouer : avec la dévotion, c’est un excellent trait de caractère pour les héros de grandes histoires. »

Satisfait et souriant de toutes ses dents, il lève un menton victorieux et se hausse sur la pointe de ses chaussures à talonnettes, comme s’il s’apprêtait à sautiller d’enthousiasme. Et puis, Otton lui retourne sa question et il fronce des sourcils, reposant en même temps ses pieds à plat sur le parquet.

« Hm. Moi… ? Ma foi, je ne serais même plus vivant pour me sentir flatté qu’on se souvienne de moi, alors quelle importance ? » Il rit délicatement, comme d’un sujet sans gravité, avant de laisser flotter un silence. Ses poumons se gonflent d’un souffle audacieux et il se retourne avec énergie vers la carte de la Ville, qu’il surplombe en posant ses mains à plat sur la table. Sa voix s’approfondit sensiblement. « Comme je vous l’ai dit, cela m’intéresse peu. J’aimerais avoir un impact ici et maintenant. Dès que possible. Je n’ai pas la prétention de figurer plus tard parmi les étoiles les plus brillantes de notre bonne Ville. Mais si je n’en deviens pas une, je serais peut-être… pff, disons comme un météore ? Il va y avoir du bruit, je vous le garantis. Cela ne fait que commencer. »

Il se mord la lèvre, le cœur cognant fougueusement contre ses côtes. Et puis, il parle, comme d’habitude, à tort et à travers, diront certains, il dit ce qu’il pense en tout cas, sans filtre ni crainte que ses mots ne se retournent contre lui. Il est Prince, maintenant, et ce qu’il veut accomplir ne sera pas fait dans l’ombre.

« Ce que beaucoup prennent pour des chimères dans mes projets, cela devra se réaliser, ou bien ma carrière devra imploser, c’est aussi simple que ça. Et puis, vous savez… toutes ces mauvaises langues aiment en réalité qualifier d’utopies simplettes ce qu’elles n’ont pas intérêt à voir arriver. Leurs insultes – car ce ne sont même pas des arguments – elles ne me font ni chaud ni froid, d’autant qu’il y a plus encore de gens qui attendent que je réussisse. C’est vrai. » Il se tourne un instant vers le Prieur, la mine plus grave tout à coup, dénuée de dérision ou de plaisanterie. « La seule différence, c’est que leurs voix portent moins haut que celles des grands dignitaires… »

Il reprend un peu son souffle. C’est qu’il a parlé un peu vite. Et puis, il penche la tête respectueusement vers Otton.

« Mais vous saurez bientôt exactement de quoi il en retourne. Dès qu’aura lieu le prochain Conseil, sans aucun doute. »

Une telle promesse lui incombe une quantité herculéenne de travail, il en a parfaitement conscience. Il n’est pas arrivé ici pour se tourner les pouces. Quoi qu’il en soit, il se refuse à en révéler davantage et ne va pas au-delà de cette seule petite allusion. C’est comme au théâtre : tout doit rester secret jusqu’à la première représentation, sinon le public ne le pardonne pas. Il ne leur montrerait à tous les trois que le produit fini de ses recherches, impeccablement argumenté, avec autant de faille qu’il peut en éviter : pas de médiocre avant-goût, pas de confidence irréfléchie, pas de négligence, ou ce serait sa perte.

Alors, la conversation se tarit et la visite reprend.
La vue depuis sa chambre, en haut d’une tourelle, le ravit absolument, quoi qu’il reste encore plus dubitatif devant l’étendue des pièces à meubler. Chaque mot, chaque pas, résonne avec exigence dans ce logement princier aussi vide que ses présents états de service. C’est un peu angoissant. En fait, plus qu’angoissant, c’est agaçant. Ces bêtises devraient être le cadet de ses soucis, et il était là à réfléchir sur ce qu’on penserait de lui s’il devait dormir deux mois sur un canapé plutôt que dans une couche qui conviendrait mieux à ses nobles et augustes fonctions. Non, mais vraiment. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire ? Si ça leur donnait tant de plaisir de crâner avec leurs lits à baldaquins et leurs draps en soie brodée, qu’ils aillent s’y fourrer tous avec leurs amants pâmés d’importance, et qu’on lui fiche la paix. Pff.

