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 Contes Cruels ♔ Solo

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Elikia Lutyens
Prince Compositeur

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Messages : 338
Fiche : Stay Focused & Extra Sparkly ★
Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
Influence : 579
Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Contes Cruels ♔ Solo   Lun 3 Déc - 11:39

Le clavier d'ivoire et d'ébène palpite sous ses doigts comme une piste de danse offerte à leurs rebonds et leurs entrechats. Les cheveux hirsutes, entièrement absorbé par sa tâche à travers la fatigue qui commence à peser sur ses épaules, Elikia s'applique sur son piano à guider ses chanteurs dans un courant rythmique digne de la plus scrupuleuse des algèbres. Comme le reste de l'Opéra, la fosse d'orchestre est encore déserte : les musiciens doivent arriver dans la soirée, ce qui ne saurait tarder maintenant. Pour le moment, seuls une soprano à la voix somptueuse et touchante, une mezzo qui murmure une berceuse d'un timbre d'outre-tombe et un baryton, mordant et venimeux, servent au théâtre une musique d'une redoutable intensité. L'instrument du compositeur, lui, les accompagne avec modestie mais en secret, il anime leur trio d'un pouls essentiel, chaud, vibrant, et réglé en même temps comme un métronome.

Pourtant, le jeune homme n'est pas loin de se laisser gagner par l'émotion. Pieds nus sur les pédales de son piano, il est investi jusqu'à la moelle par les vibrations profondes des cordes qu'il martèle ingénieusement et dont les remous en se propageant d'un fil d'acier à l'autre font délicieusement frissonner la table d'harmonie. Ses fibres en épicéa respirent et leur souffle change toute cette fabuleuse énergie en musique riche et résonante. Toutes ces sensations se répercutent le long de ses doigts, dans ses mains, ses bras, ses pieds, ses jambes, dans sa poitrine jusqu'à son cœur. Les voix des chanteurs s'unissent et se désunissent à la merci de la tragédie qui se joue entre leurs personnages, et cette profusion intense de sons nourrit l'exaltation du pianiste. La soprano, superbe, étincelante dans sa robe immaculée, semble en proie au délire et son chant grimpe, grimpe encore dans les hauteurs, comme si le pouvoir terrifiant de ses aigus agissait sur les astres et décrocherait peut-être quelque lune au dernier contre-ut.

Elikia pourrait succomber à cette transe, s'égarer entièrement au gré d'effets voluptueux et d'improvisations audacieuses dont rêvent ses doigts en courant sur son clavier. Mais il sait sa place de soutien harmonique et rythmique, et toutes ces années de pratique lui ont enseigné la discipline. Pour l'amour de la beauté et de l'art, il a apprivoisé ses passions et les maîtrise désormais tout en vivant très intimement leur bouillonnement sensuel.
Comme il a lui-même coutume de dire, la passion sans la précision, c'est le chaos. En cet instant, il a l'esprit assez clair pour embrasser l'ensemble de leur performance et rendre sensés, intelligibles et achevés ces sons divers qui sans lui ne seraient pas musique, mais orgie sans nom et pure cacophonie. De temps à autre, c'est de cette compréhension rigoureuse qu'il tire pour lever la voix au-dessus de leur puissant ensemble et corriger ses chanteurs.

« En retard, Ildebrando... Encore en retard... Allons, attention, je te prie... En... Mesure ! Bien ! »

Il respire cependant avec avidité, les joues rougies, marquées si fort de fossettes dont le ravissement frise l'absurdité. Quelques années encore auparavant, il était intimidé de se trouver si minuscule, si écrasé au milieu de cet Opéra à l'architecture cyclopéenne, étudiée pour offrir une parfaite acoustique. Le style est baroque, fastueux et élégant, remarquable par sa riche polychromie, avec pour tons dominants du rouge et de l'ocre. Des marbres de couleur composent l'intégralité des murs et des colonnades, dont les sculptures ciselées présentent pour un œil averti une profusion de détails enluminés de feuilles d'or. Les sols sont parés de mosaïques et les portes façonnées dans un très noble acajou.
A cela s'ajoute huit étages de balcons et de loges, et une foules de fauteuils en bois noirs, capitonnés et habillés de velours. Une coupole monumentale coiffe cette salle de spectacle déjà hors de proportions, peinte de figures et de paysages lumineux qui content l'histoire des arts, de l'opéra et de la danse, ainsi que des compositeurs marquants des arts lyriques et chorégraphiques. Immense création de cristal et de lumière, pesant plusieurs tonnes, le grand lustre a été électrifié très tôt et jette une clarté tamisée sur la scène que quelques bougies ravivent pour les besoins de la répétition, juchées sur le piano.

