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 Of lobster clawed boys and bearded ladies.

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Isabela Velásquez
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Vice : Aveuglement
Faction : Prieuré
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MessageSujet: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mar 30 Jan - 17:53

La soirée est déjà raisonnablement entamée lorsqu’Isabela franchit le petit escalier qui conduit à La Barbe de Madeleine. A cette heure de la nuit, le petit sous-sol du bar-auberge est rempli de rires, de musique, et l’air y a un goût de fumée. La lumière, chaude et dorée, étreint les peaux et cascade sur les vêtements des danseurs, miroitant dans chaque bijou, et dans chaque pierre, de tous les feux qui l’animent.

La décoration est faite de velours, de rocaille et de dorures en toc, dont le vernis, parfois s’écaille ou se ternit. Le reste est de bois, et de meubles dépareillés, tous très confortables. Des banquettes, des tabourets, des fauteuils aux coussins rapiécés, tous semblant avoir appartenus à des époques et des lieux différents. Il n’y a pas beaucoup de place, entre les tables, aussi ceux qui veulent danser improvisent, ici et là, escaladant parfois le mobilier, sous les cadences enrouées d’un vieux piano – et d’un vieux pianiste – quand la nuit touche à sa fin.

L’un des murs de pierres nues abrite quelques étagères, sur lesquelles s’entassent tout un tas de livres aux couvertures plus ou moins aguicheuses. Il y a là des duchesses coquines, d’extravagantes orgies princières, et toute une ribambelle d’amants audacieux, pressés, toutes et tous, entre les pages cornées de leurs jolis romans. Devant eux, deux larges canapés de velours rapiécé trônent, entourés de quelques dessertes, invitant à s’y effondrer pour reposer ses jambes et son tournis.

De l’autre côté, le bar, tout d’une longue et solide pièce de bois, fait battre le cœur de la fête. Il est recouvert de la cire de dizaines de bougies, et longé par six hauts tabourets ornés de pierrailles. Derrière lui, d’interminables rangées de bouteilles aux étiquettes plus ou moins extravagantes, et au contenu plus ou moins douteux, et, bien sûr, la patronne, Madeleine, qui s’y affaire avec sa petite femme Ludiline.

La première est grande et tranquille, toute en longues robes et en foulards de soie, tandis que sa moitié est plus petite et nerveuse, et aime à coller de petites pierres brillantes au coin de ses yeux. Mais ce qui différencie véritablement Madeleine de sa femme, et de toutes les autres femmes de l’assemblée, d’ailleurs, ce sont indiscutablement les poils si doux et si élégamment coiffés de sa longue barbe noire.

Dans le mur restant, enfin, une alcôve de pierre a été creusée, et son entrée cernée de lourdes tentures pourpres. La plupart du temps, elles restent fermées au reste de la salle, servant alternativement de salle de pause pour les trois employées – et entraîneuses – de Madeleine, ou de petit salon privé. Parfois, pourtant, les rideaux s’écartent et autorisent un ou deux petits veinards à venir s’y étendre à leurs côtés, dans un enchevêtrement de coussins, de tapis et de voiles très confortables. Dès lors que cette invitation est obtenue, il ne tient plus qu’à un peu de fortune ou beaucoup de charme pour que celle-ci ne se prolonge à l’étage, et en bonne compagnie.

En ce qui concerne Isabela, elle espère bien en être, ce soir là, car après la semaine qu'elle a passé, elle a un besoin fou de bonne compagnie. Et puisqu'elle a si bien travaillé qu'on a décidé de lui accorder une prime, si les "filles" de Madeleine ont un peu de leur douceur à lui consacrer, elle sera même en mesure de compenser leurs aimables efforts.

Elle est rentrée tôt de la Caserne, cette après midi-là. Après s’être accordé le luxe d’un bain interminable, en compagnie de Naia, qui l’a aidée à démêler un peu ses cheveux, art délicat où Isabela elle-même n'excelle pas tout à fait. Le résultat n’est pas miraculeux, mais elle a fait du bon travail, et la crinière indomptable a été momentanément maîtrisée, et enroulée dans une natte épaisse qui flotte à présent sagement sur l'épaule de la jeune prieuse.
La fin d’après midi a été consacrée à quelques achats de dernière minute, puis elle s’en est retourné à la maison – une simple chambre mansardée, à quelques rues de la caserne, où sa mère avait un lit, un poêle, et Isabela quelques affaires disséminées – pour nourrir ses oiseaux. Enfin, après avoir caché la moitié de sa prime à l’endroit habituel, pour éviter qu’Ambrosia n’en profite pour aller se saouler avec, elle a enfilé sa robe, ses gants, ses bottines et son parfum, et elle s’en est allée, presque méconnaissable.

Si ni sa taille ni sa relative notoriété dans le quartier ne lui permettent de faire parfaitement illusion, c’est pourtant un changement aussi radical que ravissant qui s’est opéré chez la jeune prieuse. Un peu de maquillage est venu lui assombrir les lèvres et les paupières, et dans son sillage flotte une très légère odeur de vanille. Sous le long manteau dont elle a couvert ses épaules, sa peau s’est enveloppée d’un velours émeraude, qui lui serre la taille, sous un décolleté charmant et flotte librement de ses hanches jusqu’à ses chevilles. Les manches, longues, elles aussi, sont fendues à partir des épaules, et quelques broderies florales ornent les ouvertures d’une bordure dorée.
C’est là l’unique robe de sa penderie, et elle lui est plus précieuse que tout ce qu’elle possède. De même pour les bottines : un cadeau de Justinien qui, malgré tout le soin du monde, commence à accuser le poids des années, mais demeure absolument irremplaçable.

Elle n’a pas l’air d’une princesse, Isabela, dans sa robe vieillotte, un brin de gypsophile dans les cheveux pour tout bijou, mais elle a l’air d’une jolie femme, et pour ce soir, cela suffit à son bonheur.

Quelques regards se soulèvent, à son entrée. Certains curieux, d’autres simplement contrarié par le léger courant d’air qu’elle invite, en poussant la porte. Aucun, cependant, ne s’attarde. Isabela referme derrière elle, et s’avance vers le bar, en saluant Ludiline, qui traverse, dans l’autre sens, un plateau à la main. Ignace, le vieux pianiste attitré du bar, et présentement accoudé au comptoir avec un verre de scotch, se lève à son arrivée, et cède gracieusement son tabouret à la jeune prieuse.

« Merci Ignace.
- Mais de rien, ma ciboulette ! »


Ignace est… un être un peu particulier. Un vieil homme étrange au dos vouté, et aux articulations cagneuses mais toujours vêtu avec une rare élégance. Sur sa tête trône un tout petit chapeau rond, perché sur un nid de longs cheveux blancs et soigneusement coiffés, et derrière la correction de ses énormes lorgnons, deux petits yeux minuscules, noirs comme les touches de son piano. Il n’est pas méchant pour un sou, mais les années semblent avoir fait quelques trous dans sa pauvre cervelle, et si ses vieilles mains se souviennent encore parfaitement comment jouer de son instrument, son vocabulaire, lui, s’est agrémenté de quelques… exubérances.

« Bois un clou à ma sauterelle, tu veux ?
- Bien sûr, Ignace. Passe une bonne… »


Et puis elle réalise, soudain, que quelque chose cloche. Parce qu’Ignace est là, devant elle, dans son petit veston impecable, et pourtant…

Pourtant il y a de la musique, qui danse, dans les airs crépitant du petit bar.

« Soirée…?»


Dernière édition par Isabela Velásquez le Dim 22 Avr - 23:05, édité 1 fois
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Elikia Lutyens
Prince Compositeur

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Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 8 Fév - 23:36

Dès le lendemain de son investiture, Elikia avait passé cinq journées entières et quatre longues nuits à travailler, s’accordant seulement quelques heures de repos lorsqu’il s’assoupissait par mégarde sur les pages d’épais et poussiéreux registres, sous la lumière grésillante d’une ampoule dans les archives municipales, ou dans son bureau à peine meublé du Palais. Il n’osait pas encore s’endormir dans son appartement qui avait été, d’après sa camériste, la chambre mortuaire du Prince Denvis Shah, quelques semaines auparavant. Rien que d’y penser, cela lui donnait des sueurs froides. Quant à rentrer chez lui, il n’y pensait pas encore. Il avait déjà trop d’idées en tête, qui bourdonnaient, bourdonnaient si fort, dans un tel vacarme, qu’elles couvraient toute autre préoccupation. Il lui était difficile de s’imaginer comment les autres Princes organisaient leurs journées, les siennes étaient saturées de cette frénésie qui le précipitait d’une tâche à l’autre avec un appétit d’ogre.

On lui avait dit d’un ton de parfaite bienveillance : « l’adaptation prendra un peu de temps, il n’y a aucune urgence », mais c’était quelque chose qu’il comprenait très peu. En tout cas, la folle énergie qui l’habitait depuis ses derniers jours le persuadait du contraire et il s’était très vite retrouvé à faire appeler le personnel à des heures indues pour obtenir des documents, tant et si bien qu’à force de se faire lever au beau milieu de la nuit et de subir chaque fois la même avalanche d’excuses, l’archiviste lui avait cédé un double des clés pour descendre au sous-sol. Les petits employés zélés du Palais ne savaient plus où donner de la tête. Et au Conservatoire, pendant ce temps, on respirait un peu.

Déjà, il s’était mis en tête de poursuivre deux grands objectifs à la fois : le premier était monumental, il consistait à poser les bases de l’ambitieux chantier législatif qui avait motivé sa candidature aux élections ; le deuxième concernait un plan d’urbanisme destiné à relier par voies de tramway les Districts les plus en marge au centre-ville. Pour l’un comme pour l’autre, il potassait des liasses de décrets et de Contrats signés par la Ville, prenait des notes qu’il ficelait en gros dossiers et cela commençait à s’amonceler et à donner un peu de relief à son bureau. Il avait trouvé une table de travail pour peu de choses chez un menuisier et avait fait déménager une de ses bibliothèques jusqu’au Palais : pour le moment, cela suffisait amplement. Il avait d’autres impératifs en tête et ne comptait pas se présenter les mains vides au premier conseil des Princes. Il avait des projets, c’était très bien, maintenant il faudrait réunir des arguments assez solides pour convaincre ses collègues de leur très immédiate importance.

Il y avait aussi bon nombre de lettres de félicitation auxquelles il devait apporter de chaleureuses réponses, et surtout des courriers plus sérieux à rédiger pour offrir des postes de conseillers parmi son très large cercle de connaissances. Il avait besoin de l’aide d’experts en des domaines très divers, des juristes, des architectes, des ingénieurs, des spécialistes financiers, et des intellectuels aussi, tout simplement, des penseurs dont les idées étaient toujours bonnes à considérer.
De très bon matin, on lui transmettait également la Une des journaux et la presse devait toujours attendre son feu vert pour lancer la diffusion de ses numéros quotidiens. Pour le dire simplement, cette pratique lui filait déjà de l’eczéma purulent. Mais c’était à lui de le faire, et si quelque chose dans leur journal du matin ne plaisait pas à ses confrères, il en serait tenu pour responsable et les rédacteurs eux-mêmes en paieraient probablement le prix fort.

Et puis, enfin, il lui fallait organiser d’inoubliables festivités pour célébrer son élection. Partout dans le beau monde on lui reconnaissait de grands talents de maître de cérémonie, mais on réfléchissait rarement au travail que cela représentait de donner de pareilles réceptions, de si beaux récitals et d’inédites expositions. Il était rarement sorti du Palais ces derniers jours, mais chaque fois il filait en trombe au Conservatoire pour donner des salves d’instructions à l’administration et aux directeurs des différents départements, planifiait des rencontres, tournait partout comme une tornade et s’évaporait finalement au soulagement général. Au milieu de la paperasse savamment empilée sur son nouveau bureau s’égrenaient les partitions d’un opéra qu’il comptait finir d’ici-là et qu’il dissimulait en toute hâte quand on frappait à sa porte.

