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 Etrange(s) Etranger(s) ♔ Khephren

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Elikia Lutyens
Prince Compositeur

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Messages : 246
Fiche : Stay Focused & Extra Sparkly ★
Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
Influence : 494
Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Etrange(s) Etranger(s) ♔ Khephren   Dim 4 Mar - 0:17

Comme chaque fois qu’Elikia y donne cours, l’amphithéâtre est noir de monde : bondé d’adolescents surexcités qui gloussent, trépignent et bavardent et d’élèves plus âgés, certes, mais pas moins impliqués pour ce qui est de faire du tintamarre. L’auditoire se tasse bruyamment dans les gradins jusqu’à leurs cimes les plus hautes et chaque siège en velours pourpre accueille bientôt plus d’occupants qu’il ne devrait pouvoir en supporter. Ce n’est pas très différent d’un jour de concert. Ce qu’ils attendent tous de lui, ici, c’est de les rendre témoin de quelque chose qu’ils n’entendraient pas ailleurs, parce qu’il est Premier Maître, Prince, vedette à succès, et que l’occasion d’assister à ses leçons se fait toujours plus rare, ces derniers temps. Pour ceux qui l’adorent comme pour ceux qui le détestent, leur place est là en cette belle matinée. Tous y trouveront leur compte.
Il a fait son entrée, aux côtés d’un invité spécial qu’il a reçu personnellement à l’entrée, rayonnant d’énergie, dispensant à tout va des sourires enthousiastes et courtois. Aujourd’hui, après tout, ce n’est pas une conférence comme les autres pour lui non plus et il se sent d’humeur aussi turbulente que ses élèves. Le Conservatoire a l’honneur d’intégrer dans ses rangs le Prince Khephren Amonnkaht, ambassadeur de la nation kemethi. Deux sièges lui sont dédiés au premier rang, pour lui et son garde du corps.

C’est une drôle de coïncidence, une délicieuse opportunité que ce pays offre à Elikia, à dessein ou non. Malgré son intérêt pour ces affaires, la diplomatie ne s’inscrit pas forcément dans ses fonctions, elle revient peut-être davantage à Thalia Morlone grâce à ses contacts à travers la Maison des Navigateurs. Mais le Prince Lutyens est trop ambitieux pour se restreindre « à la culture et aux sports » comme certains l’auraient sans doute espéré – quelle blague. Il a dès son élection entrepris de fouiner dans la législation car il y a à son sens mille fois plus urgent dans ce bas monde que d’organiser il ne sait quel stupide compétition d’avirons (non mais, vraiment, le sport ?)
En fait, il a rapidement compris que chacun de ses collègues se réservera toujours très jalousement les domaines d’activités les plus stratégiques : quand on lui demande de prendre ses marques, ce n’est rien d’autre que de rester tranquille un moment (aussi longtemps que possible, certainement) plutôt que de venir empiéter comme un sagouin sur leurs chasses gardées. Alors soit, tant pis pour eux. Bien sûr, il garde encore l’espoir de passer au-dessus de ces minables conflits d’intérêts alors que le bien commun est en jeu. Mais puisqu’ils sont si peu partageurs, tous les trois, et si peu enclins à explorer des pistes qui ne font pas forcément leur avantage, eh bien, c’est malheureux, mais Elikia n’aura aucun scrupule à venir leur damer le pion.

C’est là que par il ne sait quel hasard de la fortune, cet ambassadeur arrive en Ville et c’est à lui qu’il s’adresse. Le jeune homme est un amoureux des arts, il veut entrer au Conservatoire. Et le voilà, maintenant, assis comme tout élève dans l’amphithéâtre, quoi que personne ne soit autorisé à venir s’agglutiner à ses côtés comme c’est le cas partout autour de lui. Mais enfin, il est ici. Et le spectacle qui s’apprête à se jouer devant ses yeux lui est particulièrement dédié.

Grimpant sur son estrade, Eli s’est dévêtu de son long manteau en drap de laine – marron taupe, chiné, d’une excellente facture – et l’a suspendu soigneusement à une patère pour paraître devant l’auditoire dans un fringant costume sur mesure, au tissu vert d’eau. L’éclat de la couleur attire toujours le regard, ce n’est jamais fait par hasard. Sa chemise est un ton plus terne, mais très vif encore – vert prairie – et la composition sans autre atour suffit à faire sensation. Ses chaussures marrons, impeccablement cirées, se font donc discrètes dans les pans acidulés de son pantalon. Il s’est contenté de se parer de pendants d’oreille en cuivre rosé, dont le bijou en forme de gingko est rehaussé d’une pierre verte – ultime coquetterie : le reste ne consiste qu’en une poussière dorée appliquée légèrement sur ses paupières, une fine paire de gants ivoire dont il se sépare rarement, quelques gouttes d’eau de parfum aux épices et aux agrumes dans le cou et le tour est joué.
Il faut savoir mesurer son excentricité lorsqu’on s’habille si audacieusement : comme Elikia se plaît à le dire, en art et peut-être partout ailleurs, la passion n’a pas d’autre socle que le technique et la précision. Exercice périlleux s’il en est, car tout maître qu’il s’est rendu en la matière, le risque de passer pour un bouffon de carnaval le guette toujours sous ce délicat fil d’acrobate où il choisit d’avancer.

En attendant que les retardataires fassent leur entrée, il contourne le piano à queue qui trône aux côtés du bureau et s’en va dénicher dans un placard un phonographe qu’il a l’habitude d’utiliser pour ses leçons. Il le transporte jusqu’au bureau et l’y dépose, ainsi que son cartable en cuir. Il n’y a pas pris garde en arrivant mais il découvre là un bouquet parfumé : des œillets mauves et blancs – douce odeur de cannelle, délicieuse attention. Ce doit être l’œuvre d’un habitué, car ces grosses fleurs dentelées, semblables à de généreux jupons, ont toujours été de ses préférées. Il parcourt l’assemblée d’un regard amusé en tirant un œillet de la composition et la hume pensivement, à la recherche d’un mystérieux admirateur, figure rougissante ou familière. Mais il y a bien trop d’élèves dans la salle, il doit s’y résoudre et renoncer.

Il faut se mettre au travail, de toute façon. Il rentre la fleur blanche dans la poche à mouchoir de sa veste et ajuste le pavillon bleu, immense jonquille, de son phonographe, avant de plonger dans le secret de son cartable. Il en sort une collection choisie de cylindres en cire, tous étiquetés, chacun porteur d’une piste musicale enregistrée par lui ou par ses collègues, et dont certains proviennent directement de la médiathèque du Conservatoire. Comme il le signalera plus tard à son auditoire, chacun des élèves est encouragé à les emprunter à son tour, ainsi que les références qu’ils n’auront pas l’occasion d’écouter pendant ces trois heures de cours.
Puis, retroussant les manches de sa veste, il s’arme d’une craie et s’étire de tout son long pour écrire sur le tableau noir de sa plus belle écriture : « Une introduction à la musique expérimentale. Ce que la modernité doit aux traditions ». Pendant ce temps, Sœur Naia, une femme noire qui complète toujours son uniforme d’un foulard dissimulant ses cheveux, referme finalement les portes de l’amphithéâtre et se campe devant, croisant les bras dans son dos et balayant le public d’un regard impassible. Dans le couloir, c’est Sœur Salem qui a été désignée pour surveiller les allées et venues. Elikia lui-même est assez insouciant du détail exact de ces mesures de sécurité mais quoi qu’il en soit, tous les accès à la salle sont verrouillés par la garde.

Le silence trouve peu à peu sa place parmi les rangs d’étudiants, alors que leur jeune professeur se contente de les observer patiemment de ses yeux malins, posté au bord de l’estrade. Une fois que leur attention lui est parfaitement acquise, le cours commence. D’abord quelques courtoisies, une mention à leur invité de marque, puis il déplie au tableau une carte complète du continent et du monde connu, sous le regard perplexe de son public. Quant à lui, il jubile secrètement de leur surprise et surtout de l’impression qu’il ferait peut-être à Khephren avec son idée de trublion.
Il l’expose rapidement à la compagnie : elle consiste d’abord à explorer les genres musicaux à l’extérieur des frontières d’Excelsa, et de les comparer avec leurs propres traditions. Tout le monde ici n’est pas adepte de géographie, alors il tire de son cartable une baguette destinée à indiquer sur la carte les pays et régions dont il souhaite parler. C’est une leçon d’introduction, les connaissances requises en solfège ne sont pas poussées et il s’assure à chaque moment que la salle est en mesure de suivre. Il aborde d’abord le cas de leurs voisins les plus proches, ceux qui partagent leurs frontières, et passe quelques enregistrements au phonographe : rien ne de très dépaysant pour la majeure partie de l’assistance, si ce n’est, parfois, la résonance particulière d’un instrument sigvarite rarement entendu, ou la vibration étrange des cordes floresi.