Aujourd'hui, Elikia se fond à merveille dans le décor, il s'y sent même maître en son royaume, non sans raison – il en est la grande vedette depuis ses débuts, malgré quelques représentations scandaleuses qui avaient fait un four, mais qui avaient au moins contribué à nourrir sa réputation d'enfant terrible. Dans une certaine mesure, l'esprit de rébellion a son charme aux yeux du public. Il y avait bien eu une ou deux fois où il avait manqué de flanquer le feu au théâtre. Depuis, le directeur de l'Opéra l'a à l’œil et épie chacune de ses répétitions et de ses représentations, prêt à lui faire plier bagage s'il a vent de nouvelles expériences pyrotechniques.
Mais, enfin, l'Opéra, c'est l'antre de la musique à Excelsa et il y est par conséquent chez lui. Il s'est donc choisi un habit bohème, confortable, tout en restant soigné et pimpant. Il est donc vêtu d'une combinaison de soie blanche, aux reflets ondoyants, comme une eau changeante. La taille est cintrée et souligne sa minceur, tandis que les bras sont nus, et c'est pourquoi il a enfilé une très ample chemise en voile de coton par-dessus. La plupart du temps, il tolère très peu de laisser aux regards la liberté de vagabonder sur les vieilles cicatrices qui couvrent sa peau du bout de ses doigts jusqu'à ses coudes. C'est personnel, et surtout c'est du passé. Ses mains sont encore nues car il n'existe aucune façon de jouer convenablement du piano en les gardant couvertes, mais le mouvement de ses manches flottantes ainsi que le doré de son vernis suffit pour le moment à distraire l’œil de ses vilaines balafres, qu'il dissimule dans la journée sous des gants en dentelle de crochet.
Ouverte avec une feinte négligence sur sa combinaison et son profond décolleté, sa chemise est d'un bleu vif qui rappelle la clarté des mers du sud et brodée de motifs fleuris en fils blancs et or. Ses pendants d'oreilles rappellent ces dernières couleurs avec des chaînes délicates qui soutiennent de jolies perles rondes. Enfin, un parfum subtil, aux accords végétaux et marins, corrobore cette tenue légère, ainsi qu'un trait de crayon noir au bord de ses cils et un fard safran sur ses paupières.

Peu à peu, la musique qu'il tire de son piano se complexifie, par petites touches rusées, jouées forte et toujours en contrepoint, mais plus envolées et plus cinglantes, plus virtuoses enfin. Il fredonne discrètement, à l'unisson de ses chanteurs, et les yeux à demi-fermés, il module à souhait sa belle voix veloutée sous la tempête qui tremble et tonne depuis la gorge de la soprano.
Oh, ils tiennent quelque chose, aujourd'hui... Ils tiennent définitivement quelque chose et ce spectacle sera un bijou à fendre les âmes les plus endurcies...


Référence : Les Contes d'Hoffmann, « Ta mère ? Oses-tu l’invoquer ? »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Contes Cruels ♔ Solo   Mar 4 Déc - 23:19

La transe des chanteurs et du piano culmine sur le contre-ut de la soprano, brillant, passionné et virtuose. Intensément concentré, Elikia accompagne cette note lunaire d'un bouillonnement d'accords dramatiques et cinglants qui signent l'arrêt de mort du personnage. Une main tendue en supplique vers le ciel, la cantatrice vacille et sa voix s'éteint, tandis que ses échos résonnent encore dans l'immensité monstrueuse de l'Opéra. Le silence les cueille ensemble, essoufflés et rompus. La chanteuse, Elvira Cavalieri – une belle dame à la peau sombre et à l'abondante chevelure noire – lance un regard flamboyant de fierté vers le jeune chef d'orchestre, la poitrine à peine haletante. Dans un soupir comblé, elle étire sa nuque en arrière comme un chat se prélassant au soleil et une expression de ravissement éperdu illumine son visage.
Elikia lui offre en retour un très large sourire derrière ses partitions et son piano, rayonnant d'une puissante admiration. Ses deux mains s'envolent du clavier et font éclore de vifs applaudissements entre leurs paumes abîmées. Il y a quelques années maintenant qu'il travaille avec Elvira, sa voix céleste et son âme noble et sincère. Elle est loyale et dévouée à son art comme aucune autre, ou presque, et couple ces qualités à une sévérité morale qui en fait une bonne amie du jeune Prince mais lui donne aussi une réputation d'orgueilleuse. Elle avait pris très à cœur le serment qu'avaient prêté les musiciens, les chanteurs, les décorateurs, les maquilleurs et les costumiers, pour garder l'opéra tout à fait secret jusqu'à la première.  