Bien sûr, cet accès de frénésie n’aurait pu durer éternellement. Ce soir-là, il avait levé la tête de son ouvrage, froncé du nez en jetant un regard par la fenêtre et frémi longuement. La fatigue lui était tombée dessus comme un coup de masse. Les minuscules caractères où ses pensées étaient restées collées des heures et des heures durant s’étaient ratatinés sous les reflets de ses lunettes, tant et si bien que bientôt, chaque mot n’eut plus l’aspect que d’un gros pâté illisible d’encre noire. Il s’était frotté les yeux, et en s’étirant comme un chat dans son siège peu confortable, il avait décidé que cette nuit-là, il se ferait la belle. Il irait danser, jouer de la musique, chanter, boire un peu aussi, et s’amuser surtout : son esprit papillonnait déjà sur ce que serait sa parure du soir et ses pieds trépignaient en jetant de joyeux échos dans ce bureau vide où seul toussotait un phonographe.
Ce n’est pas très bon de ressasser sans trêve ni repos des affaires graves et importantes. On finit par se boursoufler et s’appesantir comme ces grands hommes qui ne regardent le monde qu’en pinçant des lèvres, comme une foule de petites choses mesquines et superficielles. Le sérieux : ce symptôme évident d’une mauvaise digestion.
Alors Elikia laissa au Palais ce qui lui semblait soudain être des semelles de plomb et s’enfuit sans avertir son escorte jusque chez lui.

Il n’était pas question qu’on le suive là où il irait. Ce serait comme annoncer sa visite au tout venant, céder la place aux courbettes obséquieuses plutôt qu’aux surprises et à leurs charmes inattendus. En outre, il ne tenait pas à ce qu’on lui fasse une haie d’honneur au milieu d’un cabaret populaire, ce serait grotesque.

Alors une fois posté devant sa garde-robe mirobolante, dans sa chambre au District Balnéaire, il a employé tout son art à se déguiser et est sorti presque tout à fait métamorphosé dans les rues rougies sous le crépuscule. Un grand chapeau de femme noir aux bords tombants ombrage ses traits, orné de quelques tulles carmin noués élégamment autour d’un hibiscus. Le maquillage n’a pas eu fort à faire pour adoucir son visage déjà lisse et rond. Il s’est surtout appliqué à rendre son teint lumineux, ses cils plus enrobés derrière ses lunettes et ses lèvres aussi rouges, brillantes et savoureuses que des cerises ou des groseilles. Sur ses paupières, il avait jeté un peu de poussière dorée, accordée au vernis à ongles caché sous une paire de gants blancs. Sa cape noire, en beau velours, dissimule le reste de ses atours, sauf une paire de bottines à talons qui claquent et trottent sur le pavé, puis sautent sans regret dans la première diligence.

Il fréquentait La Barbe de Madeleine depuis les premiers vagabondages de son adolescence. A l’époque, il n’habitait pas très loin de la Borée, ce qui avait rendu facile de s’acoquiner avec les trois charmantes entraîneuses qu’emploie la patronne. Il emmène encore régulièrement Chani, Yaêl et Lelwani au théâtre et à l’opéra, quand il ne s’agit pas simplement de s’adonner à quelques parties de jambes en l’air dans un carrosse. Ils étaient tous les quatre de la même espèce, celle des comédiens aux sourires lumineux et aux allures lascives, un peu fées, un peu fauves aussi, mais tout en délicatesse.

Chani est l’aînée des trois amies et farde sa trentaine bien entamée avec art. Son visage est frais, encadré de boucles châtains, et sa peau d’un beau miel. Ce soir-là, dans l’ambiance tamisée du bar, elle a enfilé une chemise d’homme qui sied parfaitement à ses épaules, ainsi qu’un long tailleur noir, et un nœud papillon traîne avec indolence, défait, autour de son cou. Elle attend au comptoir que la salle se remplisse, en causant avec Madeleine d’une voix placide, mais bienveillante.
A ses côtés, Yaêl, habillée également à la garçonne, fume une pipe très étonnamment ouvragée, dont le fourneau est sculpté en forme de tête de lion : elle referme ses doigts dessus et tire quelques bouffées de tabac épicé. C’est une grande fille aux cheveux sombres, un peu maigre, au teint caramel et aux mains calleuses. Elle lance des sourires narquois autour d’elle, ourlés de commentaires qu’elle ne prononce pas. Elikia n’ignorait pas qu’elle était adepte des paradis artificiels, mais les filles et lui n’en parlaient jamais qu’à demi-mot, et il avait pris depuis longtemps l’habitude de ne jamais lui donner d’argent directement. On savait trop bien ce qu’elle en ferait.
Lelwani, enfin, une petite jeune femme aux courbes généreuses, boit un verre de vin entre l’une et l’autre, enveloppée d’une robe faite de voiles et de jupons superposés et qui arbore un profond décolleté. Elle orne celui-ci de nombreux colliers de fausses perles et de rocailles, autour desquels ses doigts s’enroulent, quand ils ne se perdent pas dans les anglaises courtes et soyeuses de ses cheveux noirs. C’est la première à apercevoir Elikia lorsqu’il passe le rideau de l’entrée.

Sa cape tombe lorsqu’il rejoint ces demoiselles au bar et dévoile le reste de son costume sous quelques gloussements intrigués. Par-dessus une douce chemise de soie, couleur crème, dont les manches flottent, coulent et bruissent doucement sur ses bras, il s’est étreint d’un corset à volants, dont le rouge framboise rappelle avec justesse celui qu’il porte aux lèvres. Un parfum d’agrumes s’échappe de son boa alors qu’il le détend sur ses épaules, et les notes de citron, de pamplemousse et de bergamote s’enveloppent de musc blanc, d’iris et de jasmin en prenant leur envol. Il étire ses pattes de chat, fuselées dans un pantalon de velours noir, très près du corps, tout en s’asseyant parmi la compagnie. Ludiline le débarrasse gentiment de son chapeau et de son manteau et Madeleine lui sert un généreux verre de vin, tandis que les bavardages démarrent déjà de bon train. Il serre entre ses doigts un mince fume-cigarette en ambre et souffle quelques fumerolles réconfortantes au-dessus de sa tête, le cœur en fête.

« Eh bien, tous tes nouveaux privilèges ne te suffisent pas, il faut encore que tu viennes faire la roue ici, Eli ?
Yaêl, enfin…
proteste Lelwani, à mi-voix, par-dessus sa propre coupe de vin.
Quoi ?
Ne parle pas trop fort,
ponctue Chani, si les gens le reconnaissaient…
C’est drôle,
glousse insouciamment Elikia, parmi quelques volutes blanches, j’ai l’impression de faire le mur, comme autrefois. J’espère que ma petite escapade ne les mettra pas trop en rogne…
Qui donc ? Je veux dire, tu fais bien ce que tu veux, il n'y a personne pour te donner des ordres, maintenant, pas vrai ?
Oh, tu sais bien que même s’il m’était formellement défendu de vous rendre visite, je le ferais malgré tout, Lel,
annonce-t-il, en portant une main à son cœur d’un geste théâtral, il ne se passe pas un jour sans que mon esprit dévoré de passion ne se tourne vers vous.
Pfff… »

Il échange un regard roublard avec Yaêl qui pouffe un peu du nez et en se redressant, appuyé au bar, il pose un baiser complice sur les lèvres douces de Lelwani, qui ne se dérobe qu’une seconde trop tard en prenant un air boudeur.

« Oh, allez, c’est vrai, vous m’avez manqué. » Il fait tomber la cendre de son fume-cigarette en le tapotant distraitement au-dessus du récipient prévu à cet effet. « Sinon je ne me serais pas pointé à la sainte-Barbe dès ce soir. Qu’est-ce que vous croyez ?
Tu viens juste ici pour mettre des corsets et du rouge à lèvres, espèce de fripouille. »
Chani bat de ses lourdes paupières dorées et lui offre un regard amusé. Il frétille, en dissimulant un sourire tout excité au bord de son verre. « Tout le monde le sait, et ça ne nous a pas échappé non plus.
C’est très injuste, ce que tu dis.
Moi, tu m’as manqué,
reprend Lelwani, d’un air de grande-duchesse offensée.
Mais tu m’as manqué aussi, mon ange… Je suis désolé, pardon de t’embêter. »

Il caresse gentiment la main de Lelwani, en esquissant un sourire sincère, et plus tendre, puis il s’enquit bientôt de la santé et des affaires de la bonne compagnie. Une heure passe, les rires sont gais et les conversations légères. Le bar gagne peu à peu en clients et Chani en particulier, accueille un de ses galants habituels : le comte Dumarssis, un jeune homme couvert de taches de rousseur, issu d’une famille désargentée.

Et puis, on commence à avoir les jambes qui démangent, à nouveau, et Eli se lève, écrasant une dernière cigarette dans le cendrier, pour aller papoter aimablement avec le pianiste, Ignace. La conversation tient à peine debout, pour les raisons qu’on connaît, mais le vieux est d’une rare prévenance et il comprend malgré tout le souhait du garçon. Il lui cède la place devant l’instrument, en prétextant qu’un verre l’attend au comptoir, et Elikia s’assoit sur la banquette, en agitant ses doigts dans le vide avec enthousiasme.
Il s’échauffe d’abord avec un morceau tranquille qui attire Lelwani près de lui, malgré tout, puis après avoir rassemblé assez de concentration, il s’attaque à une pièce qu’il a composée récemment, pour un ensemble de deux pianos, un célesta, une flûte, un alto, des violons et un violoncelle. Il s’est déjà essayé à la variation sur un seul instrument et si l’exercice requière toute son attention et son adresse, il retrouve la difficulté de l’exécution avec beaucoup de plaisir.


L’œuvre est d’une extrême délicatesse et les clients, mal habitués à ce genre de raffinement, interrompent pour la plupart leurs conversations et dressent l’oreille, intrigués par cet étrange ballet aquatique. La mélodie est limpide, troublante, et de l’écume scintille dans le bousculement des notes, sous les doigts de l’artiste. Les filles sont bientôt toutes les trois autour de lui, silencieuses, à présent, des sourires rêveurs aux lèvres, et elles sont les premières à applaudir la petite pièce quand il en arrive au bout.
L’attention du bar-auberge est maintenant tout à fait tournée vers le piano. On reconnaît la patte du Conservatoire quand on l’entend. Elikia finit son verre de vin et accède à une première commande : un petit air à la façon d’un de ses collègues sur qui une dame a jeté son dévolu. Pendant un certain temps, les propositions s’enchaînent à qui mieux mieux et il y répond avec une bienveillance mêlée d'une joie toute pure, revisitant ça et là des pièces écrites parfois par lui, parfois par d’anciens compositeurs, ou encore quelques bijoux musicaux qui ne lui appartiennent pas et qui ont réussi à séduire la mode jusqu’au cœur de la Borée.

Mais peu à peu, les propositions commencent à s’amenuiser et lorsqu’on ne s’échange plus que des regards incertains, Yaêl s’appuie lentement au piano et formule d’une voix claire, le visage plissé d’un petit air sournois :

« Joue du Desmarais. »

Un moment de silence. Elikia et elle s’observent, l’un et l’autre, et une mine réjouie grimpe sur ses traits d’enfant, piquée d’une malice un peu plus vicieuse que d’ordinaire.