C’est en pointant Atlas et Prinn du bout de sa baguette qu’Elikia passe aux choses sérieuses et aborde le cas des rythmes syncopés auxquels on est si peu habitués à Excelsa, même aujourd’hui : en témoigne la lente introduction du ragtime dans les grands salons. Les enregistrements sont moins nombreux et d’une qualité médiocre : parfois anciens, produits dans des conditions peu enviables, ils soulèvent pourtant une vague d’intense curiosité parmi les étudiants qui étouffent leurs chuchotements et parfois leurs rires entre leurs mains. On discute de la gamme pentatonique, dont la simplicité ne fait pas l’unanimité, mais la complexité rythmique des œuvres qui résonnent dans l’amphithéâtre fait peu à peu taire les moqueurs et les plonge dans une sorte d’embarras décontenancé.

Les yeux brillants d’espièglerie sous leur fard doré, Elikia profite de ce long moment de silence, où seules les plumes grattent contre le papier, pour scruter sa carte et les frontières des territoires les plus lointains. Soudain, sa baguette s’abat avec un bruit sec au sud-est de Suran, sur les contrées désertiques de Karaht, où, très résolument, elle trace un cercle qui tel un maelstrom aspire toutes ses réflexions pendant une petite éternité. La plupart des étrangers avec qui il avait composé autrefois à la Maison des Sélénites, et encore aujourd’hui quand il en avait (plus rarement) l’occasion, étaient originaires de ces terres australes et il a donc pu personnellement profiter de la richesse de leur musique. Excelsa en jouit déjà elle-même d’ailleurs, sans nécessairement le savoir.

« Hm ! »

Il se redresse tout à coup et, secouant la tête pour se sortir de ses songeries, il porte un regard noir de sérieux vers le public et avance de quelques pas compassés sur l’estrade.

« Dans certaines régions au sud-est de Suran et à l'ouest de Kemeth, c'est-à-dire sur les territoires des clans karahtis… » Il les énumère avec précision, indiquant chacun d’entre eux sur la carte pour les moins informés. « On utilise les gammes pentatoniques, oui, mais pas seulement. Les gammes éoliennes, doriennes, phrygiennes, myxolydiennes surtout : ce qu’on appelle le mode de sol… »

Il explique sommairement, trace des exemples sur les partitions du tableau et donne un certain nombre de références pour permettre d’aller plus loin à ceux qui le voudraient dès à présent. Bien sûr, il conviendra d’y revenir plus en détails une prochaine fois, mais ce n’est pas tout à fait ce qui l’intéresse sur le moment : d’un point de vue mélodique, les artistes excelsiens tirent assez bien leur épingle du jeu.

« En tout cas, tous les chants traditionnels sont polyphoniques… et polyrythmiques. » Il laisse un temps de silence pour faire comprendre à chacun que c’est le moment de se déboucher les oreilles, puis reprend d’un ton plus animé, dépensant un peu de son enthousiasme en s’agitant et en marchant de droite à gauche, pour éviter de parler trop vite. « Voyez-vous, nous autres, nous utilisons le quatre temps – c’est ce que nous faisons le plus – et le trois temps, un peu moins, que nous employons plutôt pour les danses. Et c’est tout. » Petite pause dramatique. Il examine chacun des visages intrigués levés vers lui, un sourire réjoui aux lèvres. « Nous autres, nous faisons ça. Quant à eux, ils utilisent le trois temps, le quatre temps, le cinq temps, le six temps, le neuf… le onze temps ! Et… ils dansent ! …sur du onze temps ! Même les enfants. Non, là-dessus, ils ont une avance considérable… Considérable. »

Il ne peut décidément plus tenir en place. Sans plus attendre, il abandonne sa baguette sur le bureau et se dévêt de sa veste de costume qu’il va suspendre avec son manteau. Une rumeur chaleureuse écume aussitôt dans la salle, comme s’il venait de donner un signal que la plupart des étudiants avaient appris à reconnaître. Désormais en chemise, pour plus de commodité, Elikia rajuste les bretelles de son pantalon par-dessus ses épaules et d’un mouvement impétueux, se dirige vers le piano à queue auquel il s’installe, en retirant soigneusement ses gants.

« Pour que toutes ces notions ne vous paraissent pas trop abstraites, je vous ai préparé quelques exemples… Prenons d’abord un quatre temps bien de chez nous. »

Gonflant ses poumons d’une profonde inspiration, il remonte prestement ses manches et étire ses doigts avec méthode, avant de les faire s’élancer sur les touches monochromes. C’est un joli prélude épuré, mélodique, d’un compositeur classique et très fameux, Etienne Courtenay, et d’un tempo assez vif pour un bon échauffement. Tout semble d’une exquise simplicité à l’oreille et il se permet d’ailleurs de surveiller ses étudiants du coin de l’œil, avec pourtant la conscience aigüe que manquer une seule note ferait s’écrouler tout l’édifice. Il compte à haute voix pour marquer les temps des premières mesures, tandis que ses mains bataillent avec de délicats entrelacs de notes. Elles s’écoulent comme une eau limpide dans le chenal du clavier, iridescentes, et miroitent de couleurs inattendues sous l’habile jeu de pédales du musicien. En général, et pour les œuvres de Courtenay en particulier, Elikia aime jouer pieds nus : certaines pièces nécessitent de développer un toucher minutieux et sensible du pied, aussi sûrement qu’une stricte autonomie des doigts. C’est sur cette ultime (et nostalgique) réflexion qu’il achève son morceau et recueille son lot d’applaudissements.

Souriant doucement, il les interrompt toutefois pour passer rapidement à la suite : il enchaîne sur une valse, qu’il a composée il y a quelques années pour son premier opéra-ballet. Encore une fois, quoique plus moderne dans les harmonies, la pièce est mélodieuse et flatte tendrement les oreilles des petits élèves excelsiens.

« Maintenant, du trois temps, battez la mesure… Un, deux, trois, un, deux, trois… C’est bien… Aucun problème, on a l’habitude. »
 
Les trilles, agiles et satinées, doivent pourtant s’évanouir sous ses doigts et Elikia se relève, bientôt, pour aller trouver une liasse de partitions dans son cartable et les déposer sur le présentoir du piano. Remontant ses lunettes sur son nez, il étudie ses portées avec attention.

« Parfait, à présent, je vous demanderais de bien vouloir vous concentrer, nous allons tenter quelques mesures asymétriques… Alors pour nous, c’est tout de suite plus exotique, mais avec un petit effort, on peut y arriver. Ici, c’est un cinq temps, comptez bien ! »

Il se réinstalle et fait immédiatement voler ses mains sur son clavier, pour jouer une danse tapageuse, étonnante, qui donne déjà quelques difficultés aux étudiants. Leurs claquements de mains commencent à se faire inégaux et des protestations s’élèvent de tout côté pendant que le maître de musique ricane sous cape. Au bout de plusieurs essais, ils se plient de mieux en mieux à l’exercice, apprivoisent ce rythme inhabituel et dans l’ensemble, ils battent la mesure avec succès.

« Et ce n’est pas fini. » lance brusquement Elikia en achevant une cadence. Ses yeux pétillent d’une merveilleuse excitation. « On se lance, le sept temps, c’est possible aussi ! Tenez, hmm… On va même faire ça avec une gamme pentatonique. S’il vous plaît, Monsieur Gillespie, c’est à nous, voudriez-vous bien me rejoindre ? »

Un garçon efflanqué qu’il avait mis quelques jours plus tôt dans la confidence s’empresse de dévaler les escaliers des gradins et son professeur se pousse sur sa banquette pour lui laisser une place au piano. L’élève, pas beaucoup plus jeune qu’Elikia lui-même et très maigre dans son habit noir et usé, lui adresse un sourire discret. Il n’a l’air de rien, ce pauvre Gillepsie, c’est un fils de dockers auquel le Conservatoire a accordé une bourse, mais c’est également un interprète de grand talent.
Ensemble, les deux jeunes hommes emmêlent leurs mains dans un ballet raffiné, très exotique, qui donne rapidement le tournis à toute la salle. On renonce bientôt à battre des mains car pour beaucoup il est devenu très difficile de suivre la mesure, et on tend l’oreille, fasciné par ces notes qui tintinnabulent sans interruption. L’instrument chante, sans qu’il ne semble respirer une seconde, et si c’était une voix humaine, on craindrait de la voir s’asphyxier à chaque instant. Mais c’est un délice à jouer, et le cœur d’Elikia tambourine jusqu’au bout de ses doigts du début à la fin du morceau. Un formidable brouhaha accueille les derniers accords et le musicien pousse un soupir satisfait. Sans se soucier des disputes, il gratifie une nouvelle fois son collaborateur d’un sourire affectueux.