Le baryton, Ildebrando Bellone, un grand homme épatant de prestance, à la peau noire et aux longs cheveux tressés, ainsi que la mezzo sont d'humeur plus légère. Ivres de leur effort conjoint, ils gloussent de concert et Elikia dirige ses applaudissements avec eux en riant à son tour. La seconde chanteuse, une femme au teint doré et aux petits yeux malins, se permet même de tirer son jupon et de s'incliner facétieusement devant le compositeur.
Bientôt, chacune de ces drôles de fées de théâtre a quitté la peau de son personnage, elles se rassemblent autour du piano et se penchent sur les partitions comme au-dessus d'un couffin pour y murmurer délicatement quelques souhaits. Le tout jeune compositeur fredonne en se concentrant sur ses portées et ses pieds nus clapotent en cadence, dans un petit bruit mat, entre les pédales de l'instrument et les planches de la scène. Cueillant un crayon de graphite sur la caisse du piano, il apporte de très légères, mais fines corrections à la chanson.

Puis, couvant son travail d'un regard brillant, il allonge ses bras en avant et son corps mince frissonne d'aise sous son ample chemise bleue lagune. Il relève alors les yeux vers sa troupe et les félicite chaudement à grands renforts de sourires réjouis, avant d'entourer de compliments Elvira, plus spécialement, sur sa voix expressive, son medium chatoyant, son aigu saisissant et sa ligne de chant nuancée. Il achève en la prenant paisiblement dans ses bras et elle dodeline de la tête, rougissante et flattée. Ensuite, il convient de donner quelques directives aux chanteurs et quelques pistes, enfin, pour travailler sur une meilleure osmose dans ce trio.
Pour rendre la conversation plus agréable, Elikia s'élance dans les coulisses sans cesser de parler, toujours aussi dynamique malgré la fatigue de ces dernières journées qui comme à lui peser sur les épaules. Il tire sur scène un chariot de rafraîchissements (et de sandwichs) et s'empare de quelques verres pour offrir à boire à ses collaborateurs. Il y a là de l'eau bien sûr, du lait, diverses sortes de limonades, de thés et de cafés glacés, de jus froids, d'orangeades et de citronnades. Il n'a pas jugé nécessaire de commander des boissons chaudes. Certes, les murs de pierre de l'Opéra conservent admirablement la fraîcheur en ces lieux, mais en cette saison des Forges, si proche de la fête d'investiture et de la première représentation de ses Contes, il tient à choyer et dorloter ses petits chéris et leurs vaillantes cordes vocales. Il prend leurs commandes très civilement et les sert, sans d'autre souci que de les satisfaire. Les convenances qui appartiennent à son rang lui sont bien éloignées, il n'y avait de toute façon jamais été initié.
Quand vient son tour, il néglige le café qui a tendance à décupler sévèrement son caractère électrique, et choisit comme d'ordinaire un matcha glacé dont les vertus stimulantes le rendent plus calmement productif. Il s'en sert une grande tasse, qu'il couronne de lait froid, et qu'il mélange à la cuillère. Son breuvage vert et onctueux en main, il en prend une longue gorgée après avoir trinqué joyeusement avec le reste de la troupe. Puis tandis qu'il s'essuie la bouche dans le coin d'une serviette, il gonfle ses poumons d'une profonde inspiration et s'assoit enfin sur son tabouret, prêt à se remettre au travail.