Ravalant sa jalousie et ses bougonnements, il suit Otton à travers les étages du Palais et après un grand tour, ils rejoignent comme prévu le bureau majestueux du Premier Prieur. Il y fait frais, la fenêtre est ouverte. Le jeune homme contemple en silence les nombreux détails de la pièce en se frottant machinalement les bras, pour se réchauffer. C’est très formel, comme endroit, comme si un seul modèle de Prince venait y siéger, génération après génération.
Son attention revient rapidement à Otton, un peu perturbée par la collection d’armes blanches qui quadrille les murs, et il s’interroge un moment sur ce qu’il a pu mettre de sa propre personne dans cette vaste pièce dédiée à l’armée et à la Ville. Et c’est en s’asseyant dans l’espace salon, au creux d’un confortable fauteuil, qu’il voit le Prince s’effacer justement derrière l’homme, tandis que le grand blond lui sourit et s’autorise une confession discrète devant le plateau de biscuits. Amusé, surpris – et surtout en proie à la curiosité, comme toujours, Eli répond pensivement d’une mine enjouée.

Le vaillant petit ouvrier, donc, c’était bien ça.

« Il n’y a pas de mal à se faire du bien. »

Il pouffe, très complice. Etait-ce parce qu’il le savait venir du même milieu que le sien qu’Otton s’était permis cette petite mention ? Il est en tout cas moins secret, plus causant qu’il ne se l’était imaginé au premier abord. Lui-même, Eli, savait jacasser des heures sans presque jamais s’arrêter, mais il se taisait souvent sur de pareils détails de son histoire ou de son intimité, dont il n’aimait pas forcément parler. Otton, lui, qui dit avoir vécu vingt ans dans la pauvreté, semble pourtant plus décomplexé. Son jeune homologue en reste doucement admiratif.
Il se penche pour recueillir sa tasse de café entre ses mains gantées et l’observe encore, qui ne touche ni au sucre, ni aux gâteaux, malgré l’aveu de son plaisir coupable. Il lève un sourcil, l’air roublard.

« Cependant vous devez être l’homme le plus incorruptible de toute la ville, si vous traitez toutes vos petites faiblesses avec la même rigueur. Pour ma part, j’ai moins d’empire que vous sur ma gourmandise, je le crains… »

A ces mots, il avise l’élégant sucrier en porcelaine qui trône sur le plateau à côté des biscuits. Jusqu’ici, il n’avait jamais renoncé à dire ce qu’il pensait sous prétexte qu’on posait sur lui un regard inquisiteur. Aussi, il décide qu’il n’aura pas honte à verser tout le sucre dont il a envie dans son café, malgré l’austérité silencieuse de son hôte. De toute façon, il n’a aucun palais pour cette boisson-là. Les arômes subtils et délicats qui pour certains distinguent un café de grande qualité d’un jus de chaussette ne sont pour lui que d’obscurs mystères.
Le sucre bouillonne comme une fine écume, emporté par le ballet paisible de sa cuillère dans le flot noir de sa tasse. Parfois, il avait l’impression de vivre encore quelques années en arrière, où toute invitation était bonne à prendre d’assaut les buffets de petits fours et à remplir ses poches de gâteaux pour les distribuer plus tard à ses amis. Il prend une gorgée de café, plissant les yeux de bien-être, avant d’être pris à parti au sujet de futures célébrations destinées à marquer son investiture.

Il hoche la tête, parmi les fumerolles agréables de son café.