« Très bien, merci à vous. » Puis, pendant que Gillepsie regagne sa place, son maître feuillette ses partitions et s’exclame avec plus d’entrain que jamais, pour couvrir la rumeur de l’amphithéâtre : « Onze temps, maintenant ! » Sa voix s'élève bien au-dessus des leurs, portée par un coffre insoupçonné, et ramène de force le silence, tandis qu’il les jauge d’un regard impatient derrière ses lunettes. « Onze temps. Alors, là, on a envie de dire, « non, non, je ne sais pas faire ça, c’est inconcevable, c’est inaudible », et il est vrai que les irrégularités de la mesure à onze temps la rendent très difficile à interpréter et à diriger, mais, eh bien, si ! Si, absolument, c’est à notre portée, et je vais vous le montrer à l'instant même. »

Son regard se plisse sur ses portées griffées de notes et se durcit de détermination comme deux petits micas noirs derrière ses verres cerclés d’or. Ses doigts bondissent félinement et entament sans faiblir le deuxième mouvement d’une sonate, un assaut moderne d’une rare intensité. Certaines sonorités paraissent en effet presque inaudibles, enveloppées dans une harmonie obscure et passionnée. C’est extrêmement difficile à jouer, mais la concentration d’Elikia ne faiblit pas une seconde, elle arrange son effrayant kaléidoscope dans un ordre mélodique et rythmique qui dépasse, et de loin, la plupart des personnes qui ont pris place dans les gradins. Ils sont peu nombreux à avoir entendu cette sonate jusqu’à la fin, sans l’interrompre en criant aux dissonances et au massacre harmonique, et plus rares encore à l’avoir comprise. Quand tout s’arrête, il n’y a plus un bruit dans la salle.
Le compositeur se redresse, le souffle un peu court, et considère sa partition sans un mot, en essuyant la fine pellicule de sueur qui goutte à son front. Pendant un moment, il semble émerger d’un étrange délire, auquel ses étudiants n’ont été rien d’autres que des étrangers, s’il n’en est pas devenu un pour eux au cours de ces dernières minutes.

Mais il revient doucement parmi eux, avec la douceur qui lui est plus habituelle. Il se relève de sa banquette et conduit paisiblement ses pas jusqu’à son bureau pour retourner avec sérieux chacun de ses cylindres et retrouver ceux qui l’intéressent. D’autres morceaux diaboliques font bientôt vibrer le pavillon du phonographe, éveillés cette fois par divers instruments, violons, violoncelles, harpe et clarinette, tous animés de la même folie indéchiffrable. D’abord, du onze temps à nouveau, puis du treize temps, et enfin du quinze temps.

Elikia s’affaire à donner quelques clés, que le public note fébrilement, ainsi que les références précises des œuvres écoutées. Puis, il se rassoit à son piano, le temps que tout le monde recopie les mesures et les remarques dont il a barbouillé le tableau. Puis, d’une voix plus lente, comme libérée de l’exaltation qui bouillonnait contre son pouls, tout à l’heure, il annonce avec un grand sérieux :

« Evidemment, tout cela ne rappelle que de très loin la musique des régions dont je vous parle. Les enregistrements sont rares, voire inexistants, et il est vrai que c’est une lacune déplorable. Ce que vous avez entendu ici, c’est exclusivement de l’expérimentation. Vous en trouverez les clés dans le petit Traité d’instrumentation et d’orchestration que j’ai écrit, si l’affaire vous intéresse… Il est disponible à la médiathèque. Là où je veux en venir, c’est que l’avenir, la modernité en musique, chez nous, repose peut-être en grande partie sur un travail rythmique. Ecoutez ce qu’on peut faire simplement avec du cinq temps. »

Il leur sourit avec amitié, puis étirant ses bras pour les détendre, il leur offre un dernier morceau, plus paisible et sensuel, bien qu’encore à classer parmi les grandes anomalies de la tradition musicale. Celle-ci, cependant, est probablement plus féconde, car on en joue déjà ça et là dans les cabarets populaires, pour son rythme marqué et dansant. Les salons des riches mécènes, dont les oreilles sont plus frileuses, s’en passent pour le moment mais, pour Elikia, ce n’est encore qu’une question de temps avant qu’ils ne succombent à leur tour à ce fin poison de l’âme. Lui, il s’en délecte, ainsi que son assistance qui écoute rêveusement, tout à coup étonnamment apprivoisée.
Il achève son onctueuse mélodie avec contentement, et tire sa montre à gousset de la poche de son pantalon avec souci, afin de lire l’heure.

Il y a du temps, encore, pour quelques questions. Il en saisit une au passage, alors qu’une jeune fille lève haut la main parmi les rangs d’oignons de ses congénères. Son interrogation est légitime et Eli hoche la tête à son énoncé, pensif, avant de la secouer vigoureusement et de s’avancer jusqu’au bout de l’estrade.

« Non, ce n’est plus exactement du ragtime, Mademoiselle, c’est très aimable à vous d’en faire mention, c’est même très fin, car vous noterez que le ragtime se fonde tout particulièrement sur une sorte d’escamotage rythmique, et d’autre part, qu’il est issu d’un apport de l’étranger. Mais ceci, c’est autre chose, bien que c’en soit un prolongement. Cela n’a même pas encore de nom, je dois le reconnaître. Si vous avez des suggestions – ou n’importe quelle remarque à faire, d’ailleurs – écrivez-moi, je serais ravi de vous lire et je ne manquerais pas de répondre à vos courriers. »

Il sourit, encore, très aimablement. Il est vrai que malgré l’accumulation de ses fonctions et donc de son travail, il fait toujours l’effort d’être assez régulier dans ses correspondances, et ses élèves passent nettement avant bon nombre d’importuns qui enfiellent sa boîte aux lettres. Une fois que la vague de questions est passée, le jeune professeur s’affaire à ramasser précautionneusement ses cylindres tout en amenant sa leçon à son terme.

« Quoi qu’il en soit, ce cours de musique expérimentale aura lieu une fois par semaine. J’espère ainsi vous encourager à ne pas vous laisser trop influencer par vos aînés qui, même ici au Conservatoire, se montrent parfois excessivement soucieux des traditions qui ont cours depuis des années et qui, parce qu’elles durent, constituent à leurs yeux un gage éternel de perfection. Les traditions sont respectables, cela est certain, mais ce sont encore des conventions, et non pas des règles de beauté gravées dans le marbre, souvenez-vous en. »

Il réunit ses partitions et les tasse en les tapotant tranquillement contre son bureau. Et puis, presque imperceptiblement, une lueur enjôleuse se distille sur les traits de son visage et il lance d’un ton paresseux, le menton levant et l’œil brillant :

« Bien sûr… je ne saurais vous conseiller de vous aventurer dans les petits music-halls où les artistes ont moins d’égard pour ces règles et se livrent à quelques scandaleuses ingéniosités. Non, vraiment. Vous y risqueriez votre chasteté. Celle de vos oreilles, en tout cas. Ce serait sans doute fort peu convenable. »

Il leur adresse à tous un petit clin d’œil au passage et ils rient de concert, ou bien pour lui plaire, ou bien par sincérité : c’est toujours difficile à distinguer dans un cercle comme celui-ci. Quant à lui, il jette un regard à son invité d’honneur et lui sourit plus particulièrement. Il surmonte son impatience, pour le moment, et ne se permet pas d’étendre vers lui les petits bras avides et fantomatiques de son Empathie. Ils discuteront de ses sentiments d’ici quelques minutes, ce n’est pas la mer à boire.
Il lève un doigt cette fois à l’adresse de l’ensemble de son public et achève sa diatribe par quelques recommandations :

« Un peu de curiosité, c’est tout ce que je vous demanderai pendant ces leçons ! Un peu de curiosité et de l’écoute. L’un ne va pas sans l’autre, sinon, il n’y aura pas d’invention, tout ne sera que futilité. D’ailleurs, comme je vous l’ai fait savoir au début du cours, si j’ai saisi l’occasion aujourd’hui de considérer avec vous la musique telle qu’elle se joue en dehors de nos frontières, c’est bien en raison de la visite de son Excellence le Prince Khephren Amonnkaht. »

D’un geste généreux de la main, il désigne l’ambassadeur assis au premier rang et déclenche un véritable concert d’applaudissements. Son cœur s’emballe subtilement mais sa figure exprime une entière franchise à l’égard de ce petit jeune homme qui focalise en un rien de temps toute l’attention de l’amphithéâtre.

« Je ne voudrais pas vous paraître importun, Monsieur, mais nous vous serions tous extrêmement obligés si vous nous accordiez peut-être cinq ou dix minutes de votre temps. Vous décririez bien mieux que je ne le ferais ce que sont les traditions et les innovations à Kemeth en matière de musique. Me feriez-vous l’honneur de me rejoindre ? »


Dernière édition par Elikia Lutyens le Dim 9 Sep - 12:52, édité 6 fois
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Khephren Amonnkaht
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MessageSujet: Re: Etrange(s) Etranger(s) ♔ Khephren   Dim 18 Mar - 23:56

Une bonne semaine s'était déjà écoulée depuis qu'il était arrivé et il ne savait toujours pas où donné de la tête. Tout lui paraissait à la fois neuf et étrange, violent et charmant à la fois. Les foules étaient à la fois oppressante de par l'énergie qu'elles dégageaient mais malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de s'imprégner de ce sentiment écrasant, omniprésent, de vie et de mort qui semblait animer chaque ruelle ou recoin de la ville. Son garde, Sokar, avait semblé encore plus attentif qu'à l'accoutumé et il lui avait même semblé lire de l'inquiétude dans ses yeux, ce qui n'avait pas pu entacher son excitation.