Mais leurs échanges et leurs rires, très passionnés et très enthousiastes, doivent prendre fin quand l'orchestre fait son entrée par la porte du fond en amenant avec lui quelques autres tempêtes de bavardage. Il s'agit de saluer tout ce beau monde, alors qu'ils s'installent tout en bavardant dans la fosse et sortent leurs divers instruments de leurs étuis. Après cela, il faut aider le régisseur à ranger le piano dans les coulisses, pour laisser toute la scène aux comédiens, et il semble que la répétition intégrale de l'opéra puisse enfin commencer.

Enfin, presque. On ne trouve pas encore trace du ténor à la voix souple et brillante qui incarne le héros de la pièce, Théo de Hautecœur. Elikia n'ignore pas qu'à l'occasion de sa fête d'investiture, comme cela avait été le cas lorsqu'il avait pris la tête du Conservatoire, quelques années plus tôt, le public et les critiques se montreront plus exigeants que jamais devant son travail. C'est pourquoi il a choisi avec presque autant de soin le chanteur qui incarnerait son premier rôle que le thème de l'opéra lui-même. Il lui fallait à la fois un homme sérieux en qui placer son entière confiance, et en même temps un artiste audacieux, créatif et charismatique, capable de fasciner un très large auditoire. Le doux Théo, consciencieux en toute chose, a le charme du rêveur indomptable, capable de passer des heures et des jours dans la solitude, la juger plaisante, et de surgir de ses songes pour se représenter au monde tout à coup, plein de passions et de feu. Cependant, il reste un enfant de la Lune. Quand le goût de la fête, des petites folies et des grands spectacles le quitte, il retourne paisiblement à ses méditations dans sa retraite, à ses livres, et à ses exercices personnels.
Quelques heures plus tôt, il avait fait la demande de se retirer dans sa loge pour travailler seul et Elikia le lui avait permis avec tendresse. Mais il faut désormais remettre la main sur lui.

« Calvin ! »

Le cri du jeune compositeur retentit à travers la scène jusque dans les coulisses. Toutefois, son empaffé de secrétaire ne daigne pas répondre. Elikia grimace. Cadet d'une vieille famille d'Industriels spécialisée dans l'armement, Calvin n'a pas inventé l'eau chaude et il était difficilement envisageable pour ses parents de lui confier la moindre responsabilité dans les affaires. Sa mère, désespérée de le voir mollassonner dans leur grande villa du District Balnéaire, l'avait refilé à Elikia avec qui elle était en relation depuis quelques années, et il lui avait offert cette place au Conservatoire, bon gré, mal gré – parce qu'en vérité, il ne pouvait pas se permettre de froisser le peu de ces gens avec qui il entretenait encore des rapports corrects. Hélas.

« Où diable est-il encore passé, celui-là... ? maugrée-t-il en reconduisant ses pas vers la scène, avant de manquer de se faire renverser par un colosse blond qui surgit des coulisses. Ah, Calvin ! S'il vous plaît, pourriez-vous...
Maître Lutyens ! C'est terrible !
Qu'y a-t-il, Calvin ? »

Les mains de son secrétaire tremblent en rehaussant ses larges lunettes d'écailles sur son nez et il lance un regard de chiot affolé vingt centimètres plus bas, où son employeur prend une bonne inspiration et tente de son mieux de dissimuler son exaspération.

« On a dû vous mentir au sujet de cet Opéra ! s'exclame-t-il, dans un hoquet. Je vous jure, j'ai vérifié chaque recoin dans les coulisses, et impossible de trouver une cour ou un jardin ! Il va falloir chercher un autre théâtre pour votre représentation, on n'aura jamais le temps de faire des travaux d'ici là !
… Calvin. »

Un silence pesant s'impose entre les deux hommes. Elikia s'efforce très péniblement de demeurer stoïque, et le colosse de ne pas se dandiner sur place. Le jeune homme bat des cils, puis passe une main derrière ses lunettes pour se frotter les yeux.