« Oh. Oui, hm. Je m’en doutais un peu. A vrai dire, j’ai déjà ma petite idée… Mais il faut encore que je m’organise avec le Conservatoire. D’ici là, cela restera un secret. »

Il se permet de lui adresser un clin d’œil, en s’adossant tranquillement dans son fauteuil. La veille, ses collègues et lui s’étaient monté un plan haut en couleur sur les festivités qui seraient aussi données à la gloire de leur école. On ne lésinerait pas sur les moyens. Eli se fait contemplatif pendant un léger instant, pianotant du bout des doigts sur le bord de sa tasse, le front plissé de réflexion, avant de retourner un regard vif à Otton.  

« Toutefois, je vais effectivement devoir vous poser une question… Elle gâchera sans doute en partie mon effet, mais sur ce point, il serait dommage que je vous prenne au dépourvu. » Il prend une deuxième gorgée de café, histoire de ménager son suspens. Puis, les lèvres perchées malicieusement au-dessus de sa tasse, il les plisse d’un trait charmeur et lance d’un ton léger : « Vous aimez danser, dites-moi ? La valse, peut-être… ? Ne serait-ce qu’un peu ? »
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Mer 14 Fév - 10:09

Dans l'expérience d'Otton, le Culte de la Machine avait ceci de particulier qu'il regroupait les gens de deux sortes. Des fanatiques dangereux et potentiellement nuisibles, tapis dans l'ombre et de bons citoyens voyant en la Machine un symbole du progrès et de la gloire d'Excelsa. Inutile de dire que ces gens-là trouvaient aux yeux du Premier Prieur le même amour et le même dévouement que les autres habitants qu'il était chargé de protéger. Il n'était pas l'ennemi des ouvriers ou des ingénieurs et l'industrie elle-même servait la Ville tout aussi bien que le Prieuré ou l'Apothicariat.

Dans ses amis, ou collaborateurs, proches, on comptait des amoureux des engrenages et il fallait reconnaître aux armes modernes un certain charme. La métaphore de la Machine convenait d'autant mieux qu'elle avait en elle ce côté implacable et utilitaire, ne s’encombrant d'aucune considération sentimentale. Comme le Prieuré devait servir la Ville et sa Loi.

- Je ne me retournerai pas dans ma tombe. Ce sera à lui de juger. Que d'hypothétiques artistes du futur fassent ce qu'ils désirent. Mais si le dévouement à la Ville et l'humilité devaient être les seuls critères, on ne pouvait oublier les frères et les sœurs d'Otton. Ceci dit, à ce prix-là, je peux vous proposer des milliers de héros et héroïnes.

C'est toujours avec sourire que le Prince Prieur écouta la réponse de son confrère Compositeur. Ce dernier était connu autant pour ses idées que pour sa musique. C'était d'ailleurs sans doute la raison principale de la haine qu'il attirait. La haute société était probablement prête à accepter un représentant du Conservatoire plus stéréotypé. Entouré de mécènes à satisfaire et plus préoccupé par son apparence que par le bien de la Ville. Il était clair qu'Elikia Lutyens ne correspondait pas à l'image du joli pantin, talentueux mais conçu uniquement pour plaire et séduire. Pas assez au goût des puissants, en tout cas.

Otton haussa les sourcils lorsqu'il avait été question du bruit qu'allait faire le projet d'Elikia. Il se détendit tout de suite après, comprenant qu'il n'était pas question d'une révolution sanglante mais bien de projets de lois ou de réformes. Aucun désordre ne devait être toléré.

- J'ai hâte d'entendre ça, dans ce cas.

Il hocha la tête. Bien plus que leur actuelle petite entrevue de courtoisie, le premier Conseil serait une épreuve pour Elikia et sa carrière. Rien de décisif ne se jouerait, bien sûr. Ses réformes nécessiteraient sans doute beaucoup de temps et la collaboration de plus de personnes influentes que les deux Princesses et Otton. Mais c'était à l'avenir de décider.

La visite s'étant achevée dans le bureau du Premier Prieur, les deux hommes s'installèrent pour le café dans une atmosphère moins politique, plus feutrée. La fraîcheur provenant de l'extérieur ravissait Otton, lui permettant de décompresser.