« Ah… ! s’exclame-t-il, en levant soudain un doigt en l’air, très solennel. Ça, c’est un vrai défi. Ça, oui. C’est très, très, très difficile. Pardon. Pardon ! »

Repoussant avec emphase la foule qui se presse autour de l’instrument, il se pince les lèvres pour s’empêcher de rire et conserver sa figure la plus cérémonieuse. Quand les spectateurs, sans trop comprendre, ont tous reculé de quelques pas, le musicien réinstalle son auguste postérieur sur sa banquette puis, très dignement, retrousse les manches de sa chemise et déploie ses doigts au-dessus du clavier en écarquillant les yeux pour mimer la céleste inspiration. Puis, ses mains tombent lourdement sur les touches et elles conduisent péniblement les premiers accords d’une marche mécanique, pompeuse et enrouée qui, alliée à une grimace d’extrême difficulté sur son visage, fait d’abord éclater de rire Yaêl, devant lui, et toute son audience derrière. On glousse aux larmes, à chaque « DONG » retentissant qui fait vibrer la pauvre caisse du piano, et ensemble, ils ferment tant bien que mal le court morceau dans un bruit de tempête qui tousse.
Personne ou presque n’ignore qui est Desmarais ici, c’est un nom connu du Conservatoire et beaucoup de gens ont des accointances avec la musique chez Madeleine. Alors on lui réclame d’autres parodies, en lançant en désordre des noms de musiciens et de compositeurs de haute-volée qu’on méprise ici, sans scrupules de généralité, pour une appartenance sociale qui rend enclin à l’arrogance et souvent au snobisme – quelle horreur. Et lui, comme le bon épateur de galerie qu’il a toujours été, s’exécute pour le plaisir de tous.  
Au bout d’un moment, les joues rougies d’une culpabilité naissante et les traits tirés d’avoir tant ri, il s’arrête dans un soupir et lance un regard d’excuse à l’assemblée.

« Oh, non, mais… c’est mal, de se moquer. »

Quelques protestations s’élèvent dans les rangs, sous l’injonction enflammée de Yaêl, et levant les mains en signe de capitulation, Elikia essaie de ramener un peu de silence pour entamer un nouveau morceau. Mais ce n’est pas une imitation mesquine, cette fois-ci, c’est un air très dansant qui met tout le monde d’accord et appelle aussitôt à l’allégresse.


On pousse rapidement les chaises et les tables et enfin, la Barbe de Madeleine se remplit de danses joyeuses, animées par la pulsation du ragtime. Les vêtements tournoient et froufroutent, les talons claquent et les chaussures glissent. Les mains d’Elikia, pendant ce temps, se poursuivent l’une l’autre sur le clavier comme le chat et la souris, l’une découpant le rythme d’un phrasé métronomique et l’autre bondissant à sa suite avec fluidité. Il manque quelques trompettes, un saxophone ou même une clarinette, bien sûr, ainsi qu’une bonne contrebasse, mais c’est toujours mieux que rien. Il enchaîne les morceaux, attentif aux demandes des danseurs, et échange parfois un ou deux regards de sympathie avec le vieil Ignace qui contemple la scène depuis le bar.
Plus à l’aise dans cette atmosphère-ci, Lelwani vient s’asseoir à ses côtés sur la banquette quand sa cavalière est fatiguée de la faire tournoyer sur la piste et elle pose sa joue contre son épaule, souriant aux soubresauts que le jeu de son ami imprime contre sa figure.

Au bout d’une bonne heure de jeu sans interruption, Elikia achève son morceau et s’étire de tout son long malgré les nouvelles récriminations qui s’élèvent dans la salle. Il se retourne pour les exhorter à la patience d’un regard incrédule (mais flatté) et c’est à ce moment précis que Chani surgit par surprise derrière lui, et dans un grand éclat de rire, lui attrape les épaules.

« Et maintenant, à l’envers !
A l’envers ?? »

Il a à peine le temps de protester et même pas celui d’acquiescer : déjà Chani a passé ses bras sous les siens et l’a tiré en arrière avec autorité, s’aidant de son camarade au visage constellé de taches de rousseur et de Yaêl pour le retourner sur le dos et le porter à la rencontre du piano. Lorsqu’Elikia, tout à fait écarlate, essoufflé et la tête maintenant à l’envers, finit par calmer les soubresauts de son fou-rire, il demande quelques ajustements à ses bons porteurs. Puis les sourcils froncés d’un air appliqué, il cale solidement ses lunettes sur son nez et en se mordillant les lèvres, cherche la posture la plus adaptée pour son numéro de jonglerie. Il la retrouve assez aisément, inspiré par des années de pratiques destinées à épater la galerie, et croise habilement ses mains sur le clavier, en souriant de toutes ses petites dents blanches, les yeux pétillants d’amusement.


Ses doigts, alertes et vifs, gambadent bientôt sur les touches, initiant quelques accords d’une simplicité enfantine – qui n’ont l’air de rien tout d’abord mais qui font instantanément sourire Lelwani, assise à ses côtés, sur la banquette du pianiste. Il échange avec elle un regard luisant de complicité et emmêle ses mélodies d’un tempo plus serré et de gymnastiques plus ardues, alors que la belle d’un coup d’éventail, dévoile sa gorge sombre et la fait frémir en défroissant sa jolie voix. Eli, quant à lui, se concentre absolument pour épargner toute fausse note à sa chanteuse et elle entreprend de son côté quelques vocalises qui font sensation dans toute la salle. Les gens accueillent le thème par quelques acclamations et ceux qui ne s’étaient pas encore levés pour épier leurs pitreries sont maintenant debout, appuyés à leurs chaises, pressés les uns derrière les autres pour ne rien rater de ce nouveau spectacle.
C’est une cavatine d’un de ses opéras les plus populaires. On l’avait fredonnée partout en ville après les premières représentations. Quelques-uns des clients, les plus enjoués, accompagnent Lelwani en chœur, et tous en savent les paroles. Elikia rougit de plaisir, perché au-dessus de son piano, et à défaut de pouvoir chanter lui aussi, il accélère encore la cadence et brode ses accords, ses trilles et ses arpèges comme des rires en dentelles. C’est rapidement la confusion dans sa petite troupe de chanteurs amateurs et lui se contorsionne du mieux qu’il peut pour donner du brio à son finale, encouragé par leurs battements de mains enthousiastes et leurs harangues bruyantes. La conclusion est triomphale.

La salle déborde de liesse tout à coup, comme le jet pétillant du champagne qui jaillit d’une bouteille par surprise, et les trois porteurs d’Elikia le font valser jusqu’au tournis, la tête en bas, avant de le laisser enfin se réinstaller sur sa banquette près de Lelwani. Rouge jusqu’aux oreilles et riant aux larmes au milieu du brouhaha, il retrouve péniblement son équilibre en s’appuyant contre l’épaule de son amie, rehausse ses lunettes sur son nez, et accepte un verre de vin qu’il avale cul sec. Chani s’étire avec grâce, quant à elle, et lui rend son fume-cigarette en échange de sa coupe vide. Le comte, son galant, la lui remplit courtoisement, et Eli en même temps accepte une clope de Yaêl dont le tabac répand d’alléchantes odeurs de pomme et de miel.
Une fois allumée au bout de son élégante tige en ambre, il en tire une grande bouffée satisfaite, les yeux à demi-clos, adossé paisiblement contre le piano. La fumée s’enroule avec chaleur au fond de ses poumons et remonte à ses lèvres pour y affleurer langoureusement. Il sourit devant toute l’assemblée, les yeux volants d’un visage brillant à l’autre, pressé d’y lire de nouveaux engouements.

« Alors ? Quelque chose d’autre ? »


Dernière édition par Elikia Lutyens le Dim 19 Aoû - 0:22, édité 4 fois
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mar 13 Fév - 2:45

Ce sont des notes comme jamais Isabela n’en a entendu jouer. Elle ne parvient pas à distinguer, de là où elle est assise, l’identité de celui ou de celle qui a remplacé Ignace à son tabouret – tout juste une silhouette, de noir et de blanc, et l’éclat ravissant d’un corset, rouge comme le rubis, et qui tire l’œil de la prieuse à travers les mouvements de la foule. On se presse, autour de cette mystérieuse prestation, et son verre n’est même pas encore rempli qu’Isabela trépigne déjà de l’envie d’en faire de même.

Elle est distraite un moment par la conversation de Madeleine, qui vient personnellement lui servir le pichet de vin aux fruits qu’elle commande chaque fois qu’elle vient ici. Chacune prend des nouvelles de l’autre, bercées par les ronronnements de la taverne, la patronne profitant que l’attention de sa clientèle soit accaparée par l’inconnue pour discuter un peu avec la prieuse.

Pourtant, lorsqu’Isabela tente de lui soutirer l’identité de sa mystérieuse pianiste – son mystérieux pianiste ? Par ici tout n’était jamais aussi simple. – l’aimable Madeleine hausse paisiblement ses épaules, avant de lui avouer, en caressant sa barbe avec malice, qu’elle ne peut rien révéler à son sujet.

C’est tout à fait perplexe qu’Isabela s’en retourne à sa contemplation, promenant ses yeux aux hasards des trous qui se forment, ici et là, dans les ondulations de la foule, et attrapant quand elle le peut la courbure d’une lèvre, la masse crêpue d’une jolie chevelure, ou bien la ligne élégante d’une jambe, s’agitant parmi les pédales de son instrument. C’est comme un drôle de puzzle dont elle s’amuse à collecter les pièces, une par une, sans même trop savoir quoi en faire pour le moment.

Elle se rend bien vite compte, au bout d’un moment, qu’elle n’est pas la seule dont l’attention a été accaparée par cette charmante énigme ; depuis qu’elle est là, les filles n’ont quasiment pas quitté le chevet de l’artiste, et elle ne peut empêcher une minuscule étincelle de jalousie de venir serpenter dans son ventre.
La jeune prieuse voudrait bien se lever, rassembler tout son charme, les volants de sa robe et courir se mêler à leur petit groupe, mais ils ont l’air si complices, tout là-haut, et elle est soudain assaillie par la peur de se sentir de trop. Ou peut-être même… la peur de dénoter, dans leur portrait si charmant. Après tout avec ses manières de militaire, et son gabarit de géante, elle va ressembler à un galet planté dans le sable, au milieu d’elles.

Un galet pas très cultivé, en plus de ça.

Au milieu de l’hilarité générale, dont elle semble avoir manqué le coche, à ruminer ses complexes, Isabela se sent un peu perdue.


C’est Lelwani qui vient finalement à son secours, alors que les rires s’éteignent et que les gens commencent à déplacer les meubles, la tirant de ce drôle d’accès de timidité où elle s’était perdue. La jeune femme enroule ses mains autour des siennes, toujours gantées, et, l’œil tout brillant de malice, l’attire dans son sillage jusqu’à la piste de danse. Du moins l’espace vaguement délimité par les tables poussées hors du chemin qui a été désigné comme tel pour l’occasion.

« Bonsoir, Lel'. » Le sourire d’Isabela découvre une rangée de petites dents blanches, se parant d’une petite étincelle séductrice alors que les yeux de la jeune danseuse s’emparent des siens. « Tu es vraiment très jolie aujourd’hui. »

Elle se sent toujours très belle, dans les yeux de Lelwani. Belle et chérie. C’est que la petite brune blottie dans ses bras a ce talent si particulier de jeter sur le monde un regard d’une douceur infinie. Un regard qui aime avec beaucoup de sincérité chacune des choses qu’il croise, et qui peut faire fondre même les cœurs les plus froids.

De toutes les jolies perles qui ornent son costume, ce soir, ce sont encore ces deux petites prunelles noires et rieuses qui sont les plus brillantes de toutes.

D’un geste emprunt de précaution, Isabela entoure la taille de Lelwani de son bras.

« Tu es sûre de vouloir gaspiller ta grâce au bras d’une empotée de la danse ?
- Mais tu n’es pas une empotée. »


Il est tout aussi beau, le rire de Lelwani. Si léger et insouciant. Il y a encore des morceaux d’enfance accrochés un peu partout. Le contrepoint parfait à celui de Yaêl, plus incisif et mystérieux, qu’on peut d’ailleurs entendre résonner jusque-là depuis le bar.
Isabela rougit, instinctivement, consciente de l’allure un peu pataude et hésitante de sa danse, surtout comparée à la grace des pas de sa cavalière, mais elle se rassure presque aussitôt. Ce n’est pas d’elle, que l’on rit.

Quant à la jeune femme qu’elle fait virevolter dans ses bras, elle n’a pour elle que le plus aimable des sourires.