« Je vous ai déjà expliqué, vous vous souvenez ? rappelle-t-il, d'un ton aussi mesuré que possible. Il n'y a pas vraiment de cour et de jardin dans un théâtre, ce ne sont que des façons de parler. Comme bâbord et tribord, sur un bateau. On utilise ces termes pour parler de gauche... et de droite...
Moi, de toute façon, j'ai jamais rien compris à ces histoires,
gémit le blondinet. La gauche, la droite, selon comme on est tourné, ça change tout !
Mais c'est justement le principe de... Oh, et puis... ! »
Pris d'un élan d'irritation, Elikia lève ses deux mains en l'air avant de gonfler sa poitrine d'un souffle résigné et de ravaler sa salive, ainsi que sa colère. « Calvin, s'il vous plaît, la répétition est sur le point de commencer, il faut aller trouver Monsieur de Hautecœur dans sa loge afin de le prévenir et qu'il se tienne prêt. Pourriez-vous faire cela pour moi ?
Alors ça ne pose pas de problème, vous êtes sûr ?
Certain, Calvin. Soyez gentil... ne perdez pas de temps en chemin. »

Il serait bien capable de s'égarer dans l'Opéra, ce pauvre hère. Il hoche la tête d'un air coupable et fait demi-tour pour disparaître derrière une porte de service, dans les coulisses. Elikia, quant à lui, passe une main dans sa nuque et jette un regard embarrassé vers ses chanteurs qui répriment tant que mal leurs rires.
Tout en buvant les dernières gorgées moelleuses de son matcha, moelleuses et végétales, il fait signe au régisseur de fermer les lourds rideaux en velours sur la scène. Pendant que lui-même s'en va troquer son grand verre vide avec sa baguette de direction, des éclats rutilants lui parviennent depuis la fosse d'orchestre, où les musiciens commencent à s'accorder dans des sifflements de trompette et des stridulations de cordes. Avec une profonde inspiration, Elikia lisse sa combinaison en soie par-dessous son ample chemise bleue et se glisse entre les rideaux pour longer l'étroit ponton qui prolonge la scène autour de l'espace réservé aux instrumentistes. Ce petit ajout architectural qui a pour but de rapprocher les chanteurs de leur public n'est pas commun à tous les théâtres, mais le grand opéra d'Excelsa est à la pointe de toutes les innovations scéniques. Le Conservatoire, après tout, a toujours dépensé sans compter pour éblouir les élites et ses mécènes qui avaient longtemps contribué à sa survie en tant qu'institution. Mais aujourd'hui... Aujourd'hui, les artistes ont réussi à prendre le propre sort en main. Avec un Prince au Conseil, un mot d'eux suffit à faire s'agiter la foule et à inspirer du zèle à tous ceux qui désirent s'approcher du pouvoir, sentir luire sa flamme, et la tenir peut-être un jour entre leurs doigts.

Mais en cet instant, le jeune compositeur, quoique nouvellement élu, n'a que faire des considérations politiques. Pour l'heure, il a une répétition sur le feu et une ouverture d'opéra à diriger sans attendre. Le visage rougi par ses allées et venues de petite tornade à travers le plateau, le voilà qui saute lestement de la scène à présent pour rejoindre son poste de chef d'orchestre sur un petit promontoire, devant ses musiciens. Il s'étire méthodiquement afin de trouver une posture confortable, puis échange un regard entendu et un sourire complice avec sa large troupe. Sa baguette se lève gracieusement. Et à son signal, des grondements sourds s'éveillent depuis les profondeurs gargantuesques de l'opéra.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Contes Cruels ♔ Solo   Mer 5 Déc - 16:41

L'introduction n'est pas violente, en réalité, quoi qu'elle souffle un vent de menace : elle arrive sur la pointe des pieds, s'insinue dans chaque recoin de l'Opéra comme une étrange fumée, et fait planer un climat inquiétant dans l'immense parterre vide et sur les balcons hauts perchés. Les violons et les altos grincent en trémolo au-dessus des sombres motifs des cordes graves, entrecoupant leurs murmures et leurs couinements aigus de silences de nature sinistre.

Elikia a toute sa partition en tête : celle qui trône sur son pupitre ne lui sert que de pense-bête sur lequel il jette un œil très occasionnellement, lorsqu'il craint de faire une erreur. Comme tout à l'heure au piano, c'est à lui que revient la tâche délicate de sculpter la musique. L'exercice requiert à la fois une grande solidité physique et psychologique car une fois lancé, il en a pour deux heures et demie de concentration intense, d'attentions spécifiques accordées à une centaine d'exécutants qui doivent jouer des parties différentes en parfaite harmonie, de station debout et de danses expressives, du corps, du visage, des mains et de la baguette. La baguette elle-même, qu'il tient avec légèreté, du bout des doigts, est chargée d'une espèce d'électricité ou de vie propre, qu'il doit dompter dans ses plus infimes mouvements pour les doter de significations soignées et rigoureuses.
Malgré son sérieux, Elikia se sent un peu ému, comme chaque fois, alors qu'il perçoit ses idées se propager et se transformer en matière, même évanescente, en redoutables ondes sonores promptes à faire frissonner les échines et frapper les cœurs.