- Oh, je ne sentirais pas le goût du café si je devais ajouter du sucre dedans en plus des pâtisseries... Il passa sous silence la remarque sur sa propre incorruptibilité. Ce n'était pas, d'après lui, une raison d'être fier. C'était le strict minimum pour exercer la fonction qui était la sienne. Surtout dans la mesure où des personnes parfaitement incorruptibles, ça n'existait pas.

- Je vous fais entièrement confiance pour rendre ça mémorable. Si une seule personne en ce bas monde devait avoir le sens de la mise en scène et du spectacle, c'était bien le Premier Maître du Conservatoire. On pouvait s'attendre à quelque chose de glorieux, quoi que cela ne soit.

Une idée sur ce que ça risque d'être finit par s'imposer. L'indice donné par Elikia n'est pas banal. Enfin, les bals en tout genre n'avaient rien d'extraordinaire à Excelsa. Des salles de fête des quartiers populaires jusqu'aux pièces de réception sous leurs pieds, les gens dansaient en diverses occasions... Mais la question d'Elikia avait une pointe d'espièglerie en elle qui fit sourire Otton.

- C'est envisageable. Une réponse laconique mais pas moins amusée. Le Premier Prieur n'avait pas de grands talents dans ce domaine et encore moins du temps pour les développer. Mais une valse, surtout en uniforme d'apparat, il pouvait bien faire ça pour l'arrivée d'un nouveau Prince. Surtout qu'il s'agissait de la première élection princière à laquelle il avait participé. Il fallait fêter ça.  Je promets de faire un effort. Prévenez-moi tout de même si un dispositif de sécurité plus important devrait être mis en place...

Un bal au Palais ne nécessitait rien d'exceptionnel de ce côté. Mais Elikia Lutyens pouvait tout aussi bien organiser un événement pour tous les citoyens d'Excelsa et si toute la population devait se retrouver dans les rues, même juste pour célébrer, c'était une autre histoire. Et il ne fallait pas laisser cela sur les seules épaules de sœur Isabela.

- Tant que nous en sommes à parler de spectacles. Cela fait déjà un moment que je souhaitais vous féliciter pour le Voyage dans la Lune. J'ai pu assister aux représentations d'autres de vos travaux, mais je pense que celui-ci reste mon préféré.

La Maison des Sélénites était un lieu connu du District Domus et il arrivait, surtout par le passé, que le frère Otton s'y rende lorsqu'il était en permission. Les souvenirs des spectacles étaient variés, certains étant plus grossiers ou moins bien ficelés que d'autres. Mais le Voyage dans la Lune était certainement le premier véritable contact du prieur avec l'Art. Son titre princier l'avait forcé à se cultiver dans bien des domaines, au moins juste ce qu'il fallait pour converser sans avoir l'air idiot en société. Il comprit que tardivement les raisons sociales et politiques pour lesquelles il n'y avait pas eu de représentation à l'Opéra du District Virtua.

Otton déposa sa tasse, vide sur la table. Sans grande hésitation, il s'empara d'un autre biscuit. Avant de l'entamer, il ajouta encore.

- Je m'étais beaucoup amusé. J'espère que notre collaboration sera tout aussi plaisante.

Il l'espérait bien sûr, même si les chances étaient minces. La politique et la vision que chacun avait du bien de la Ville allaient certainement rendre le tout très déplaisant et pas qu'une fois. Même s'ils étaient issus du même District et avaient tous deux connu la difficulté de la vie dans la misère, ils n'étaient pas sortis de là par les mêmes chemins ou avec les mêmes convictions. Mais ils pouvaient se permettre de rêver pour le moment, il n'y avait pas de mal à se faire du bien, après tout.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Sam 14 Avr - 2:53

« Certainement. Cela vaudra le détour. »