« Et puis toi au moins tu n’es jamais trop fatiguée pour me faire voler dans tes bras.
- C’est toi qui est une princesse infatigable… Ces paresseux de prétendants n’ont pas la moindre chance de suivre ta cadence.
- Mais pas toi…
- Moi… je manque un peu de technique, mais d’endurance, ça jamais. »


Comme pour illustrer son propos, Isabela glisse soudain ses mains sur les hanches de sa partenaire, et la soulève de terre avec une déconcertante facilité. Les pieds de Lelwani battent un moment dans les airs, tandis qu’elle glousse, toute ravie, les bras enroulés autour du cou de la prieuse, puis celle-ci la repose, achevant leur pirouette avec un petit jeté plein de panache.

La gorge encore toute secouée de rire et de tournis, Lelwani se redresse pour mieux se draper dans les bras de sa cavalière, et y retrouver un peu son souffle. Son odeur sucrée envahit complètement les sens d’Isabela, et pendant un court instant, un petit élan de désir brûlant emporte les battements de son cœur.

« Oh, mais la technique ça n’est pas important. Surtout sur une musique comme celle-là…
- C’est vrai. »


Là, dans les airs, les notes s’enchaînent, cascadent, et tourbillonnent, parvenant presque à faire oublier qu’il n’y a là qu’un seul instrument pour habiller toute la soirée. Il donne tout ce qu’il a, ce petit piano solitaire, et les doigts qui dansent à sa surface lui font chanter des mélodies dont Isabela ne l’aurait jamais cru capable.

« Elle est vraiment jolie. »

Elle n’est plus tout à fait sûre, à cet instant, de savoir à qui ou quoi elle adresse ce petit compliment, mais tandis que Lelwani l’attire dans un nouvel enchaînement de pas plus rapide, la jeune prieuse réalise que, tout au fond de sa poitrine, son pouls se débat au rythme de ces mélodies déchaînées.

Lelwani finit par la quitter, remplacée bien vite par une jolie rouquine dont le nom s’est perdu dans les battements de la foule, puis à son tour elle troque ses bras pour ceux d’un autre cavalier, tandis qu’une autre prend sa place.
Visiblement, la petite démonstration de force qu’elle a déployée avec Lel’ a attiré quelques jalousies, et Isabela se retrouve à faire voler encore quatre jeunes filles, au milieu d’une folie de notes et de rires, avant d’être autorisée à retourner à son verre de vin.

Elle finit par échouer un peu plus près du cœur de la fête, s’éloignant de la piste improvisée pour trouver un coin de mur où s’appuyer, afin d’admirer l’étrange performance qui s’y déroule à présent. Son verre en main, elle contemple la scène avec un mélange d’admiration et d’hilarité, emportée par l’exultation de la foule, massée tout autour du piano.

Elle aussi se met à battre des mains, et à siffler avec enthousiasme chaque fois qu’on manque de renverser l’artiste, ou que le rythme de la chanson s’accélère davantage.

Lorsque la performance atteint son apogée, et que la dernière note résonne, juste et brillante au milieu des applaudissements, il lui semble que jamais son cœur n’a battu si fort et si joyeusement dans la prison exaltée de sa poitrine.

La liesse générale retombe lentement, tout autour d’elle, et chacun profite de cette douce trêve pour retrouver son souffle. En particulier l’artiste, à quelques pas d’elle, qu’on a enfin remis à l’endroit sur son tabouret. Elle croise son regard, le temps d’un battement de cils, alors que Ludiline vient remplir à nouveau son verre. Ça n’est rien qu’un effleurement. Une caresse volée sans préméditation aucune, et qui trouble profondément la jeune prieuse. Elle se pare d’un sourire, par réflexe, le plus charmant qu’elle peut au vu des circonstances, puis elle se détourne, le visage légèrement empourpré, pour noyer son émoi dans le vin de groseille.

Elle n’est pas vraiment du genre timide, pourtant, d’habitude, mais il y a quelque chose dans l’aura de cette si charmante personne qui l’impressionne profondément. Quelque chose de brillant et de sublime. Un mystère emprunté à l’éclat d’un ciel sans nuage ; stupéfiant de beauté, mais tout aussi vertigineux qu’un grand vide où l’on pourrait tomber.

Encore toute éblouie, Isabela décide de terminer sa boisson, avec l’espoir secret que les vapeurs du vin, entêtantes et sucrées, sauront calmer un peu les vertiges de son cœur.

Le verre pourtant, se vide dangereusement vite, tandis que le ronronnement contenté de la foule rassemblée autour et sur les tables alentours prend momentanément la place de la musique, et qu’on y réfléchit à la suite du programme.
Chacun y va de son commentaire, ou de sa suggestion, demandant l’avis de son ou de ses voisins avant d’oser le clamer à voix haute. A une table, la question semble provoquer un virulent débat, tandis qu’ailleurs, quelques courageux ivrognes gueulent une bêtise avant de se faire rabrouer.

Au milieu de tout ça, confortablement installée dans son petit coin d’ombre, Isabela se prend à cogiter, elle aussi. Quelques suggestions de chansons la traversent, toutes plus ou moins sorties des jeunes années de son adolescence – l’époque où Justinien pouvait encore la traîner dans les coulisses des théâtres – mais la plupart ne sont pas compatibles avec leurs maigres moyens.

C’est en promenant son regard sur les quelques toiles accrochées au mur, au-dessus d’elle, et alors que la dernière gorgée de son vin disparait, que l’idée lui apparait.

« Pourquoi pas un portrait ? »

Impossible de déterminer ce qui a poussé les mots hors de ses lèvres, mais leur effet est immédiat. Un léger silence se fait, autour d’elle, et elle attire aussitôt quelques regards intrigués de la part du reste du public. Il est trop tard pour reculer, à présent.

Elle se redresse, décollant son dos du mur où elle s’était appuyée, et donne un peu plus de conviction à sa voix.

« Et si vous faisiez le portrait en musique de la sublime jeune femme assise à vos côtés ? »

C’est le regard de Lelwani qu’elle attire, alors, et la jeune prieuse se réfugie dans ce dernier avec un peu de malice et beaucoup de tendresse. Elle la fait même rougir, très légèrement, sous sa peau noire, en la gratifiant d’un petit clin d’œil effronté. Puis, l’ombre d’un rire au bord des lèvres, elle revient poser toutes ses attentions vers leur si aimable pianiste

« Pareille beauté ne peut sûrement que vous emplir d’inspiration. »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Lun 19 Fév - 0:23

Le jeune pianiste expire une fumée tiède et sucrée et savoure le goût du tabac mêlé de miel et de pomme, qui roule agréablement sur son palais. Ses poumons se relâchent, paisibles, et il tapote avec élégance sur son fume-cigarette au-dessus du cendrier posé sur l’instrument. Il patiente, au milieu du brouhaha, en attendant qu’une proposition se détache du lot. Sa bottine tournicote dans les airs, perchée sur son genou, alors qu’il est encore assis les jambes croisées sur sa banquette. Il ne tient pas en place. Toutes ces figures qui exultent autour de lui l’abreuvent d’une joie électrique. Il se gorge de leurs émotions en s’abandonnant tout entier à ses perceptions empathiques, c’est grisant, vertigineux, à en perdre la tête. Il a envie de se lever sur son tabouret, de rire sans raison et aux éclats, et de chanter, voler, flotter, porté seulement par leur clameur et leurs ovations.
Un regard, cependant, s’accroche à lui plus intensément que les autres.

Son noir scintillement l’interpelle, sous la douce pénombre de ses cils. Ils se courbent délicatement et battent contre ses joues, interminables, comme des ailes de papillon qui poudroient : c’est le pigment sombre de son fard à paupières qui oscille et se suspend dans l’air – ou l’imagination d’Eli, peut-être, qui se représente partout des enchantements. En tout cas, il est presque aussitôt frappé par un détail plus important.
Sainte Héléna le pardonne, voilà ce qu’on appelle une grande dame…
Cela le laisse pensif, et même très absorbé, l’espace de quelques secondes. Il se mord la lèvre, les yeux arrondis d’intérêt, et lève discrètement le menton pour la contempler parmi les bousculades enfiévrées des autres clients. Elle les surplombe parfois d’une bonne tête mais sa robuste carrure, enveloppée dans une robe élégante, exprime une sorte d’inexprimable majesté que le velours vert adoucit avec art.
Admiratif, puis très vite inspiré, Elikia s’étire félinement sur son tabouret puis s’adossant avec plus d’adresse contre son piano, il gonfle sa poitrine d’un profond soupir et réajuste le boa de plumes dorées qui flotte dans son dos et autour de ses bras. Malheureusement, le sourire radieux de la belle brune échappe à son regard et lui aussi échappe au sien, tandis qu’elle plonge dans un verre de vin aussi pourpre que son pauvre visage où éclosent de grands coquelicots. Il sourit, charmé par son embarras, et se résout à faire preuve de politesse en envoyant vagabonder ses yeux curieux un peu plus loin dans la salle.

Jubilant secrètement, il continue néanmoins de se mordiller la lèvre et rêvasse, sans entendre la moitié des propositions que son public lui soumet. Lelwani le rappelle à l’ordre en lui donnant un petit coup de coude entre les côtes et il se fait moins distrait, repoussant cependant l’une après l’autre les commandes qui s’élèvent à grands cris à travers le bar, pour le simple plaisir de se faire prier. Certains de ses collègues lui reprochaient souvent de se complaire dans l’engouement de son public et d’oublier que l’Art devait répondre à des motifs plus élevés. Ils étaient toujours bien en peine de savoir lesquels, quand on le leur demandait, ou en tout cas ils entraient aussitôt en contradiction entre eux et de là naissaient de grands colloques bagarreurs où chacun défendait ce qui selon lui faisait la noblesse de leur profession. On pouvait apprendre deux ou trois choses de ces confrontations, mais in fine, Eli revenait toujours à sa conception première, plus naturelle ou plus intuitive à son sens. Sa musique, il l’aime, elle lui vient de ce qu’il a de plus brillant dans l’esprit et de plus précieux dans le cœur : quand il l’offre à son public, c’est lui-même, tout entier, qu’il livre au déchaînement – bon ou mauvais – de leurs passions. Leur euphorie et leurs scandales, il prend tout. Il y trouve une vitalité indescriptible, et il est à peu près sûr que c’est d’elle, essentiellement, que dépend la force de son travail. Pas besoin de métaphysique pour ça.

Alors, Elikia continue de faire monter les enchères dans le bar, emporté par l’excitation de la foule, abandonné à elle et à son vice chéri. Et puis, enfin, une voix grave fait silence autour d’elle et le jeune homme se retourne vers sa propriétaire, la belle géante au regard charbonneux. Il reste surpris un autre instant, comme le reste des clients, et écoute sa suggestion très attentivement en suspendant sa cigarette parfumée en l’air.  A elle, l’instinct lui dicte de sourire de toutes ses petites dents blanches. Il est déjà persuadé qu’il se dévouerait pour la contenter ce soir, ne serait-ce que pour quelques minutes.
Les yeux d’Eli glissent vers Lelwani, cependant, à qui l’inconnue adresse un clin d’œil facétieux. Empourprée jusqu’aux oreilles, et jusque dans sa gorge que découvre son décolleté affriolant, Lel glousse gracieusement entre ses doigts, avant de poser une main empressée sur l’épaule de son ami :

« Oh… ce serait adorable, tu ferais ça pour moi ? »

Le garçon tourne son sourire vers elle, aux anges, et fait soupirant un peu de tabac chaud au-dessus de leurs têtes, il se penche sur sa joue pour y déposer un chaste baiser.

« Oui… Oui, définitivement ! » Alors, il lève un doigt triomphant et l’agite avec entrain vers la somptueuse jeune femme en vert à qui il adresse un sourire roublard. « Voilà une intéressante proposition, Mademoiselle. Pour ce qui est de l’inspiration, je crois que la muse s’est d’abord penchée à votre oreille. »

Et vous vous êtes penchée à la mienne, susurrent ses prunelles, luisantes de sous-entendus derrière les verres ronds de ses lunettes. Il cille, comme un chat paresseux allongé au soleil.
Enfin, il se retourne dans un brusque accès d’énergie, et rendant son fume-cigarette à Yaêl, il étire ses doigts adroits devant lui pour réchauffer ses muscles. Puis il remonte ses manches et offre un regard de tendresse à Lelwani, sa jolie muse à qui d’usage il ne refusait rien. Mais derrière lui, il y a aussi cette mystérieuse visiteuse aux cheveux tressés de gypsophile et il a l’étrange impression que ses yeux se sont épinglés dans son dos, au moment où il a fait volte-face. Il faudrait les satisfaire toutes les deux.
L’artiste prend une courte inspiration.  