Des sons bizarres criblent leur mélodie sournoise. Par un singulier artifice musical, ils semblent parfois lointains, inexplicablement, comme des cris qui parviendraient, étouffés, d'une obscure région du rêve. On croit percevoir des ricanements sous les archers des violons, des galopades de rongeurs infâmes quand les cordes se pincent avec fébrilité.
Et puis, soudain, une clarinette fait entendre un dessin en notes répétées, qui se tortille à travers l'orage frémissant de l'orchestre, une sorte de joie effrontée bientôt écrasée sous les cascades brutales et épiques des cors et des trombones. Mais la clarinette moqueuse ressurgit presque immédiatement, et plongeant son regard dans celui du musicien, Elikia se penche doucement et lui communique quelques signes très exacts pour annoncer la joie grotesque et ironique de la clarinette, qui suit sur le champ. Le compositeur hoche la tête avec une entière satisfaction.
Rejoint par des hautbois et un piccolo, ce chant goguenard grimpe en cœur, toujours plus riche et impertinent, déformé par les trilles et les appoggiatures, il gonfle et explose dans un mouvement orgiaque, doublé par la quintette des cordes en cohortes. Ce sont enfin les rugissements d'une armée infernale qui résonnent puissamment dans tout le théâtre et qui tourbillonnent comme une ronde de monstruosités dans un esprit malade.

Après ce nouveau coup d'éclat, une descente glaçante des cordes entraîne avec elle un apaisement lugubre dans la fosse d'orchestre, où les instruments sont gagnés par un repos d'outre-tombe. Chantonnant à la façon d'une berceuse, interpellant les pupitres avec discrétion, esquissant quelques moues sur son petit visage réjoui aux traits expressifs, Elikia respire avec son orchestre. D'un geste vif, au milieu marasme, il convoque le tintement lent, sur une seule note, d'une lourde cloche qui monte alors des profondeurs. C'est le glas des morts, glacial et terrifiant, qui trouve son écho affaibli dans la distance. Un petit sourire enflammé frémit sur les lèvres du Prince et ses cils papillonnent dans le vague. Oh, il adore ces cloches. On ne songe pas souvent à les utiliser, mais amené avec mesure et cadence, leur carillon produit un effet fabuleux.
Une oraison grave, épouvantable, se joue sous sa férule, interrompue effrontément par des bois, des violons et altos qui fanfaronnent d'un ton nasillard. On ne sait quelle supplique les cuivres entonnent si sentencieusement, soutenus par le ronflement religieux des serpents et des ophicléides, étranges instruments aux corps noirs et dorés, reptiliens, lourds et tortueux. Cela ne ressemble ni à une prière d'amour, ni de détresse ou d'humilité. Plutôt à un rêve de grandeur, qui sera porté et moqué par tout l'opéra.

Quand la litanie s'achève, les abominations invoquées par l'orchestre se préparent à une nouvelle ronde vivace qui défie toutes les règles musicales en usage. Des airs empruntés au registre des messes des morts s'élèvent, au souffle grandiose et terrible des bassons et des tubas, puis se déforment en rondes grinçantes et allègres, métamorphoses parodiques de la majesté et de la solennité. Les musiciens attaquent les cordes par le bois de leurs archets et démembrent impitoyablement la matière sonore au moyen d'effets de rupture chaotiques – trémolos, trilles, arpèges brisés, notes piquetées...
Le corps et les sens chaloupés, le jeune chef d'orchestre se mêle à ce stupre surnaturel, démentiel tumulte orchestral où les danses sont peu à peu aspirées par un océan titanesque de sons. Et enfin, cette folle débauche musicale, déployée à toute volée depuis tous les pupitres de l'orchestre, est foudroyée d'un extraordinaire coup de cymbale. Elikia reprend son souffle. Le silence retombe.


Référence : Symphonie fantastique, mvt 5, « Songe d'une nuit de Sabbat », H. Berlioz.
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