Quoi qu’amusée, la réponse laconique du Prieur en inspire une tout aussi concise à Elikia, qui ourle son sourire d’une délicate ambiguïté. Qui des efforts du blondinet ou du bal lui-même vaudraient le détour, ce soir prochain, cela resterait un mystère qu’Otton devrait démêler lui-même. (A vrai dire, s’il se permet de le taquiner, le compositeur n’a pas tranché lui-même sur la question, bien que son confrère ait incontestablement de l’allure. Mais il n’est pas très convenable de se rincer l’œil en de pareilles circonstances, n’est-ce pas.)
Quant au souci du militaire concernant la sécurité lors des festivités, il doit bien admettre qu’il n’y a pas encore songé une seconde, alors il acquiesce, simplement, et sourit en prenant une autre gorgée de café.

« C’est juste. Très juste. Ce sera nécessaire, je ne vous le cache pas. Eh bien, vous pourrez vous targuer d’être bientôt dans la confidence, dans ce cas. Je vous informerai de mes projets dès qu’ils seront établis. »

Otton aura au moins noté, aujourd’hui, qu’Elikia n’avait pas pour habitude de laisser échapper quoi que ce soit de ses plans sans les avoir prévus et calculés au millimètre près. Garder le contrôle du moindre paramètre jusqu’à livrer son programme à des pairs au regard exigeant, c’est une condition essentielle de réussite, de son point de vue. Grignotant distraitement un biscuit à la pistache qu’il trempe sans vergogne dans sa tasse, il rêvasse un moment à ce sujet, jusqu’à ce qu’un étrange compliment ne tombe soudain des lèvres du Premier Prieur. Toussotant de surprise, le jeune homme avale le reste de son gâteau, caché à demi sous une serviette, avant de pouvoir prononcer à peu près proprement :

« Le… ? Le Voyage… ? Vous voulez dire, le ballet ? »

C’est plus fort que lui, cette fois. Elikia écarquille des yeux derrière les verres déjà ronds de ses lunettes, ses traits pâlissent soudain, puis s’effacent à mesure que l’embarras le gagne. Ses doigts gantés s’allongent et s’étirent fébrilement. Il les resserre avec rigueur autour de sa tasse de café. Il a pourtant déjà assez fait voir son trouble au Premier Prieur aujourd’hui, il ne peut pas se permettre d’afficher ses vexations d’artiste alors qu’un Prince lui glisse des louanges sur un plateau d’argent.
Oui, mais quelles louanges… Et quel genre d’admirateur vient prononcer sa préférence pour une lointaine œuvre de jeunesse, exécutée avec peu de technique, de créativité musicale et pas davantage de moyens, quand une quinzaine de travaux plus travaillés lui avaient succédé… ? Dans son domaine, Elikia connaissait peu de remarques plus mortifiantes que celles qui laissaient entendre qu’eh bien, certes, mais c’était tout de même mieux avant.
Et puis, sincèrement : Le Voyage dans la Lune ? Quel sacré bazar. Les scènes étaient écrites au petit bonheur la chance et sur scène, bien sûr, elles partaient dans tous les sens : les interprètes s’étaient prêtés sans cesse à diverses improvisations et pantalonnades, farces incongrues et ruptures du quatrième mur pour faire rire aux éclats le petit peuple amateur des comédies burlesques (et souvent obscènes) représentées à La Maison des Sélénites. Evidemment, Eli lui-même ne renie pas ces spectacles-orgies qu’il a longtemps donnés dans son enfance et son adolescence au District Domus. Oh, ces expériences de liberté absolue et de jouissance chaotique… Il s’y réessaierait très certainement, mais… Son style lui-même, à l’époque, était encore tâtonnant, à l’essai, épars, méprisant de toute espèce de règles et par conséquent aussi peu inventif que cohérent.  
Et Otton n’avait vraiment rien aimé de mieux depuis… ?  