« Alors, allons-y ! Un peu d’improvisation ne me fera pas de mal. »

Il se concentre un petit instant, en se mordant la lèvre – mais d’application, cette fois – et effleure les touches blanches de l’instrument à la recherche d’une clé d’après laquelle jouer. Ensuite, ses doigts s’élancent et ses ongles vernis d’or bondissent sur les premiers accords.


La cadence est bondissante, souple et indomptée, elle colore sa fluide harmonie d’étranges dissonances, comme les impétueux rayons du soleil qui parfois viennent à ricocher sur la mer calme et bleue qu’on observe depuis la plage. Eli a le visage rond de Lelwani dans chacune de ses pensées et sous ses doigts, il devient musique : une musique joyeuse, sensible et acidulée, qui sautille et danse d’un pied potelé. C’est une balade insouciante. Elle ne craint ni la répétition, ni les longueurs : Elikia comme un promeneur contemplatif, n’hésite pas à repasser par les sentiers qu’il aime sur son clavier et dans sa mémoire. Les notes s’en vont et reviennent, précisant à chaque passage le croquis frais de la jeune femme aux perles qui rayonne près de lui.
Elle n’ose poser une main sur la jambe de son pianiste et serre ses petits doigts les uns autour des autres, le visage brillant. C’est de l’affection – une affection profonde et sincère – qui bruisse à sons cristallins tout autour d’elle et sa source n’est autre que le petit homme concentré qui fait battre ses doigts infiniment sur ses noires et ses blanches. Pourtant, comme le soleil se couche, la musique s’endort et glisse vers le silence.

Ce sont des applaudissements qui lui succèdent et Lelwani se jette à son cou, où elle laisse couler quelques larmes émues, pendant qu’il l’enlace dans la chaleur de ses bras. Il pose un baiser dans la douceur de ses anglaises et la laisse aller au moment où elle se redresse. Ses yeux fripons, encore un peu embués, font le tour de la salle et retrouvent rapidement Chani qui sirote un kir à la cerise aux côtés du comte. Lelwani se lève d’un bond et se précipite au bras de sa prétendante en vert, qu’elle remercie en plantant un baiser au coin de sa mâchoire, en se haussant sur ses orteils. Puis elle désigne son aînée à Elikia, d’un geste impatient du bras :

« A son tour, maintenant ! Un morceau pour Chani !
Quoi ? »

Chani, un peu ivre, se fige avec un sourire hébété et lance un grand rire grave en secouant la tête.

« Non, ma chérie, ça ira, laisse un peu la place aux clients. »

Mais le pianiste, quant à lui, commence à se faire son idée et il prend son menton entre ses doigts d’un air pensif. Ses fossettes frétillent malicieusement.

« Pourtant, je crois bien que j’ai quelque chose à te donner. Je pensais à toi, en composant mon nouvel opéra, et… Dis, Yaêl, tu veux bien venir chanter avec moi ? Ne t’inquiète pas, c’est assez simple. »

Une fois n’est pas coutume, la grande asperge au visage effronté accepte de bonne grâce et s’assoit à son tour auprès de leur ami. Celui-ci adresse un autre regard enjoué vers Lelwani et sa compagne puis revient à son poste, où il commence à conspirer à voix basse avec Yaêl. Cela prend quelques minutes avant que l’un et l’autre ne s’estiment prêts. Ils ricanent comme deux adolescents complices, au milieu des tintements de verres, des éclats de voix, du nouveau brouhaha qui s’élève dans le bar, et Elikia se frotte les mains avec enthousiasme avant de les poser de nouveau sur son clavier.


Ses doigts prennent paisiblement le chemin d’une barcarolle. La musique coule tout en douceur dans la pièce, troublant par sa délicatesse les conversations bruyantes des clients, sous une pluie drue de « chut ! » et de regards réprobateurs. Les accords s’avancent et descendent en oscillant tendrement, comme la barque du gondolier sur le fleuve. La cadence est moins inventive que tout à l’heure, mais en réalité, le piano n’est là qu’en accompagnement : les voix unies d’Elikia et Yaêl s’entrelacent en naissant chaudement de leurs gorges. Celle de Yaêl est plus haute, un peu ébréchée, aussi – et c’est là son charme – celle d’Elikia est à peine plus grave, mais plus profonde, comme onctueuse, pleine d’une force tranquille qui lui prête une sorte d’agilité miraculeuse. Ils entonnent ensemble une chanson lancinante sur le clapotis tranquille du piano, et Chani ne peut se débarrasser du sourire flatté qui flotte depuis quelques minutes maintenant sur son visage.

« Belle nuit
Oh nuit d'amour
Souris à nos ivresses
Nuit plus douce que le jour
Oh belle nuit d'amour
Le temps fuit et sans retour
Emporte nos tendresses
Loin de cet heureux séjour
Le temps fuit sans retour
Zéphyrs embrasés
Versez-nous vos caresses
Zéphyrs embrasés
Donnez-nous vos baisers !
Donnez-nous vos baisers
Bercez-nous
De vos baisers
Bercez-nous
De vos baisers
Belle nuit
Oh nuit d'amour…
»

Leurs chants se bercent l’un l’autre jusqu’à la fin, où le piano bourdonne pour achever sa cadence. De nouveaux battements de mains retentissent dans le bar et les deux compères se retournent avec fierté vers leur auditoire. Un vif intérêt les étreint tous, assis sur leurs tables, au loin, ou jouant des coudes au premier rang, et Elikia sait bien pourquoi. Il aimait toujours livrer des avant-goûts discrets de ses œuvres futures aux petits cabarets et aux auberges populaires comme celle de Madeleine. La plupart des gens ici n’ont pas les moyens de s’offrir un billet à l’Opéra. Tout à coup, ici et maintenant, le compositeur faisait de ce modeste endroit un haut lieu de la belle société. Les bonnes gens devenaient d’importants mélomanes et leur oreille avait soudain le même privilège que si elles avaient pu la tendre au District Virtua. C’est comme un enchantement qui plane dans le bar et qui dure de longues minutes encore, pendant qu’on parle à voix basse et qu’on rit discrètement au-dessus de son verre.
Elikia, lui, soupire, la poitrine frémissant d’allégresse.

Son regard va à Chani qui salue sa performance d’un sourire conquis, déguisé en moue ennuyée, au couple que forment Lelwani et sa dame coiffée de fleurs blanches. Pendant qu’il songe, les bras croisés et le visage enfoui dans sa main, Yaêl se relève d’un pas impatient et coince malicieusement son fume-cigarette, désormais éteint, dans le corset de son ami. Puis elle s’enfuit parmi la foule, certainement pour rejoindre le comptoir et commander à boire. Le musicien, de son côté, accueille les félicitations et les poignées de mains avec bienveillance mais ne cesse de scruter, extrêmement curieux, la joie épanouie qui berce les traits de l'aimable géante quand elle décoche un grand rire grave. Il y avait un moyen de l’étonner, bien sûr, mais il faudrait pour l’employer se faire bien indiscret.
Oui… Enfin, après tout… Si elle n’en savait rien…

Il glisse un coup d’œil plus pénétrant vers elle. Son Empathie, libérée de la laisse qui la tient le plus souvent captive derrière les barrières de son esprit, s’envole et plane sur les rires de la belle, sensible à leurs moindres inflexions et à tous leurs accrocs. Elikia finit de siroter son verre de vin, accaparé par leur ravissement grisé, et, il le devine maintenant, leur chaleur fourmillante de lasciveté. Il retient un rire surpris, en se détournant soudain pour reposer son verre sur le piano. Ces soupçons de désir sont montés lui piquer la poitrine. Ils ne sont pas seulement destinés à Lelwani : ils lui parviennent aussi lorsqu’elle s’attarde sur lui, en battant ses paupières de velours. Quelques frissons agréables lui courent déjà le long de l’échine. Il laisse son imagination s’égarer et pianote étourdiment sur son clavier, en composant en pensée ce que peut être l’étreinte solide de ses bras et l’odeur de son parfum.

Gonflant ses poumons, les pommettes un peu rougies d’excitation, le garçon se redresse sur sa banquette et s’armant de toute son audace, adresse un signe de la main enjoué à l’aimable grivoise pour attirer son attention. Déboutonnant en même temps les premiers boutons de sa chemise, étreint par la chaleur de son regard, il lève un menton fiérot vers elle et s’exclame à travers la rumeur qui s’est épaissie dans le bar :

« Eh bien, maintenant, c’est votre tour, qu’est-ce que vous en dites ? De toute façon, vous ne pouvez pas y échapper, c’est vous qui m’avez soufflé l’idée. »

Il se remet à son poste de travail, en laissant un gloussement grelotter au creux de sa gorge, et les accords qu’il titillait tout à l’heure lui reviennent aussitôt au bout des doigts.



D’abord impétueux, l’air devient peu à peu l’écho des rires graves de la belle, charmeur et profond. Sa cadence chemine à pas de velours, languissante, tout engourdie de suggestions charnelles et Eli se mordille les lèvres et rougit, ravi et fier comme un coq de son tendre tour de passe-passe. Il enrobe chacune de ses mesures avec délicatesse, mené par le souci du plaisir, rempli d’une joie sensuelle et appliquée. Et les boucles de la mélodie se font et se défont, dans une dynamique curieuse de modernité, et elles se perdent aussi quelques fois en rêveries argentées. Puis, elles reviennent, inlassablement, toujours plus vigoureuses de désir, et leurs divagations songeuses s’agitent plus passionnément à chacune de leurs reprises. Cependant, la musique est toujours caresse, quoi que le cœur d’Elikia bourdonne de cet affolement caractéristique qui le saisit toujours lors de ses improvisations les plus osées.
Une force éperdue le guide à la fin et il doit sortir un peu de lui-même, surpasser l’exaltation qui lui consume les nerfs, pour adoucir affectueusement les derniers accords. Un souffle mince quitte ses lèvres tandis que le son du piano s’évanouit de nouveau. Le silence est aussitôt happé par le désordre des bravos.

Il soupire, parfaitement réjoui, et se retourne en étirant ses bras crispés pour faire face au public. Un air triomphant sur le visage, il commence à se masser les doigts avec soin – cela faisait presque trois heures maintenant qu’il jouait, et il souffrait d’une terrible bougeotte qui ne lui permettrait pas de rester assis plus longtemps.

« Bien… ! Pardonnez-moi, chers amis, c’était un grand plaisir de jouer pour vous, mais… »

Pressentant la fin imminente de l’attraction de leur soirée, les clients s’exclament et font un sacré tapage dans tout l’endroit. Elikia, amusé, lève une main impérieuse pour faire silence, puis leur adresse un regard réprobateur.

« Allons, ne soyez pas si déçus, cette place, c’est avant tout celle d’Ignace, et c’est son instrument. Il doit finir par le retrouver, d’ailleurs il mérite un meilleur accueil de votre part. »

D’un geste théâtral, depuis son siège, il désigne le pianiste attitré de la maison qui gonfle la poitrine depuis le bar et l’acclame en claquant des mains pour faire lever une marée d’applaudissements en son honneur. C’est escorté par de sympathiques ovations qu’Ignace traverse la foule pour rejoindre son instrument. Elikia, lui, soupire d’aise en s’appuyant de nouveau contre le piano, puis couve l’assistance de ses yeux noirs et brillants. Ils s’arrêtent, mutins, sur la figure lumineuse de la grande dame en vert, à qui il sourit avec une paresseuse complicité.