Chaque détails attiraient irrémédiablement son regard tandis et mettaient ses sens en éveil. Se concentrer sur les tâches qui lui incombaient avaient été terriblement dur. Il avait encore beaucoup de personnes à rencontrer et plus encore de lien à tisser pour renforcer l'influence de Kemeth au sein de la cité d'Excelsa.

Cependant, parmi toutes les choses dont il avait convenu avec sa sœur, il avait réussi à obtenir une petite faveur, au prix de longs échanges et d'arguments choisis soigneusement ; il avait pu intégrer le conservatoire Excelsien. La nomination du nouveau Prince, Elikia Lutyens, avait beaucoup joué en sa faveur et c'est donc avec joie qu'il avait pénétré pour la première fois dans le bâtiment qui abritait les esprits les plus fins et les maîtres les plus talentueux des environs. Pas que Kemeth est à rougir de sa propre culture ou de ses talents, mais le brassage culturel qu'offrait Excelsa n'avait pas son pareil et Khephren avait hâte d'en savoir plus.

C'est donc un Prince en parfaite disposition, débordant d'impatience, qui se tenait là, dans l'immense auditoire, Sokar, à ses cotés. Il tentait au prix des plus grands efforts possibles, de cacher un minimum l'excitation qui le parcourait, mais était incapable de réprimer le petit sourire qui se dessinait sur ses lèvres, tandis que ses yeux parcouraient la salle et ses occupants avec amusement. Beaucoup de gens semblaient lui retourner la politesse et le regardaient avec une curiosité non-cachée.

Pour ce premier jour, il avait opté pour une tunique sombre lui arrivant aux genoux, cintrée avec une ceinture tressée, rehaussée d'une boucle d'or et d'argent,  un gorgerin tombait sur ses omoplates  et, comme à son habitude, des bracelets d'or pendaient à ses poignets tandis qu'une partie de ses longs cheveux noirs étaient attachés dans son dos par un fincordon rouge. Il offrait un étrange contraste avec Sokar qui quant à lui avait une tenue claire très sobre, la tête découverte et des cheveux courts, fraîchement coupé. Il se tenait droit, au coté du Prince et semblait particulièrement concentré sur la foule qui les entouraient. Il n'aimait pas ça. Bien qu'une attaque soit hautement improbable, il n'aimait pas se retrouver dans une situation où le danger pouvait venir de n'importe où. La ville était tellement peuplée... Il passait ses journées à observer et prédire comment des âmes malintentionnées pourraient tuer le Prince... Et il en trouvait beaucoup trop à son goût. Sans parler de protéger le Prince de lui-même.

Les pensées des deux Kemethis furent de toute façon coupées par l'arrivée du Maître des lieux, le Prince fraîchement élu, Elikia Lutyens en personne. Personnage haut en couleur, il ne pouvait qu'attirer l'attention de la salle. Tandis qu'il monte sur l'estrade, Khephren ne peut qu'admirer son talent pour la mise en scène, ses gestes soigneusement choisi et son aisance naturelle, bien que sa garde robe le laisse circonspect, n'arrivant pas à se décider s'il aime ou pas ce qu'il voit.

Sans avoir besoin de prononcer un seul mot, la salle se calme progressivement, sous l’œil attentif du jeune virtuose. Le cours commence et chaque geste de ce dernier est observé avec attention par le Prince. Il se lance dans un long exposé sur la richesse de la musique, prends soigneusement en compte les subtilités et les différences d'autres contrées. Cependant, ce ne fut que quand il se plaça enfin devant le piano que les yeux de Khephren s'illuminèrent vraiment. Il se laissa porter pendant un moment par la musique et les paroles du jeune homme... jusqu'à être sorti de sa passivité par une question qui, de toute évidence, lui était adressée. L'attention de toute la salle semblait s'être d'un coup détourné de l'estrade pour se concentrer sur le Kemethi et ce dernier fut décontenancé pendant un bref instant. Il ne s'attendait pas à une telle proposition et se savait incapable de parler avec autant d'aisance de musique devant une assemblée avide de détails. Cependant, sa propre fierté l'empêchait de refuser... Et avoir l'air naturel et à l'aise faisait partie de ses qualités de diplomate. C'est donc armé d'un sourire charmeur qu'il répondit :

« He bien, je ne suis pas sûr de pouvoir apprendre grand chose à un maître tel que vous mais je veux bien partager avec vous ce que je sais, Monsieur ...Loutyens ? » Il hésita sur la prononciation, son accent faisant le reste.

Sous l’œil méfiant de Sokar, Khephren se leva de son siège pour rejoindre l'Excelsien. D'un pas mesuré,  il se plaça à coté d'Elikia, le dépassant de quelques centimètres. Le jeune Kemethi se tenait droit, observant la foule d'un point de vue nouveau. La sensation de vie grouillante qui émane de la salle lui revient avec force. Il ne s'est pas encore fait à ça. Il prend alors une grande inspiration afin de se recentrer sur lui même puis répond enfin ;

«Nous avons une gamme de divers instruments, comme ceux à corde tel que la Kemangeh, le Qânoon ou même le Oud qui ressemble à un luth... Les flûtes, qu'on nomment Nây, sont également très populaires dans tout le royaumes et presque chaque région en a une particulière... ainsi que le Zemr qui est plutôt utilisé pour les grandes fêtes et qui a un son plus imposant et nasillard. Il y a aussi le darabokkeh, une sorte de tambour de cérémonie qui a la forme d'un vase qui se joue souvent à plusieurs pour donner des effets plus dramatiques, notamment à certaines scènes de théâtres... Il en existe encore bien d'autres sortes mais nous apprécions aussi beaucoup la musique qui nous vient des autres pays. Je me souviens encore du concert que Dame Damoroff a joué à la capitale, il y a quelques années. »

Pendant quelques minutes, il parle avec plaisir de la musique Kemethi, enjouée et chaleureuse, qui accompagne souvent des petites scènes ou se mêlent jeux de théâtres et danses, laissant de coté les termes plus techniques qu'il ne maîtrise pas. Son charme naturel semble opérer sur la salle mais plus que la foule, c'est le Prince Lutyens qui intéresse Khephren. Après avoir fini, il se tourne vers lui et lui assène un sourire franc.

« Est-ce que cela vous convient ? Ou peut-être avez-vous encore des questions, monsieur Lutyens ? » Cette fois, la prononciation est meilleure. Il observe le virtuose avec attention.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Etrange(s) Etranger(s) ♔ Khephren   Ven 20 Avr - 20:55

Il émane de ce Prince Amonnkaht une réjouissante insouciance, une sorte de joie sincère et communicative qui accompagne les cabrioles de son accent le long de son exposé. Quoique déroutantes, ces paroles livrent quelques plaisants aperçus à l’imagination d’Eli qui croise les bras dans son dos et dodeline rêveusement de la tête en faisant tinter les bijoux en forme de gingko à ses oreilles. Ses mots répandent des odeurs poudrées, de cardamome, de myrrhe et d’encens, invoquent des cérémonies antiques où résonnent et vibrent de puissants instruments, puis laissent bruisser mystérieusement quelques mélodies inconnues, accompagnant les scènes d’un théâtre dont ici on ne savait presque rien. Le compositeur demeure immobile à ses côtés, piqué par la curiosité. Ses yeux pétillent discrètement derrière les verres ronds de ses lunettes, en allant du visage vif et confiant de Khephren à ses élèves de temps à autre, et comme il sait si bien le faire parfois, il s’efface tout à fait auprès de lui pour mieux se laisser absorber dans ses bienveillantes explications.
C’est par ailleurs un bon orateur, ou du moins un conteur admirable que ce jeune homme. Il s’exprime avec un parfait naturel, culminant sereinement à quelques centimètres au-dessus du Maître (malgré ses petites chaussures à talonnettes), conforté peut-être par l’assurance de sa naissance et une solide éducation. Il est loin des habitudes saugrenues de tous ces nouveaux-riches, dont Elikia fait partie ainsi que Catherina Damoroff que le Kemethi loue habilement au détour d’une phrase, et qui passent une bonne partie de leur temps à jouer la comédie et à faire semblant. Khephren n’est pas un acteur. C’est la réflexion qui traverse l’esprit (souvent) captivé de celui qui n’a appris à se faire applaudir qu’au théâtre. Cela le laisse longuement contemplatif.