Glacé dans son fauteuil, il s’efforce néanmoins de sourire poliment au Prieur pour ne pas accueillir son enthousiasme avec trop de sécheresse. Cela n’excuse pas son incivilité ou son ignorance de la courtoisie élémentaire en société, mais au fond peut-être n’a-t-il aucune oreille, ce pauvre homme. Et n’est-ce pas, quelle importance ? Chacun a la sensibilité artistique qu’il peut. Après tout, coincé entre le prolétariat et l’armée, Otton n’est pas non plus issu de milieux propices à l’éducation. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, l’art n’est sans doute qu’une forme de divertissement qui parfois récompense de longues journées de travail.  
Quelle importance… ? Tout ce qu’Elikia a à faire de cet homme-là, c’est de le mettre dans sa poche. Et un peu de piment ne fait jamais de mal, mais quoi qu’il en soit, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, alors il faut tâcher de faire bonne figure. Le garçon baisse les yeux sur les remous sombres de son café et, prenant une légère inspiration, il rompt le silence gêné qui s’est installé entre eux d’un petit rire nerveux.

Ce n’était absolument pas la chose qu’il souhaitait entendre de sa propre bouche à cet exact instant. La honte lui embrase instantanément le visage et il lève les yeux au plafond, désespéré.

« Le Voyage, c’est tellement… J’étais très jeune, vous savez, ce n’était qu’une broutille, je veux dire, une petite chose très drôle mais… »

Bon, là, Eli, c’est toi qui vas devenir insultant si tu n’arrêtes pas tout de suite.
Il se mord la langue.

« Oh, bien sûr, oui, il y avait quelques bonnes idées… Hm. »

Il se tait. Son regard redescend illico sur sa tasse, sans oser croiser une seconde celui d’Otton, et il s’empresse de noyer sa confusion dans son café. Il avait toujours trouvé ignoblement compliqué cet exercice spécifique aux mondanités, qui consiste à savoir fermer sa bouche à l’occasion et à dire simplement « merci » avec un beau sourire, pour ne pas offusquer les mauvaises personnes. Pourtant, à cet instant, il le faut probablement.
Tout en tentant de remettre de l’ordre dans ses pensées, il boit deux longues gorgées dont il cherche à retenir le sucre davantage que l’amertume puis il tend une main vers un petit gâteau au miel qu’il examine songeusement.
Cela en amuserait sans doute certains de penser que le Premier Prieur avait tout comme lui un faible pour les beaux jeunes hommes qui se déhanchent en faisant tournoyer d’élégants jupons sur des valses osées. Haussant des sourcils, il prend une bouchée dudit gâteau et décide que toute réflexion faite, ce n’est pas une si mauvaise nouvelle… En fait, cela arrange grandement ses affaires.
Il se tamponne le museau dans un coin de serviette, puis terminant son café (et regrettant, mais un peu tard, de l’avoir bu si vite), il se compose un air de sympathie et sourit avec une chaleur parfaitement étudiée à Otton.

« Merci de votre assiduité, en tout cas, et de ces compliments qui, ma foi… ont attendu leur heure. Cela doit bien faire huit ans maintenant. Presque neuf. J’ai eu le temps de me perfectionner depuis, du moins… je l’espère. » Son sourire se plisse insensiblement et son visage arbore bientôt une expression indéfinissable, tirée à quatre épingles par la bienséance. « Autant que mes collègues, après tout, c’était une œuvre largement collaborative. Mais tout comme moi, ils seraient plus que certainement honorés de savoir qu’ils ont obtenu vos faveurs, Prince Egidio. »

Il s’imagine d’ici la moue qu’aurait tiré Carol Doherty, le chorégraphe, s’iel avait assisté à ce spectacle de flagorneries aigres-douces, et il l’entendait presque distinctement souffler « foutaises… », à son oreille, et quelques grommellements de bon aloi. Mais Carol n’était pas Prince et n’avait pas d’immenses chantiers à mener en matière sociale dans les mois à venir.
Elikia parcourt cependant du regard l’austère bureau d’Otton, les tableaux de grands hommes qui tapissent les murs et les épées croisées sévèrement sur leurs reposoirs au-dessus de leurs têtes. Il reste pensif un moment, contemplant l’idée que l’image de rigueur que renvoie cet homme n’est peut-être qu’une attitude bien travaillée qu’il se donne aux moments opportuns.