« En tout cas, moi, j’aimerais me dégourdir les jambes. Y aurait-il une bonne âme qui accepterait de me faire danser ? »


Dernière édition par Elikia Lutyens le Jeu 1 Mar - 1:32, édité 2 fois
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 1 Mar - 1:21

Non content d’avoir tout autant de talent que de grâce, il fallait évidemment que leur pianiste mystère ait la voix la plus envoûtante qu’Isabela ait jamais entendue.

Bien sûr.

La chanson est belle, bien évidemment, tout autant ou presque que la charmante jeune femme qui semble l’avoir inspirée. C’est une musique qui berce le cœur. Epoustouflante de justesse. Un ronronnement plus sage et régulier, dans le creux duquel on s’abandonnerait bien pour quelques instants…

Contre son flanc, la chaleur de Lelwani, enroulée là, lui fait le plus doux des écrins, et elle se laisse bercer par le roulis paisible des notes. Cependant, alors que les voix des deux interprètes roulent et s’entremêlent avec beaucoup de douceur, un détail vient frapper Isabela, et ses lèvres s’entrouvrent sur une moue surprise.

« Dis Lel’… »

Encore une fois, les mots sont hors de sa bouche avant qu’elle ait pu les retenir. Il y a décidément quelque chose avec cette étrange personne qui dénoue sa langue et la rend plus imprudente qu’à l’ordinaire. A moins qu’il ne s’agisse du vin. Peut-être un savant mélange des deux.

« Qu’est-ce qu’il y a ?
- Est-ce que… c’est un garçon ? La pianiste, je veux dire… »


Ça ne manque pas, évidemment ; l’attention de Lelwani revient aussitôt se poser sur elle, comme celle d’un félin prédateur qui a repéré quelque chose d’excitant. Un sourire très discret vient s’ourler au coin des lèvres de la petite entraîneuse aux perles. Isabela se raidit légèrement, plutôt embarrassée de se trouver prise la main dans le sac par la lueur maline de ses yeux de chat.

« Pourquoi, c’est important ? »

Un rougissement des plus flamboyants vient s’emparer du visage de la jeune prieuse.

« Je… j’en sais rien… Non ? Peut-être ? »

Une légère hésitation traverse Isabela, tandis que le bout de son index vient s’emmêler autour d’une petite anglaise, sur l’épaule de sa compagne. Sans trop savoir quoi faire du petit regard malin que cette dernière lui lance, la prieuse se réfugie aussitôt dans la plaisanterie.

« Simplement si c’est le cas, je ne savais pas que… Qu’on en faisait des comme ça.
- Ah tiens donc ?
- Oui et bien quoi. Ceux que je côtoie au prieuré, ils sont souvent tous très heureux de faire savoir la réponse à cette question. C’est vraiment pas… le même genre.
- Pauvre de toi. »


Elle rit, la jolie petite femme, dans le creux de son bras, mais la lueur qui brille dans son regard est teinté d’autant de malice que de compassion.

Lelwani n’est pas celle des trois filles de Madeleine à qui Isabela se confie le plus souvent. Ce rôle-là, c’est bien souvent Chani qui le remplit, mais Isabela ignore tout à fait si parfois, dans le secret de leurs étreintes, à toutes les trois, il n’y a pas un secret où deux de ces interminables conversations pour tomber dans les quatre oreilles restantes. Comme celui à propos du fait que le lit de la jeune prieuse n’avait jamais accueilli le moindre garçon. Et que cela l’intimidait probablement plus que de raison.

Qu’elle soit au courant ou non, visiblement, Lelwani choisit de ne pas commenter d’avantage le sujet. Ou du moins sous cette forme. À la place, elle pose sa joue contre l’épaule d’Isabela, et elle vient la narguer d’un petit sourire coquin. C’est presque suffisant pour rompre l’enchantement qu’a jeté sur elle le petit numéro des deux interprètes.

Presque.

« Eh bien, est-ce que je dois être jalouse ? C’est qu’il bat drôlement fort, ton cœur, là-dedans. »

La jolie main de Lelwani glisse contre le velours vert de sa robe, pour se trouver un nid juste en dessous de sa clavicule. Là où, imperturbable, ce traitre d’organe continue de jouer sa criminelle petite samba. Isabela rougit de plus belle, et le sourire de son amie s’agrandit de quelques perles.

« Elle te fait donc tant d’effet, notre mystérieuse invitée ?
- Pfff. Et je suppose que toi non plus tu ne me diras pas son nom, pas vrai ?
- C’est bien plus mystérieux et romantique comme ça. Tu ne trouves pas ? »


La voix de Lelwani n’est plus qu’un murmure, dans son oreille, à cet instant précis. Un murmure drôlement suggestif. Une étincelle malicieuse qui sait exactement où trouver son petit bois, et qui ne fait rien, en vérité, pour aider à calmer les égarements du cœur de la belle prieuse. Son regard choisi cet instant précis pour remonter croiser celui de son – sa ? – si énigmatique pianiste, et il ne faut pas grand-chose de plus à son imagination pour s’emballer, rejoignant son cœur dans un galop très sensuel.

Il n’y a plus rien, l’espace d’un – long et délicieux – instant, entre elle et… son inconnue. Il n’y a plus de foule, plus d’obstacles, plus de distance, plus rien. C’est une singularité cosmique qui se déclenche là, en plein milieu du bar, et qui conjure, pour elle et elle seule, tout un ballet de sensations fantômes. Il y a des mains qui galopent sur sa peau, et un souffle chaud, dans sa nuque, qui soudain n’est plus celui de Lelwani. Quand à cette odeur doucereuse de miel et de pommes vertes, qui jusque-là flottait paisiblement dans la fumée du bar, elle vient soudain lui enlacer les sens, et se couler jusque dans sa gorge.

La pianiste – le pianiste ? – reprend alors la parole, tirant à son tour la jeune prieuse sous les projecteurs de sa merveilleuse musique, et le début d’incendie perd alors toute chance d’être éteint pour ce soir.

Si elle devait juger tout à fait honnêtement de ses capacités de compréhension musicale, Isabela n’hésiterait pas une seconde à se qualifier de parfaite novice. Les mélodies trop complexes l’égaraient, parfois, au détour d’une prouesse rythmique, et elle aurait été bien incapable de distinguer une œuvre moyennement jolie d’un véritable chef d’œuvre de génie, si on lui demandait de les comparer. Bien souvent, elle se contentait de suivre ce qui lui faisait du bien, dans le ventre, et ce qui faisait trémousser incontrôlablement ses hanches, en se disant que, finalement, la musique, ça n’avait pas à être plus compliqué que ça.

Jamais auparavant, pourtant, elle n’avait ressenti une chose pareille. Alors que les envolées suaves de cette partition, convoquée pour elle seule, se délient sous les doigts de l’artiste, elle se dit que, peut-être, c’est ce vertige là qui est le signe de la virtuosité. Oh comme Justinien allait lui jalouser cette soirée…

Elle ferme les yeux un moment, bercée, flottant dans des remous sensuels d’argent et de lumière, enveloppée dans le velours confortable du piano, et le soupire qui échappe à ses lèvres est d’une langueur sans pareille.

La lutte est désespérément vaine.


D’ailleurs, alors que les dernières notes s’éteignent – bien trop tôt – sous les doigts de l’artiste, et que Lelwani s’écarte aussitôt pour applaudir à tout rompre, Isabela a tout à fait renoncé à lutter. Garçon, fille, insondable énigme ou bien séduisant métamorphe sorti tout droit d’une quelconque contrée fantastique, cela n’a plus vraiment d’importance. Ce soir, elle lui est conquise. Et si cela signifie qu’elle va devoir jouer des coudes avec toutes les prétendantes et tous les prétendants que sa demande a fait entrer en ébullition, alors qu’à cela ne tienne ; ça ne lui fait pas peur.

Elle y a un avantage certain, de toute façon. Et plus de coude à revendre que quiconque dans cette taverne.

C’est sans mal, et sans surprise, qu’Isabela parvient à se frayer un chemin au milieu de la foule. Elle abandonne Lelwani en arrière, mais celle-ci, pas rancunière pour un sou, s’en va simplement rejoindre Yaêl au bar, sans aucun doute pour lui faire partager ses espiègleries d’entremetteuse. Tant pis.
Pour l’heure, l’attention de la jeune prieuse n’est pas aux commérages et aux gloussements. Elle est vouée toute entière à son – sa – sublime pianiste, et au bras qu’elle lui offre avec beaucoup de témérité.

Elle parvient même à ne pas bafouiller, tandis qu’elle – il – s’y accroche avec un sourire parfaitement ravi – et parfaitement ravissant.

« Ma foi, après un tel hommage, il me semble que je serais bien grossière de ne pas vous porter secours. »

Ignace reprend sa place, aussitôt qu’elle est laissée vacante par le départ de l’artiste, et ce dernier – cette dernière – s’éloigne paisiblement vers la piste, entre les couples enthousiastes et les regards de jalousie. Isabela, elle, semble perdue dans le début d’un rêve doux et sucré. Le bout des doigts gantés de sa – son – pianiste se faufile dans la fente de sa manche, alors qu’il – elle – se cramponne là pour se laisser guider, et la sensation toute seule suffit à jeter un délicieux frisson d’anticipation sous sa peau.

Elle a chaud, elle est un peu ivre, et elle a encore la tête perdue quelque part dans les étoiles que la musique avait dessiné pour elle dans la fumée du bar. Une seule chose demeure, pourtant. Une inquiétude futile, qu’elle n’a jamais tout à fait su balayer, et qu’elle adresse maintenant, alors qu’elles – ils – prennent place sur la piste, au milieu des danseurs aux aguets, avec un trait de légèreté qui, elle l’espère, saura masquer sa nervosité.

« Je dois vous prévenir, cela dit ; je ne suis pas la plus habile des danseuses de cette salle. Je vais tâcher de faire de mon mieux pour vous épargner le ridicule, mais… » Délicatement, ses incisives se referment sur la chair de sa lèvre. Son regard file papillonner un instant dans le reste de la salle, incertain. « Si le risque vous inquiète, alors il vaut mieux vous enfuir à la recherche de bras plus gracieux pour vous mener. Je tâcherai de contenir ma déception. »

Bien qu’elle espère, de tout son petit cœur de géante, que ce ne sera pas le cas.

« Mais si vous êtes prêt à me pardonner quelques maladresses, alors… enfin j’ai tout de même quelques talents qui compensent admirablement mes lacunes en délicatesse, et de vous à moi, vous perdriez probablement au change, avec une autre, tout bien considéré. »

Son menton se soulève, avec un petit mélange de malice et de fierté, tandis qu’elle sent le regard de son aimable partenaire glisser le long de la ligne de ses épaules, avec un intérêt non dissimulé. Tandis que, plus loin, derrière le bar, Ignace échauffe quelques gammes au bout de ses doigts, Isabela, elle, se met en position, légèrement fébrile, électrisée tout autant par la proximité de leurs corps que par l’impatience grandissante des danseurs qui les entourent.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Ven 20 Avr - 22:05

Une cohue de galants vient mousser autour de son piano, tandis qu’Elikia renfile délicatement ses gants, les lèvres ourlées d’un sourire canaille. Les vertus de la musique sont décidément incomparables. Qui détient les secrets de son ensorceleuse mathématique s’offre des foules entières de cœurs ravis, à ne plus savoir qu’en faire, qui battent et s’enflamment à l’unisson. C’est plus d’amour qu’il n’en faut pour un seul petit bonhomme, et pourtant, il semble qu’il n’y en aura jamais assez. Jamais assez d’un public ou d’une soirée, jamais assez de soupirants pour l’applaudir, crier son nom en pagaille et se disputer ses faveurs, jamais assez de regards avides et de visages brillants, jamais assez d’aventures enfin, à rapporter sur ses petits carnets. Le plaisir est d’autant plus vif qu’il peut se permettre de repousser capricieusement trois ou quatre avances à la suite sans craindre de dormir dans un lit froid ce soir-là.