Son futur élève a, semble-t-il, bien des choses à apprendre en matière musicale. Ses commentaires sont largement descriptifs, ce sont davantage les observations d’un homme de goût et d’un témoin mille fois plus fiable qu’un autre, mais pas encore les développements éclairés d’un musicien. Cela viendra sans doute en son temps. Elikia doit malheureusement rester sur sa faim pour ses questionnements esthétiques les plus pointus : il est inutile de mettre son invité dans l’embarras en le perdant dans des détails trop sophistiqués.
Pour le moment, sa franchise et sa tranquille modestie remportent sans peine l’attention de tout un chacun, ainsi que le charme sobre de son propos et de sa mise, simplement réajustée par l’éclat scintillant d’une boucle de ceinture et de bracelets dorés. Cela témoigne bien entendu de la richesse de la famille royale mais son héritier porte sagement ces attributs, et cela inspire à Eli un petit sourire respectueux, alors que leurs regards se croisent un instant.
Leur monstrueux auditoire, quant à lui, grouillant dans les gradins, est tout spécialement attentif et le professeur en tire une certaine fierté. Qui aurait cru que tant de jeunes Excelsiens sachent si bien se tenir devant un intervenant étranger ?

Il respire profondément. Gonfle la poitrine, sourit aux anges. Tout se passe à merveille, ce matin-là. C’est presque invraisemblable de paix et d’harmonie au cœur d’une ville si divisée, et tout particulièrement dans cet antre où l’on chérit la polémique. Evidemment, un moment d’exception comme celui-là n’est jamais voué à durer pour toujours.
Le raclement d’une chaise contre le sol l’annonce, un toussotement le précède, quelqu’un s’agite et piaffe grossièrement au quatrième rang. Et soudain, le voilà qui jaillit d’une gorge malpolie et s’étouffe dans le creux d’une main : un ricanement moqueur qui cherche à peine à s’en cacher. Le regard du Maître se déporte sévèrement vers le coupable et se durcit en le découvrant en la personne de Lyvie Belacqua, une jeune fille de bonne famille à l’abondante chevelure noire et au sourire pointu. Roulant des yeux vers Khephren en signe silencieux d’excuse, Elikia descend tout aussi précautionneusement de l’estrade, pendant que le prince étranger poursuit vaillamment son exposé improvisé.

Encore que cela en étonne parfois, parmi les profanes, dans l’enceinte du Conservatoire, le directeur est loin de se démarquer par excès de tolérance, ou même par cette espèce de négligence bonhomme qu’on ne cesse de lui prêter, à tort et à travers. Cette école est administrée d’une main de fer dans un gant de velours. Il ne supporte ni que ses élèves ou ses professeurs se tournent les pouces, ni qu’ils manquent à leurs obligations ou à la courtoisie la plus élémentaire. Il a ses moyens de sévir, des moyens inattendus mais efficaces. Les étudiants les connaissent trop bien.
Lentement, à pas de loup, il contourne les gradins et monte les marches de l’amphithéâtre, sans brusquer personne. Puis, plongeant ses mains dans les poches de son pantalon, il traverse une allée, derrière la longue rangée de sièges au bout de laquelle est assise l’insultante jeune personne, qui se répand en bavardages sarcastiques entre deux de ses amis. D’une de ses poches, Elikia sort un petit vaporisateur d’eau de toilette au patchouli et il s’arrête tout près de Lyvie, alors trop absorbée par l’objet de ses railleries pour l’avoir entendu venir. Il l’écoute un instant, les lèvres pincées d’agacement, pour comprendre tout à fait la teneur de son persiflage et déterminer quelle sorte de blâme il devrait lui prescrire en la convoquant un jour prochain dans son bureau.
Rien de ce qu’il entend n’est surprenant, à Excelsa, malheureusement. Ici, un accent prête aisément au rire, et le triste sentiment de supériorité qu’une pauvre ignorante partage avec ses pairs autorise le dédain d’une entière culture sans aucune forme de procès.

D’un geste impitoyable, Elikia tend son infâme vaporisateur au patchouli et en asperge intensément l’oreille de Lyvie, qui sursaute d’un ou deux centimètres sur sa chaise. Ses comparses, surpris, s’esclaffent en cœur mais le professeur, rangeant son instrument de torture dans sa poche, porte son doigt à ses lèvres pour leur imposer le silence. Personne ne souhaite ici subir l’humiliation à son tour, ni empester pour la journée de cette odeur tenace, aussi chacun visse immédiatement ses yeux sur son pupitre. Il adresse seulement un regard noir à Lyvie, qui se frotte désespérément l’oreille, et il est assez clair pour elle que s’il n’a pas de temps à lui accorder pour aujourd’hui, il lui réglerait son compte dès qu’il trouverait une minute à lui.

Le calme retombe dans la salle. Elikia reste posté derrière les fauteurs de trouble encore quelques instants, en se laissant de nouveau bercer par la voix chaleureuse de l’orateur. Puis, se donnant pour satisfait, il redescend doucement les escaliers pour regagner l’estrade et son bureau, comme si de rien n’était. Il destine un sourire rassurant à son invité, puis retrouve son immobilité respectueuse et une oreille attentive jusqu’à ce que le discours du prince ne tarisse peu à peu et qu’il ne se tourne alors vers lui d’un air rayonnant. Le compositeur se mord la lèvre, à la fois amusé et troublé tout à coup par ce sentiment entier qui anime le visage fin du jeune homme, puis hoche la tête avec gratitude.

« Oh, cela me convient, oui, à la perfection ! C’était lumineux et merveilleusement instructif, je vous remercie. »

Un très large sourire aux lèvres, il entame quelques applaudissements qui sont repris dans un grand vacarme par l’assistance. Puis il sort de sa poche de pantalon sa montre à gousset cette fois, pendant que les ovations séduites des élèves se taisent à leur tour, et y vérifie l’heure d’un œil consciencieux. Une petite moue contrite lui fronce le museau, mais en relevant la tête vers Khephren, il ajoute avec un brin de facétie :

« Naturellement, oui, j’aurais bien des questions à vous poser, mais je crains qu’il ne faille au moins un colloque pour les énumérer toutes et vos collègues sont appelés dès à présent à d’autres devoirs. Il est l’heure. Si vous le souhaitez et, surtout, si le Prince nous l’accorde, nous ouvrirons une discussion sur la musique kemethi la semaine prochaine. Merci à tous. »

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, un énorme brouhaha s’élève à travers tout l’amphithéâtre, alors que les étudiants commencent à rassembler leurs affaires et à se bousculer vers la sortie. Certains prennent la peine de saluer l’ambassadeur, ainsi que leur professeur, et celui-ci doit encore s’occuper de quelques élèves anxieux de prendre la parole en public et qui s’attroupent timidement autour de lui pour poser leurs questions. Cela laisse le temps à son invité d’honneur de faire un peu de rangement, lui aussi, à la place qu’il occupait pendant le cours, tandis qu’Elikia répond patiemment à chacun et note des questions plus approfondies sur un carnet pour rédiger plus tard des clarifications plus nettes.
Il faut une bonne dizaine de minutes avant que l’amphithéâtre ne soit tout à fait vide, à l’exception des deux princes, du garde du corps ombrageux de Khephren et de Sœur Naia qui semble infiniment soulagée de ne plus avoir à faire le pied de grue à l’entrée. Le compositeur s’excuse auprès d’elle d’un regard confus. Il jugeait ennuyeux de se faire constamment pister par cette petite bande de Prieurs, mais il y avait fort à parier que ceux-ci ne devaient trouver guère de plaisir à rester plantés devant une porte et à l’écouter disserter de musique pendant trois heures de cours. Enfin… au moins aurait-elle l’occasion de se dégourdir les jambes dans les minutes à venir. C’est qu’il faut désormais faire visiter les lieux à l’ambassadeur – ou du moins, en partie. Pour qui s’y aventure sans guide, le Conservatoire est un vrai dédale de verre et d’acier, de bâtiments à l’architecture complexe et d’enchevêtrements de passerelles entre ciel et terre. En outre, le nombre et la diversité des enseignements qui y sont dispensés font du campus une si vaste étendue qu’il est d’autant plus facile de s’y perdre.

Après un instant d’hésitation, Elikia décide tout de même d’aller s’enquérir auprès de la Prieuse au voile rouge d’un détail ou deux, et descend discrètement de son estrade pour accourir vers elle d’un petit trot de souris. Il lui propose à mi-voix, d’un air soucieux, d’alterner les heures qu’elle devait assumer cette matinée avec un autre de ses collègues, d’une semaine à l’autre, pour s’épargner un long moment d’ennui, mais à ces mots, une vague de panique déferle sur le visage d’ordinaire impassible de Naia. Chuchotant à son tour et le fuyant du regard avec embarras, elle repousse poliment son offre. Elle ne surmonte cependant les insistances inquiètes du jeune homme qu’en lui avouant son intérêt sincère pour la leçon qu’elle avait pu entendre aujourd’hui, et lui s’interrompt tout net au milieu de ses arguments, étonné, mais aussi agréablement flatté.