« J’aurais pensé que vos préférences seraient allées à des sujets plus… nobles, comme certains aiment à les qualifier, avoue-t-il, doucement. Par exemple, je ne sais pas, les Chroniques de Sainte Héléna… Mais c’est peut-être un peu réducteur de ma part. »

Il grimace d’un air d’excuse. Au demeurant, les Prieurs ont le droit aussi de rêver de romances et de contes de fées, d’apprécier les jolies robes… et la musique de qualité inégale… Oh, misère. Passons !
Il secoue vivement la tête, agacé de cet affreux embarras qui lui colle aux chausses depuis tout à l’heure, avant d’être frappé par une observation qui lui traverse miraculeusement la cervelle.

« J’y pense… mais aucune représentation du Voyage n’a eu lieu à l’Opéra… » Il cille, réajustant en même temps ses lunettes sur son nez pour contempler bien en face Otton et ses yeux clairs. Un gloussement amusé lui traverse la gorge et il agite sa main en éventail. « Les Saints nous en gardent, c’eut été un grave déshonneur pour le Conservatoire, le sujet était… oh, « trop trivial » pour faire honneur à la Ville, c’étaient leurs termes exacts, il me semble. Et puis, je n’étais qu’un simple étudiant, beaucoup trop adepte des spectacles de music-hall, avec ça. » Il hausse des épaules, puis darde un nouvel air intrigué vers son interlocuteur en posant sa tasse sur la table basse. « Mais enfin, cela signifie que vous connaissez La Maison des Sélénites… ? »
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Otton Egidio
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MessageSujet: Re: Le Jour J [Elikia]   Dim 15 Avr - 10:13

La conversation allait bon train. Politesses, plaisanteries,... tout ce qui faisait un échange entre deux personnes de la haute société, même si pour tous les deux cela n'était qu'une affaire récente et non une conscience et un talent tout naturels, comme cela était souvent le cas des gens nés dans des familles fortunées. Mais fils d'ouvriers ou non, ils étaient là, assis au sommet de la pyramide sociale d'Excelsa et buvaient du café en discutant de spectacles et Opéras.

A ce propos, il ne fallut pas beaucoup de temps à Otton pour se rendre compte que son interlocuteur semblait perturbé par son compliment. Que ce dernier date de près d'une décennie... Soit.

- Nous n'avons pas eu l'occasion de discuter seuls avant cela. Le Premier Prieur répondit entre deux bouchées et haussa les épaules.

L'embarras sur le visage du Premier Maître apparut comme très inattendu. En quoi pouvait-il donc s'offusquer et se tortiller autant ? Le prieur baissa légèrement la tête, sans quitter Elikia des yeux et haussa sourcils, attendant plus de détails. Le Prince Compositeur développa les raisons de sa surprise et de sa confusion. Le regard aux armes accrochées aux murs, aux côtés des représentations des Saints et autres Premiers Prieurs, n'échappa pas au blond.

- J'ai passé la majeure partie de ma vie au Prieuré. Entouré de gens qui versent leur sang pour notre Ville et qui exaltent son Histoire dans chacun de leurs souffles. C'était exagéré, bien entendu, une image plutôt que la stricte vérité. Mais l'idée derrière était très proche des paroles du Premier Prieur. Rien qu'au fort, Sainte Hélèna avait trois statues, une chapelle et deux portraits. Je crains ne pas être le public idéal pour ces œuvres. Néanmoins, le Prieuré a grandement apprécié leur existence.