C’est le petit moment de complaisance de la diva qui sait l’arrivée imminente de son chevalier servant. La championne d’Eli, à cette heure, n’est autre que la prodigieuse Vénus en vert qui lui offre une main courtoise, après avoir éparpillé sans peine la fourmilière de prétendants qui lui barrait la route. Une chaleur monte aussitôt à la poitrine du garçon, séduit, et si quelques rougissements discrets viennent aquareller sa peau sombre, il lui destine son sourire le mieux étudié.
Il lui est toujours extrêmement ardu de modérer l’enthousiasme effréné et les élans passionnés qui très souvent l’habitent, et ce qui incarne l’une de ses plus grandes forces en tant qu’orateur devient son défaut le plus évident quand il s’agit de jouer la comédie. Pourtant, il faut se tempérer pour l’instant, car quoi que l’enjeu ne soit pas vital, le charme exige, pour opérer, qu’on ménage un peu d’attente et d’incertitude chez sa destinataire.

Au bout de quelques secondes où Elikia fait mine de pondérer sur son élégante proposition, et après avoir balayé une dernière fois le rang de ses admirateurs, il sourit plus largement à sa grande dame et glisse sa main dans la sienne.
Il se mord la lèvre pour retenir un gloussement, tandis qu’elle le relève de la banquette et l’entraîne sur la piste d’un pas vif. Les talons hauts de ses bottines claquent en désordre sur le chemin que trace sa future cavalière, et son cœur leur répond en échos, pendant qu’il jubile au fond de lui-même.

Leur course s’achève au milieu des autres danseurs et Eli inspire une petite goulée d’air euphorique, en agrippant ses mains autour des bras fermes de la jeune femme. Elle est si grande… Ses doigts se perdent hasardeusement dans les échancrures de ses manches, entre sa peau et le velours, et il rive ses yeux luisants sur son visage rosi d’émotion et d’ivresse. Elle a l’air délicieusement nerveux. Son corps exhale une chaleur grisante, ainsi qu’un parfum poudré de vanille, et le jeune Prince se laisse étreindre dans leurs vapeurs langoureuses. Il se fige quelques instants, comme un animal aux aguets, captivé par les inflexions graves de sa voix et surtout, maintenant qu’on y est, par le manège sensuel de ses dents qui jouent dans la chair de ses lèvres. Sa bouche est sombre et pulpeuse et elle semble aussi avoir la douceur en partage à la souplesse tiède et pourprée des figues. Mis en appétit devant ce spectacle, Elikia respire un peu fort et reste contemplatif quelques longs instants. Mais il s’efforce bientôt de retrouver contenance, en accueillant avec malice la crânerie savamment dosée de sa partenaire.

« Voyez-vous ça… » souffle-t-il, étirant un sourire sur ses propres lèvres et plissant des yeux derrière ses lunettes, tandis qu’il fait délicatement grimper ses doigts le long du bras de la jeune femme, jusqu’à pouvoir pianoter, rêveur, dans le creux de son épaule. Fort de son apparente tranquillité, il bascule la tête en arrière pour l’admirer de tout son saoul. « Mais vous savez, il n’est pas bon de s’épancher sur ses talents avant d’en avoir fait démonstration, madame l’audacieuse. Alors montrez-moi… Il y aura d’autres heures pour pavoiser… »

D’autant qu’Ignace s’est déjà mis à l’ouvrage au piano et qu’un rag bien rythmé résonne désormais dans la tendre et fumeuse intimité du bar.


Les cadences outrageusement modernes éveillent en Elikia un prompt sentiment de sympathie à l’égard du vieux pianiste, qui a probablement choisi sa partition à dessein. Les valses de salon désuètes et ronflantes d’ennui, il les garde pour d’autres, il sait pour en avoir discuté longuement avec lui, du temps où s’exprimer n’était pas cette gymnastique fatigante qu’elle est devenue aujourd’hui, que le jeune Maître du Conservatoire leur préfère de fougueux charlestons.
Si la joie rutile, plus franche que jamais dans ses grands yeux noirs, c’est une sorte de perplexité qui a gagné la fière figure de la géante. Attendri, Eli dessine une moue sur ses lèvres, puis souriant avec douceur, il agrippe ses doigts autour de la haute épaule de la jeune femme et la laisse envelopper sa taille de son bras puissant. Il glisse sa main dans la sienne et tente de la rassurer à voix basse, tout en réduisant sensiblement la distance qui les sépare encore :

« Tout de même, ne vous tracassez pas. On vient swinguer ici pour s’amuser, les faux pas font partie du jeu. Quand on craint de se faire marcher sur les pieds, il faut jeter son dévolu sur d’autres pistes de danse… Celles où on valse sur un trois temps bien comme il faut, avec de vieux messieurs en redingote, par exemple. » Il roule des yeux et lance un rire léger de dérision. Ses doigts se resserrent, à travers le tissu moelleux de la robe de sa cavalière, et il tente de ne pas trop s’attarder sur les lignes chaudes et sucrées de son cou, où il est susceptible de se perdre s’il devait seulement pencher la tête. « Sans conteste, vos bras me sont plus doux que les leurs. »

Et il parle en fin connaisseur. Il s’est laissé courtiser par assez de rombières au cou flasque et de vieux beaux dégarnis – assez pour toute une vie, assez de grosses veines saillantes, d’eaux de Cologne écœurantes et de peaux labourées de rides et de varices, les Saints en soient remerciés. Il secoue la tête, grisé par l’odeur de sa compagne comme par de l’absinthe, et en prenant une grande inspiration, il l’entraîne dans une série de pas simples, rapides et cadencés.

« Si vous voulez, je peux mener dans un premier temps, je vous apprends quelques pas sur ce rythme-là et puis… A l’occasion, n’hésitez pas à me faire profiter de vos élans de hardiesse. Je ne m’offusquerais pas si vous décidiez de me surprendre… »

Il bat des cils d’un air enjôleur, avec un sourire garni de fossettes espiègles, et lui relâche la main, toujours accroché à son épaule, cependant, pour qu’elle puisse observer à son aise le jeu de jambes qu’il exécute, les genoux légèrement fléchis et les pieds tournés vers l’intérieur. Il compte à mi-voix pour elle et lui, lançant élégamment sa jambe en arrière en même temps qu’elle et ponctuant bientôt ses pas de quelques rebonds plus intrépides, inspiré par l’effervescence des autres danseurs autour d’eux. Il fait sensuellement voguer ses hanches non loin des siennes, en se balançant d’un pied sur l’autre avec habileté, leste et souple comme sur le flot régulier de la mer. Impatient de commencer à troubler cette douce bascule par des remous plus endiablés, le jeune homme reprend souplement la main de sa belle et emmêle ses doigts aux siens, en décidant qu’elle a assez bien mémorisé les pas pour s’autoriser à la faire virevolter sous l’abri de leurs bras.

Les pans émeraude de sa robe tournoient gracieusement, quoi qu’elle chancelle un peu de surprise, et cela décroche un petit gloussement d’oiseau moqueur de la gorge d’Eli. Il lui adresse un regard d’excuse, fugace, alors qu’ils déroulent entièrement leur étreinte, avant de se rejoindre, la poitrine plus proche l’une de l’autre que jamais et la respiration toujours plus courte. Son cœur s’emballe et se débat en pagaille contre ses côtes, pendant qu’il se cramponne à nouveau à cette solide et forte épaule qui s’offre à lui. En pouffant, plein d’excitation, comme une sirène qui remonterait à l’air libre, il jette son souffle dans le gorge brillante de la jeune femme et en ratant un pas ou deux à l’occasion, il manque de plonger contre elle et de glisser le bout de son nez contre sa peau et son odeur exquise.
Mais il s’en abstient, la cervelle pourtant toute étourdie par cette perspective, et la fait tournoyer à nouveau, en levant son bras aussi haut qu’il le peut, pour la faire se rétablir derrière lui, impeccablement cette fois. Il emmêle et fait se balancer leurs bras, puis l’invite à suivre encore ses pas dans cette position inédite, lui devant, et elle derrière, arrondissant et complexifiant tranquillement ses jeux de jambes. Elle peut les observer et les imiter à sa guise et lui faire claquer joyeusement ses talons en se déhanchant rêveusement, sous la grande ombre chaleureuse qu’elle projette sur lui.


Dernière édition par Elikia Lutyens le Sam 22 Sep - 0:36, édité 1 fois
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Lun 23 Juil - 11:33

Les mains de sa cavalière sont si chaudes, même à travers le tissu de leurs vêtements, et tandis qu’elle rapproche encore son souffle de la peau si sensible de sa nuque, Isabela en oublie tout le reste. La taverne, les yeux des danseurs alentours, son propre nom… Jusqu’à la cause de cette inquiétude, qui l’a envahie quelques secondes plus tôt. Elle cligne des yeux, légèrement affolée, et entoure, sur les ordres d’un instinct salvateur, la taille gracieusement marquée de sa partenaire. Cette dernière a l’air si frêle, maintenant que ses bras l’ont accueillie. Une nymphe étreinte d’une géante. L’illustration de couverture d’un recueil de contes de fées.

D’ailleurs, il y a au moins un peu de magie dans cette étreinte-là. Ou du moins c’est la sensation qui submerge Isabela, alors que quelques plumes dorées viennent lui chatouiller le bras, et que ces doigts si fins et si absurdement agiles resserrent leur prise sur son épaule. Comme un murmure sans voix et sans mots qui la traverse et lui intime soudain que la soirée sera merveilleuse….

Elle ne peut que l’être, entre ces mains si habiles.

Une armée de papillons se soulève, dans le creux de son ventre, tout aussi curieux que surpris, au moment où l’étreinte de son ami la quitte, et avec elle le soulagement de se savoir guidée dans ses pas. L’espace d’une seconde, la jeune prieuse ne peut s’empêcher de se sentir abandonnée, lâchée dans un grand océan sans bouée ni ligne de secours, mais elle est presque aussitôt rattrapée par le regard de son artiste, qui la cueille au vol et la laisse s’accrocher là. Ils pétillent, ces yeux noirs. Tant qu’elle peine à les quitter, pour suivre les instructions qu’on lui adresse, là en bas, mais qu’elle doit bien se résigner à ne croiser que furtivement, entre deux pas de danse assimilés au mieux de ses capacités.

C’est une mécanique laborieuse, que de suivre la cadence même très simplifiée de sa cavalière, pourtant Isabela y met tout son cœur et toute son énergie. Bercée par ce rythme qu’on lui murmure aimablement, et qui vient enlacer les notes du piano avec beaucoup d’habileté, elle danse. Elle jette ses pieds à la conquête de territoires parfaitement inconnus – mais finalement pas si hostile, bien qu’elle tombe dans une embûche ou deux au passage – et chaque effleurement de leurs bassins en ébullition, au détour d’un pas glissé, est la plus grisante de toutes les récompenses.

Grisée par leur étreinte, et l’excitation de se sentir capable de nager, dans ces eaux qu’elle avait craint trop troubles, elle mêle son souffle à celui de l’inconnu.e, échangeant avec lui autant de rires que de respirations endiablées. Elle piaille, même, comme une enfant ou un petit oiseau exotique, alors qu’il l’entraine dans une cabriole bien plus aventureuse que les précédentes. Elle bouscule quelques épaules, au passage, mais personne ici ne s’en offusque vraiment. De toute façon, elle est bien trop absorbée par les sensations de voltiges, qu’elle est bien plus habituée à offrir à ses partenaires qu’à véritablement vivre elle-même, puis par la présence de son ami dans le secret de son dos.
Elle peut sentir ses mains gantées effleurer ses hanches, aveugles mais toujours très précautionneuses de la conduire à bon port, et si elle profite de leur nouvelle position pour se pencher sur sa partenaire, et glisser son nez dans le creux de sa nuque, ce n’est pas uniquement pour mieux pouvoir admirer les pas qu’elle lui propose.

L’odeur qui flotte sous les petites mèches bouclées de son afro est infiniment complexe, et délicate. Toute d’agrume et de satin, elle chatouille les narines d’Isabela d’une insatiable curiosité, et manque, un instant, de la distraire, alors que leurs jambes s’élancent dans un rond un peu plus complexe que les précédents.