Il rejoint donc son bureau, laissant Naia rappeler sa collègue qui patrouillait dans le couloir, certainement pour faire le point sur la sécurité des lieux. Elikia, lui, renfile sa veste verte puis son manteau brun, et se précipite avec une nouvelle énergie pour remettre de l’ordre sur son bureau. Il range notamment son phonographe dans son placard, en lançant par-dessus son épaule un sourire à Khephren, qu’il est préférable de ne pas faire attendre.

« Alors, ce premier cours, Excellence ? J’espère ne pas vous avoir noyé dans trop de technicité… La musique est après tout une douce mathématique, ou du moins, ces deux disciplines sont sœurs, et il est difficile de parler de la première sans examiner la seconde… sauf pour les poètes peut-être, ce sont des âmes bienheureuses. »

Il laisse échapper un petit rire léger, sans d'autre raison qu’une simple rêverie, et referme le placard sur son fidèle phonographe. Puis il retourne, tout aussi lestement, à ses cylindres qu’il faut aligner avec beaucoup de soin dans des boîtes en bois avant de les faire disparaître dans son sac. De temps à autre, il lève un regard vers son élégant étranger, tout de noir vêtu, et lui distribue quelques sourires frétillants, ainsi que ses interminables bavardages.

« Je n’ai pas eu l’occasion de voyager autant que Maître Damoroff et il m’arrive de le regretter… Si j’avais pu, je serais moi-même parti à travers le monde enregistrer chacune de ses petites merveilles. » Il examine un cylindre de cire en particulier en se mordant la lèvre d’un air fasciné. « En fait, je serais particulièrement ravi de pouvoir assister à l’une de vos pièces de théâtre en musique, un jour, leur esthétique doit être bien différente de celle de nos opéras… »

Il s’arrête un instant dans son affairement, levant au plafond ses yeux pleins de songes, puis il fronce des sourcils, un rien embêté. Du reste, il hésite un peu, cette fois, piétinant de ci et de là sur son estrade entre divers matériels éparpillés. Enfin, il se décide et croise le regard intrigant de Khephren, qui répand dans la courbure de ses cils quelques féeries dorées.

« Par ailleurs… j’ai dû constater que nous manquions cruellement de sources kemethi à la médiathèque, en préparant mon allocution d’aujourd’hui… Et votre très agréable introduction a tout à fait achevé d’attiser ma curiosité. » Il sourit, d’un trait plus résolument séducteur, avant d’oser formuler cette demande qui lui brûle les lèvres depuis quelques instants : « Alors… Je ne sais pas, c’est peut-être un peu audacieux de ma part mais… Si d’aventure vous auriez apporté quelques cylindres phonographiques dans vos bagages, vous m’honoreriez de me laisser les écouter, un jour ou l’autre… En tout cas, je vous prêterais les miens avec plaisir, si cela devait vous intéresser. »

Il courbe la tête poliment, au-dessus des liasses de notes et de partitions qu’il glisse dans d’épaisses chemises cartonnées. Puis, réalisant la vitesse à laquelle il est passé du coq à l’âne, sans nécessairement laisser le temps de répondre au Prince, il fronce du nez et tire une grimace honteuse.

« Oh, je parle trop, je m’en excuse, j’ai toujours quelque difficulté à ralentir la cadence, une fois le cours terminé… Hm. » Et si ce n’était qu’une fois le cours terminé… ! Il secoue la tête, conscient d’être un indécrottable jacasseur, mais se redresse vaillamment pour sceller leur rencontre en bonne et due forme, d’un sourire plein de bonne volonté : « Quoi qu’il en soit, j’espère que vous retirerez un enrichissement de ces quelques heures de leçons, ainsi que de notre noble institution – … aussi institutionnelle soit-elle. »

Il lève un sourcil, malicieusement. Comme il l’avait fait remarquer tout à l’heure, il n’était pas nécessairement facile de se renouveler esthétiquement en restant cloîtré derrière les barreaux des traditions et des conventions, auxquelles, par définition, les institutions en quête de consistance et d’éternité sont si attachées. Ce n’est pas pour rien, après tout, que ce lieu a pris le nom de « Conservatoire ». Mais là, dehors, la nouveauté éclot à chaque détour de rue, partout à travers la ville, dans des music-halls qui peuvent sembler sans prétention mais dont les artistes sont plus libres que nulle part ailleurs.
Ceci étant dit, l’intitulé de son cours le laissait entendre : en même temps, Elikia défendrait envers et contre tout cette monumentale organisation que constitue le Conservatoire. Dans aucun autre pays, l’art ne trouve de meilleur refuge qu’ici, aucune autre nation qu’Excelsa ne lui permettait de s’épanouir avec autant d’engouement et d’influence. Que diable, il était bien devenu Prince grâce à cette institution !

Refermant seulement à moitié son cartable en cuir, au cas où Khephren exprimerait le désir de récupérer certains de ces cylindres phonographiques qu’il lui avait proposés, Elikia descend de son estrade et le rejoint d’un pas fringant et définitivement assuré. Il lui tend la main, enfin, souriant toujours avec chaleur, afin de consacrer parfaitement leur rencontre.

« Encore une fois, vous y êtes plus que bienvenu, Monsieur, il est à prévoir que ce sera une collaboration fructueuse. »

Et il est sans doute préférable de renouveler ces vœux, après le léger incident qui avait entaché les derniers moments du cours…


Dernière édition par Elikia Lutyens le Ven 27 Juil - 23:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Etrange(s) Etranger(s) ♔ Khephren   Sam 26 Mai - 12:20

Ainsi plonger dans son récit, le Prince kemethi resta imperturbable et ne remarqua  l'absence du professeur qu'une fois celui-ci de retour auprès de lui. Ce dernier sembla afficher une mine plus que satisfaite, vite suivie par des applaudissements, qui ravirent Khephren.
Après quelques instants, le calme repris une place provisoire et le Prince Lutyens son rôle. Il ne peut s'empêcher d'admirer l'énergie qui se dégage de l'excelsien lorsqu'il parle et de sa palette de mimiques qui viennent ponctuer chacune de ses phrases. Ce dernier met fin au cours et le bruit dans la salle reprend de plus belle tandis que les élèves vident les lieux. Sokar en profite pour enfin rejoindre son Prince. Les deux se sentent soulager par le calme qui reprend doucement sa place dans l'amphithéâtre, à mesure qu'il se vide de ses occupants.  

« C'était... Instructif, même si je vous avoue que je n'ai pas tout compris. Je manque de connaissances dans le domaine de la musique. Cependant, c'était un plaisir de vous écouter en parler » Il ne ressent pas le besoin de le cacher, mentir ne lui apporterait rien ici, si ce n'est une stupide déconvenue plus tard. Armé de son sourire jovial, il continue ;

« He bien, je devrais me renseigner auprès de notre communauté à Excelsa mais il me semble que certaines troupes de théâtre voyagent beaucoup, peut-être que l'une d'entre-elles fera escale ici un jour... Ce serait l'occasion pour vous de les découvrir et de vous documenter au passage, si vous le souhaitez, bien sûr. »

Pour être tout à fait exact, elles étaient rares, principalement à cause de la réticence des kemethis à s'exposer à des cultures plus violentes que la leur. Cependant, ils n'hésiteraient sans doute pas à venir si un ambassadeur les conviaient, sous couvert de sa protection et appuyé par une personne d'influence de la ville.

« Hélas, nous n'avons pas encore vraiment pris l'habitude d'enregistrer nos musiques, je n'en ai donc pas avec moi. Les technologies excelsiennes sont fascinantes mais elles s'exportent lentement. Il faudra sans doute encore du temps pour que cette pratique devienne courante chez nous. »

Elles étaient plutôt vues comme des curiosités au sein de la société. Le Palais en avait fait venir petit à petit, et certains lieux commençaient à s'en équiper mais l'engouement pour les technologies étaient plus tournés vers l’électricité. Olebh, allié de quelques ingénieurs exelsiens, commençait à équiper la ville en éclairage et la famille royale réfléchissait depuis quelques temps à  moderniser certaines installations. Des pourparlers avec Atlas étaient également en œuvre pour créer un chemin de fer qui relirait la capitale aux mines situés dans le nord, un projet qui pourrait être hautement bénéfique... Et très lucratif.

« Oh, je n'ai pas de doute à ce sujet. Je serais d'ailleurs ravi de visiter le Conservatoire, si vous avez ce temps à m'accorder, bien entendu. »

Et ce serait l'occasion d'en apprendre plus sur son excentrique hôte, du moins Khephren comptait bien là-dessus. Le Prince Lutyens était très ouvert et jovial mais était, malgré tout, dur à déchiffrer. Chose qu'il ne pouvait laisser passer.  Arrivé à la porte, il marque une pause, attendant avec impatience contenue sa réponse.
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MessageSujet: Re: Etrange(s) Etranger(s) ♔ Khephren   Mer 1 Aoû - 19:48

Elikia peine à voiler sa déception, lorsque Khephren doit lui avouer que le moyen d'enregistrer du son fait défaut à la technologie kemethi. L'invention du phonographe avait engendré un bouleversement sans précédent au Conservatoire en premier lieu, puis dans les foyers fortunés d'Excelsa. On avait toujours entendu la musique comme une performance singulière et éphémère, impossible à reproduire exactement. Et tout à coup, la science avait donné à l'homme le pouvoir grisant de capturer la beauté, celui de la tenir entre ses mains, de l'écouter et de contempler son infinie richesse de toute éternité. Pour Elikia, c'est une impression sauvage et violente de penser que son pauvre cartable contenait en la présence de ces simples cylindres en cire quelque chose de l'ineffable. On en payait le prix, bien entendu. Aucune magique reproduction du passé ne vaudrait la vibration présente d'un instrument. Mais quand on y réfléchit... Quand on y réfléchit, le fait de recueillir du son et de le conserver dans un bête petit objet jaunâtre relevait quand même encore du prodige.