Les œuvres d'Art n'avaient pas nécessairement besoin d'être faites pour les prieurs. Entre ceux qui ne comprendraient pas et ceux qui chercheraient à faire l'inventaire des inexactitudes militaires et historiques des pièces de théâtre et des opéras, il y avaient encore ceux qui, comme Otton, souhaitaient voir autre chose que leur pain quotidien, une fois qu'ils sortaient du Fort. Par contre, les civils voyant la gloire d'Excelsa sur scène, c'était une autre chose. De tels gestes de la part du Conservatoire étaient systématiquement appréciés. Même les classes plus aisées, habituées de Virtua, devaient parfois se souvenir qu'elles aussi appartenaient à la Ville. Et pas l'inverse. Il vallait mieux que ce soit l'Opéra qui le leur rappelle plutôt que le Fort.

- Je suppose que la notion d'honneur varie d'un endroit à l'autre. Un peu comme ce que les Préceptes devraient signifier pour chacun.

La notion de relativité n'était pas étrangère aux prieurs, bien sûr. Les Préceptes, justement, étaient un excellent exemple. Et si on avait fini par expliquer à Otton, lors d'un embarras public assez gênant, pourquoi le Voyage dans la Lune ne pouvait être considéré comme une oeuvre majeure et importante, il finit par considérer que l'opinion des gens au sujet de ses goûts n'était pas importante. Il avait désiré du divertissement ce soir-là. Le divertissement lui avait été fourni en grande quantité. Chacun avait donc accompli son devoir.

Otton déposa sa tasse alors qu'Elikia Lutyens arrivait à des conclusions intéressantes sous ses yeux. Si le nouveau Prince était certainement un politicien et un artiste des plus habiles, quelque chose disait à au prieur que le renseignement n'était pas exactement son fort. Si l'aîné des deux hommes était plutôt discret lorsqu'il quittait le Fort pour se rendre dans différents lieux de divertissement, il était impossible que personne ne l'ai jamais reconnu, au fil des années. Et la Maison des Sélénites bénéficiait de relations privilégiées avec le Conservatoire et son directeur...

Le Premier Prieur sourit, les souvenirs remontant à la surface.

- Mon père m'y a emmené pour la première fois lorsque j'avais onze ans. Cette fois, c'est Otton qui eut une révélation amusante. Il avait fait ses devoirs sur Elikia, avant même de voter pour lui, mais ce n'est que maintenant qu'il se rendit concrètement compte d'une des différences entre eux. Vous n'étiez pas né, à l'époque.

Les deux hommes échangèrent un regard amusé. Otton ne se sentait pas si vieux que ça, mais il fallait bien avouer, il y avait de plus en plus d'adultes auxquels il pouvait dire "vous n'étiez pas encore né" en toute légitimité. Surtout parmi les novices du Prieuré. La plupart avait moins de quatorze ans ce qui faisait du Premier Prieur leur aîné de vingt-cinq ans. Toute une vie de différence, pour les moins chanceux.

- Les subsides récents ont fait beaucoup de bien à la Maison, en tout cas. Félicitations, Maître Lutyens.

L'attention dirigée vers les quartiers et familles défavorisées faisait partie des changements principaux au sein du Conservatoire depuis l'arrivée d'Elikia à la tête de cette vénérable institution. Et le Prieuré ne pouvait qu'approuver ce genre de démarches, sur le principe au moins. Là, il était question d'un détail, un musci-hall certes historique mais pas essentiel à la Ville. Cependant, c'était une affaire personnelle pour Otton. Alors il tenait à verbaliser son approbation. Voir la Maison des Sélénites rénovée a été très agréable.

- Je tenterai de travailler mes compliments à l'avenir, c'est promis. En attendant, puis-je vous être encore utile ? J'ai conscience que vous devez avoir beaucoup à faire. Mais si vous avez besoin de moi, je resterai au Palais jusqu'au soir, Maître Lutyens.

Un dernier sourire. Il valait mieux qu'il reste là au cas où Hanae Ibihn décide de passer. Avec un peu de chance, elle ne rencontrerait pas Elikia avant qu'il ait le temps de prendre ses marques...
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