Quoi qu'il en soit, le jeune Directeur ne doit sa déconvenue à rien d'autre qu'au protectionnisme outrancier des ingénieurs excelsiens, aussi il s'efforce de faire contre mauvaise fortune bon cœur et de hausser des épaules avec philosophie. Après tout, la présence du Prince en ville annonçait déjà un rapprochement considérable entre leurs deux pays – ne serait-ce que dans le domaine culturel...

« Il est vrai que nos collègues de l'Académie savent se montrer... particulièrement durs en affaires, concède-t-il, d'un petit ton pincé. Enfin, tant pis pour moi. Il faudra m'avertir, si vous avez vent de la venue d'une de ces troupes de théâtre ! Nous avons de nombreuses salles au Conservatoire qui ont tout à fait les capacités d'accueillir de pareilles prestations... enfin, d'après ce que je peux m'en figurer, en tout cas. C'est vraiment très excitant ! »

Il laisse échapper un éclat de rire enthousiaste et referme définitivement son sac, bien qu'une idée commence à faire son chemin dans son esprit très fourmillant. Enfin, il descend de son estrade en récupérant ses dernières affaires et réplique à l'ambassadeur avec galanterie :

« Mon entière après-midi vous est réservée, Prince. Il nous reste une heure avant le déjeuner, que nous partagerons si vous le souhaitez. En attendant, nous avons le temps de visiter une partie de ce bâtiment : après tout, ce sera celui que vous serez le plus amené à fréquenter puisque votre démarche est apparemment d'étudier la musique. »

Souriant très courtoisement, les bras encombrés de son cartable et de son imposant bouquet, Elikia cède le passage au Prince kemethi et à son garde du corps pour qui Naia tient la porte d'un air austère. Elle présente bien, Naia, dans son bel uniforme, mais elle laisse les courbettes et les politesses à son protégé qui sort à son tour de l'amphithéâtre en faisant claquer énergiquement ses pe­tites chaussures cirées.
Un de ses secrétaires l'attend très sagement dans le couloir. C'est une sorte de grand échalas blond qui encadre son regard benêt derrière des lunettes d'écailles en espérant se donner la mine présentable. Son nom, c'est Calvin. Cadet d'une vieille famille d'Industriels spécialisée dans l'armement, Calvin n'a pas inventé l'eau chaude et il était difficilement envisageable pour ses parents de lui confier la moindre responsabilité dans les affaires. Sa mère, désespérée de le voir mollassonner dans leur grande villa du District Balnéaire, l'avait refilé à Elikia avec qui elle était en relation depuis quelques années, et il lui avait offert cette place au Conservatoire, bon gré, mal gré – parce qu'en vérité, il ne pouvait pas se permettre de froisser le peu de ces gens avec qui il entretenait encore des rapports corrects. Hélas.

Gratifiant Khephren d'un léger clin d’œil, le Premier Maître met son bouquet d’œillets entre les mains de son colosse de secrétaire, puis le prend discrètement par l'épaule pour l'écarter de leurs deux visiteurs et conspirer avec lui à voix basse. En fait, il lui donne quelques injonctions, il prend même la précaution de les lui noter sur un morceau de partition vierge et de les lui répéter deux ou trois fois, lentement, avant de le laisser partir. Avec lui, il n'était jamais sûr de rien.

Une fois bien assuré que le pauvre bougre trouverait un vase pour mettre à tremper ses fleurs et qu'il s'acquitterait de ses commissions, Elikia revient à son cher ambassadeur et lui souffle quelques mots d'excuses en fermant à clé la porte de l'amphithéâtre. Bientôt, leur petite équipée se met en marche, rigoureusement escortée par les deux Prieuses. Ils traversent ensemble un couloir très lumineux, bordé d'immenses arcades vitrées qu'on a savamment ornées de plantes grimpantes et de bourgeons de jasmins étoilés. Le soleil, presque à son zénith, jette de somptueuses oriflammes contre les carreaux qui les reflètent ensuite sur le sillage des marcheurs, réduites en paillettes crépitantes sur la curieuse mosaïque qui couvre le sol. C'est une mosaïque moderne, abstraite, dont les ca­maïeux de vert, d'orange et de jaune,  peints sur des pierres irrégulières, rappellent avec simplicité l'arrangement naturel du couloir.

Son cartable sous le bras, Elikia évolue en parfaite harmonie avec les lieux, dans son habit vert d'eau et son manteau brun, et avance d'un pas leste et bondissant vers les cages d'escaliers en colimaçon et les ascenseurs qui les attendent au bout de leur chemin. En même temps, il fait papillonner quelques regards très vifs vers Khephren, et recommence à parler d'une voix volubile, qui évoque le bruit frais et impétueux dont frémissent les ruisseaux :

« Comme vous avez pu le constater, l'architecture du Conservatoire est complexe, non seulement dans son organisation, mais aussi du fait de la mixité des styles. Les directeurs du département d'architecture ont toujours le goût de l'exploit et se sont plu à ajouter leur pierre à l'édifice les uns après les autres – si je puis dire. Cette école est un véritable musée vivant, on pourrait presque faire le tour de l'histoire de l'art excelsien rien qu'en la visitant ! »

Cependant, le claquement régulier de ses talonnettes s'interrompt soudain, alors qu'il se poste devant une des larges fenêtres du couloir. Devant lui, Sœur Naia a l'oreille aux aguets. Elle s'arrête net, au moment où elle devine que son Prince n'est plus sur ses talons et se campe sur le côté, les bras croisés dans le dos et l’œil survolant les alentours avec une extrême prudence. La circulation des élèves à cet étage est drastiquement limitée ce matin, pour des raisons de sécurité évidentes, et rien de franchement suspect n'attire le regard de la Prieuse, mais elle ne relâche pas sa vigilance – et sa collègue non plus, de l'autre côté du cortège.
Eli, pendant ce temps, contemple son (bien peu) modeste royaume avec une joie sans ombre et lance un sourire d'une grande franchise à son invité, pour qui il continue son bel exposé :

« Quoi qu'il en soit, ses différents édifices se déploient davantage en hauteur qu'en surface au sol, vous l'aurez remarqué. La Ville nous avait accordé assez peu d'espace, du temps de la fondation de notre faculté, et nous avons dû nous adapter, compte tenu de la très importante diversité de nos enseignements et donc du nombre de nos élèves. On dénombre jusqu'à dix étages pour certains de nos bâtiments – parfois moins, naturellement, selon les hauteurs au plafond. Les premiers bâtisseurs ont privilégié des constructions de maçonnerie, de pierres et de briques. »

D'un de ses doigts gantés, le musicien désigne avec précision ce dont il est train de parler, avec l'aisance de ceux qui connaissent à fond leur sujet.

« Nos toits en flèche, nos dômes, nos arches, les moucharabiehs et les grands péristyles à colonnades datent de cette époque, ainsi que les diverses ornementations en stuc, en faïence et nos plus imposantes mosaïques. Puis, nous avons commencé à élever ces fameuses constructions de verre, d'acier et de pierre taillée. En matière de décoration intérieure, nous travaillons davantage sur les vitraux, les tapisseries, les peintures et sculptures ornementales. Nous employons beaucoup la céramique et l'orfèvrerie. »

Il pourrait entrer dans davantage de détails s'il ne craignait de lasser les deux Kemethis. Depuis l'âge de seize ans, le Conservatoire était devenu son foyer – son irremplaçable et extravagant foyer, démesuré, fantasque, et parfois prétentieux, il devait bien l'admettre, tout en lui pardonnant volontiers. Cet établissement est après tout la plus grande diva de la Ville, et comme toutes les divas, il lui suffit d'un élégant battement de cils, alors qu'il fait vibrer l'Opéra d'une voix profonde, pour qu'on oublie ses caprices les plus futiles. Elikia est son agent le plus zélé, mais s'il ne tarit jamais d'éloges à son sujet, il sait se faire pragmatique. Tirant d'une pochette de son sac un fascicule en papier qui présente le plan de l'école, il offre au curieux petit ambassadeur quelques points de repères depuis leur éminent point de vue.

« Nos corps de bâtiments sont au nombre de quatre, disposés en carré, avec de vastes jardins, des serres et de petits théâtres dans la cour intérieure. Les encorbellements sauvages, les balcons, terrasses et autres tourelles rendent leur structure générale compliquée, mais il est assez aisé de passer de l'un à l'autre, car ils sont reliés entre eux par de multiples passerelles, couvertes ou non, où il fait d'ailleurs bon se promener. La vue sur les jardins et sur la Ville y est particulièrement imprenable. Ces quatre corps de bâtiments sont nommés d'après de grands artistes et intellectuels de la ci­té. Le principal – Geeta Sarabhai – abrite l'administration, les secrétariats dédiés à chacune des fi­lières, les espaces dédiés aux professeurs, et les archives. Le bâtiment Lowell Sondheim où nous nous trouvons est quant à lui consacré aux arts de performance. Tout en face, vous trouverez le bâtiment Soheir Nakour, où on dispense les enseignements d'arts plastiques. Enfin dans le bâtiment du fond, Erroll Gardner, on étudie les sciences sociales, la littérature, la philosophie, le droit, l'économie... »

Il se tait finalement et s'accorde, ainsi qu'à son invité, une petite minute de tranquille observation, avant de reprendre la marche vers les ascenseurs. Arrivés à leurs portes, il en appelle un et tout l'appareillage s'ébranle aussitôt du subtil sifflement de l'électricité et des mécanismes qui glissent et s'emboîtent.

« Vous trouverez un étage de bibliothèques pour chacun d'entre eux. » reprend-il, alors que la machine s'ouvre finalement sur une cabine où ils peuvent très aisément entrer à cinq.

Ce ne devait pas être une expérience courante pour Khephren et Sokar, mais il ne vient pas non plus à Eli l'idée qu'ils ne comprennent pas l'utilité d'un pareil engin. Il appuie sur le bouton du cinquième étage et les portes se referment sur eux. L'ascenseur amorce doucement sa descente et le jeune Directeur ajoute de son ton enthousiaste :

« Dans notre bâtiment, on parle même de médiathèque, car nous disposons d'auditoriums et d'une vaste collection de cylindres pour phonographes, en plus de rayonnages plus traditionnels d'ouvrages écrits. En flânant par vous-même, vous découvrirez aussi inévitablement des théâtres, des amphithéâtres, des jardins d'hiver où les élèves peuvent travailler au calme – ainsi que des galeries d'objets artistiques en tout genre. »

Une petite secousse marque l'arrivée de l'ascenseur au cinquième étage et une petite seconde plus tard, il s'ouvre sur la silhouette d'une troisième Prieuse, une grande rousse au regard borgne qui salue le Prince et sa troupe d'un signe de tête nerveux. C'est Sœur George. Elikia la gratifie d'un autre de ses grands sourires et, d'un geste, l'invite à prendre la tête de l'équipée. Elle les conduit jusqu'à une porte dissimulée dans la tapisserie et se plante tout à côté, le dos bien droit, en laissant au maître des lieux le soin d'activer le mécanisme d'ouverture. On entretient un certain goût pour le baroque et le secret, au Conservatoire, et Khephren apprendrait vite à fouiner dans chaque recoin de ce vaste endroit pour satisfaire sa curiosité, tout comme bon nombre d'étudiants l'avaient fait avant lui. Eli pousse délicatement le panneau en bois qui grince sur ses gonds en laissant le passage aux visiteurs.

« C'est dans cette salle que je tenais tout spécialement à vous conduire, Excellence, annonce-t-il, non sans fierté. On expose ici certaines des œuvres de Judith Lehoia, une des peintres les plus reconnues de l'histoire excelsienne. C'est aussi ma galerie favorite, parmi toutes celles du Conservatoire. »

Khephren et son garde du corps entrent en premier, suivi de près par Naia, puis par le maître compositeur qui referme derrière lui, abandonnant Sœur George et Soeur Salem dans le couloir. C'est une petite galerie intimiste qui se présente aux Kemethis. Elle baigne dans une lumière paisible qui s'écoule depuis le plafond de verre, émaillé par des entrelacs de vitraux bleus et verts et porté par une singulière structure de bois, toute en courbes biscornues. Le parquet craque d'un son tamisé sous leurs pas et déploie autour d'eux de nombreux tableaux d'allégeance symboliste et expressionniste, disposés en paravents. D'autres recouvrent les murs tapissés, et tous frappent par leur profu­sion de motifs et de détails, la richesse de leurs décors et la précision de leurs portraits. Le style est unique, presque ésotérique – magique et inquiétant. Dans la plupart de ses compositions, Lehoia a appliqué de l'or au pinceau, en couches épaisses, et employé une fureur radieuse de couleurs, mais d'autres de ses peintures sont plus douces à l’œil, plus épurées, moins géométriques. Mais la place est belle aux anneaux rayonnants et aux spirales tourbillonnantes, aux blocs rectangulaires et aux carrés concentriques. Les lignes sont fines, néanmoins, les visages de ses personnages sont doux, leurs cils complexes et leur nez gracieusement dessiné.
Beaucoup de portraits se distinguent par leur opulence et leur éclat chaleureux et sensuel : les nus de femmes sont nombreux, épanouis, triomphants ou ivres de plaisir. C'est une véritable farandole d'érotisme, par moment, et Elikia y promène son regard avec malice.

Il s'est fait silencieux pendant de longues minutes pour permettre à ses visiteurs, ou tout au moins à l'ambassadeur, de profiter pleinement du spectacle. Enfin, quand il lui semble que l'intérêt du jeune homme commence à se dissiper, le Directeur s'approche d'un tableau placé sur un chevalet et recouvert d'un drap fin, qu'il saisit entre ses doigts. D'un geste théâtral, il le fait s'envoler dans les airs et dévoile avec jubilation l’œuvre qui attendait sagement là d'être découverte par Khephren.

« Et voici son portrait en pied d'Héléna d'Har Shalem, baptisé « La Médecine ». Sanctifiée par la Ville il y a bien longtemps, Héléna est devenue la sainte-patronne des ressortissants étrangers venus à Excelsa pour s'y établir pacifiquement. C'est pourquoi nous avons donné son nom au District des ambassadeurs. J'ai pensé que ce pourrait être une figure que vous apprécieriez... »

Il s'arrête lui-même quelques instants pour considérer la peinture, les yeux plissés derrière ses lunettes rondes, dodelinant de la tête en faisant cliqueter ses boucles d'oreilles. Héléna les confronte d'un air sévère, le menton levé, le regard fixe et impénétrable. Un serpent doré s'enroule sinueusement autour de son bras levé et elle semble leur offrir la coupe qu'elle tient dans son autre main. La stylisation de son ample robe rouge et jaune dissimule chastement son corps, et ses cheveux sont couverts d'une coiffe précieuse et raffinée. Il émane de ce portrait un caractère profond et digne, et les bras forts de cette femme ainsi que sa stature offrent à l’œil et à l'esprit un sentiment de puissance et de générosité.
Absorbé par l'invincible beauté qui l'a lui-même surpris, cachée sous un simple drap, Elikia doit se redresser et se secouer un peu pour retrouver le fil de son explication.

« Ici, comme vous pouvez le voir, elle est représentée avec ses attributs, indique-t-il, le gui, le serpent et une coupe de vin doré – chacun porte le message de la fertilité et d'une saine régénération. En effet, Héléna s'est d'abord fait connaître en tant que médecin pendant l'épidémie de peste hurlante de l'an 305. Ses recherches ont marqué un tournant décisif dans l'élaboration du remède qui permit d'endiguer la contagion et peu à peu, de guérir de cette maladie. En récompense de ces services, la Ville lui octroya un titre de noblesse. Dès lors, elle s'intéressa à la politique et surtout à l'exercice de la diplomatie. Elle noua des liens d'amitié forts avec la plupart de nos voisins, afin d'aider à la reconstruction démographique d'Excelsa. Mais quelques années plus tard, les dirigeants tri­sites trahirent l'un des accords de non-agression qu'Héléna leur avait fait signé au lendemain de l'épidémie... et elle mourut tragiquement en tentant de mettre un terme au conflit qui nous opposa à eux. »

Le jeune homme pince ses lèvres, le front plissé avec gravité, et admire encore longuement la Sainte en murmurant à mi-voix :

« O Guerre, Guerre impie, assassin qu’on encense,
Je resterai, navrée et dans mon impuissance,
Bouche pour te maudire et cœur pour t’exécrer.
»

Battant finalement des cils et gonflant sa poitrine d'une profonde bouffée d'air, Elikia s'échappe de ses réflexions et se redresse pour adresser un sourire plus doux à Khephren.

« Son destin est dramatique, à lui seul il m'a inspiré deux opéras. Mais en tant que représentant d'Excelsa, déclare-t-il, avec une solennité de circonstance, c'est de sa vie dont je compte m'inspirer pour tisser une solide entente entre nos deux nations. Ce tableau est un joyau de notre collection. Je vous prie de l'accepter en démonstration de notre bonne volonté et comme cadeau de bienvenue. »
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