Elle est si bien, lovée dans cet écrin sucré, et elle a l’impression qu’elle pourrait bien avoir envie d’y passer toute la nuit, si on l’y autorisait. Au minimum.
Titillée par l’audace de sa belle, pourtant, la jeune prieuse se reprend bien vite. D’autant qu’une idée fort sympathique vient de lui piquer l’esprit. Ainsi, elle profite d’être penchée là pour murmurer à son oreille.

« N’ayez pas peur, je vous tiens, d’accord ? »

Aussitôt les mots échappés de ses lèvres, les mains d’Isabela quittent leur poste pour venir enserrer la taille de son si charmant inconnu, roulant sur le velours de son corset comme autant de bateaux conquérants sur une mer de grenat. Elle le contourne, d’un pas léger, pour se retrouver soudain face à lui et en utilisant l’élan de sa rotation, elle le soulève aussi haut que ses bras peuvent le porter.
Elles tournent, un long moment, et alors que la pauvre inconnue cherche une prise dans les manches de sa robe, Isabela la rapproche d’elle pour l’étreindre solidement, et achever leur tour en la serrant contre sa poitrine. Un mélange de merveille et de soulagement inonde le visage de son sa partenaire, balayant la surprise et rayonnant comme un petit soleil au-dessus de la jeune prieuse, et c’est la plus jolie chose qu’il lui semble avoir jamais vu.

Bientôt, les pieds de tous les partis en présence regagnent la terre ferme, et Isabela termine leur mouvement par une petite pirouette empruntée à leur précédente chorégraphie, avant de revenir à quelques pas plus sages, dans les bras de sa cavalière, le temps de retrouver son souffle.

Son sourire, lui, a pris quelques teintes de fierté qui pourraient, à l’œil mal avisé, sembler s’apparenter à de la crânerie.

« Alors, qu’en dites-vous ? Il est toujours temps de vous enfuir vers d’autres bras moins talentueux, si vous le souhaitez. En ce qui me concerne… »

Isabela a l’œil soudain brillant de malice et de satisfaction. Comme un chat très malin qui a flairé la piste d’une très plaisante chasse – ou bien comme une souris ravie d’avoir provoqué l’intérêt d’une chasseresse.
Entraînée dans ce curieux élan d’audace, l’une des mains d’Isabela retourne s’enrouler autour d’une des hanches de son jeune artiste, à peine plus bas, pour s’y accrocher un peu plus solidement, et faire voguer leurs tailles aussi près qu’elle le peut, l’espace d’un instant.

« Avec votre permission, moi j’aimerai beaucoup vous garder dans les miens jusqu’à ce que nos jambes refusent de nous porter. »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Lun 23 Juil - 11:52

Et soudain, sans avoir eu le temps de s’imaginer les desseins de sa compagne, ses pieds battent soudain de surprise dans les airs et un glapissement lui échappe, alors qu’il essaie de se cramponner aux bras qui le transportent tout là-haut, au-dessus de la foule de danseurs. Le petit sursaut d’adrénaline qui l’a saisi à la gorge lui jette quelques étincelles dans la nuque qui le galvanisent très singulièrement. Son léger cri d’appréhension se change bientôt en gloussement surexcité, tandis qu’il perd tout repère, livré à des vertiges aériens pendant de longues secondes. Il se sent comme un minuscule oiseau pris dans un vent capricieux, plus léger que jamais entre les mains puissantes de cette sublime inconnue. Et finalement, l’oiseau se pose, tout à fait désorienté sur ses pauvres échasses, et la gorge palpitante de rires échevelés.

Ses talons hauts chancellent et après quelques pas maladroits, il lui est permis de se rattraper à sa cavalière, tout en s’esclaffant de bon cœur.  

« Oohh là, hmm… »

Accroché malhabilement à ses bras (une fois n’est pas coutume), il contemple son air vainqueur sous les ombres sauvages de ses cheveux. Il lui sourit, complètement étourdi, et cille devant le sourire de lionne que la jeune femme arbore, happé dans une admiration parfaite. Doucement, sans la quitter des yeux, il rajuste son boa doré sur ses épaules avant de s’étonner tout à coup de l’envie qu’elle lui ronronne presque à l’oreille. Le garder dans ses bras jusqu’à ce que leurs jambes refusent de les porter… ?

« Oh. »

L'onomatopée arrondit ses lèvres et s'attarde quelques longues secondes dans sa voix avec une sensualité minutieusement travaillée.

« Hoho, oh, vraiment ? » Ricanant de plus belle et les yeux pétillants de grivoiserie, il s’affaire à déboutonner un peu sa chemise pour respirer plus librement. « Désolé, j’ai dû perdre un peu d’éloquence dans ces hauteurs, mh. Mais oui, oui, d’accord, absolument… Gardez-moi. »
 
Il pouffe comme un adolescent, déconcerté par sa propre ivresse, et se laisse glisser dans les bras de sa belle dame avec un soupir satisfait, posant sa joue contre le relief doux de ses clavicules, le temps de retrouver son équilibre.

« Je veux dire, vous vous en sortez à merveille et… c’est impensable que je me prive de vos talents, je ne vois rien de plus exaltant ce soir que vos grandes étreintes. »

Il se redresse. La main de sa cavalière, à la fois forte et prévenante, s’est solidement refermée sous les voiles de son corset, entre l’os saillant de sa hanche et sa cuisse. La fermeté de cette étreinte et les effleurements hagards de leurs bassins lui donnent le tournis. Il se sent déchiré tout à coup entre le besoin de contact et l’envie hyperactive de sautiller et danser encore et encore, de se trémousser jusqu’à l’épuisement sur la piste et de donner tous ses propres talents en spectacle à sa compagne, comme un petit paon jamais fatigué de faire la roue. Il voudrait à nouveau voir s’émerveiller ses grands yeux noirs sous son fard de grande dame et au même moment, il brûle de sentir sa grande main chaleureuse explorer plus soigneusement certains contours de sa silhouette – s’aventurer un peu plus bas, peut-être, sur le velours moulant de son pantalon. Il devine, troublé, les ongles arrondis de la jeune femme, prisonniers de ses gants, lorsqu’ils s’enfoncent délicatement dans le tissu de ses propres vêtements. Cette simple idée allume quelques feux surpris dans son bas-ventre et il déglutit, en cherchant à se recomposer un visage innocent et remerciant les saints que son corset soit orné d’assez de falbalas pour dissimuler le subit intérêt qui s’éveille tranquillement entre ses jambes. C’est encore trop tôt, beaucoup trop tôt. Alors d’un subtil pas glissé, un sourire enjoué aux lèvres, il entraîne sa partenaire dans une autre danse.

Ils se déhanchent avec fureur, comme de beaux diables, sur les rythmes effrénés du piano. Leurs pieds s’affolent et leurs pas s’emmêlent. Parfois, il s’étire de tout son long dans les bras de sa belle, gracieux comme un chat, et il lui dévoile la souplesse de sa taille en faisant suivre à ses reins quelques bonds plus piquants. Il va et vient, s’amuse des distances qu’il allonge et raccourcit à sa guise entre elle et lui, et elle saisit parfois l’occasion de le faire monter et tourner dans les airs comme une ballerine. Il rit, grisé, comme si les quelques pauvres verres de vin qu’il avait bu plus tôt dans la soirée lui montaient soudain à la tête, et ses mains se promènent, ça et là, le long des bras robustes de sa partenaire, à ses épaules et à ses flancs. La plupart du temps, c’est pour chercher des prises au cœur de ce charleston débridé, mais parfois, c’est aussi simplement pour le plaisir d’effleurer un peu de sa peau sous le tissu respectueux de ses gants. Ses doigts se faufilent et s’accrochent, dans les échancrures tentatrices de ses manches et le long des muscles élégants de sa nuque.

Le morceau s'enchaîne sur un second, puis un troisième, et un quatrième, et entre les rires et leur impétuosité, il se trouve presque à bout de souffle, quand le swing s’apaise enfin, mesure après mesure. Main dans la main, profitant de cette accalmie pour se faire face, les deux jeunes gens sourient à leur aventure et Eli, plus personnellement, se retient de se réfugier tout à fait dans l’étreinte de sa géante pour s’y reposer à nouveau. Il se sauve, frustre gentiment et s’esquive toujours, dans un enchaînement de pas mutins, mais s’écarte de moins en moins loin et de plus en plus douloureusement. Accrochant son autre main au sommet de l’épaule de la jeune femme, il s’accorde même une pause pour reprendre sa respiration et lui glisser quelques confidences.

« Dites… Puisque nous sommes destinés à partager plus d’une danse, la politesse exige peut-être quelques présentations… Les gens ici m’appellent Lior. Aussi, si vous le souhaitez, vous pouvez faire de même… ou me trouver le nom que vous voudrez. Tous les mots qui passent vos lèvres sont après tout si charmants. »

Bien sûr, il ment effrontément : ni Madeleine, ni aucune de ses amies ne connaissent de Lior, de près ou de loin, sauf peut-être dans le livret d’un opéra interprété de temps à autre à l’Opéra depuis quelques années. Tout au plus, c’est un nom de scène comme il en a des dizaines, mais surtout celui d’un de ses petits héros tant chéris, au genre indéterminé, et dont il a conté les aventures en musique plus d’une fois : Lior d’Har Shalem, fier combattant des barricades et digne descendant de Sainte Héléna. Cela lui est venu spontanément et il n’y a rien de tel pour paraître convaincant, aussi s’en accommode-t-il d’un sourire tout à fait courtois.

En d’autres circonstances, il s’en serait certainement voulu de tromper ainsi une honnête personne, mais encore une fois, il est hors de question aujourd’hui de se laisser reconnaître par qui que ce soit. Il y a à peine cinq jours qu’il a été investi dans ses fonctions, et une fois passée l’euphorie des premières heures, la large clique des puritains pompeux et prudes de la Ville pinceraient alors leurs lèvres sèches en cul de poule et désapprouveraient la moindre démonstration de gaieté qui rompe trop tôt avec leur sens des convenances. C’est inqualifiable, intolérable, indigne du noble titre de Prince et d’Excelsa elle-même – divine Excelsa ! Pardonne les écarts d’un avorton ingrat qui ne conçoit pas de passer une vie sans se vautrer dans la débauche et l’alcool. Et blah, blabla. Epuisants caquètements.
Il se passerait définitivement de ces qu’en dira-t-on de bigots aigris jamais habitués à écouter d’autres voix que les gargouillis de leurs ulcères et le gonflement inconfortable de leurs intestins. Qu’ils gardent pour eux leur mauvaise conscience. Elikia a vingt-cinq ans, du feu dans les veines et des fourmis dans les jambes : son temps libre, il tâche de l’employer à d’autres loisirs qu’à la flagellation.

Pour autant, il ne pouvait pas se permettre de laisser courir toutes les rumeurs du monde à son sujet. S’amuser du scandale, c’est une chose, mais le scandale n’a d’intérêt que lorsqu’il est calculé et mis en scène. Comme pour l’extravagance vestimentaire, il est recommandé de s’y adonner avec mesure et subtilité. Sa crédibilité souffrait déjà d’a priori fort nombreux et fort stupides, et il convenait de la soigner au moins dans les premiers temps, avant de présenter une salve de propositions au Conseil.
Alors cette nuit-là, pendant que Lior, paré de son plus beau corset et d’un fin rouge à lèvre, dansera aux bras d’une sublime inconnue, Elikia Lutyens gardera la chambre et les braves Excelsiens dormiront sur leurs deux oreilles.

Et puis, les déguisements, c’est amusant. Il se sent un peu comme les jeunes premiers de ces éternelles pièces de théâtre, qui pour conter fleurette se font passer pour un autre, le temps de quelques heures. L’idée séduit très tendrement son esprit romanesque. En révélant son nom à sa compagne, il aurait été à peu près sûr de devoir tirer un trait sur ses délicieuses audaces et la sensualité de leurs échanges. Echanger cette douce simplicité contre des flagorneries et de l’embarras, cela aussi, c’est inenvisageable.

Elikia soupire, les joues rosies de plaisir. Les plumes dorées de son boa frissonnent dans le creux de ses épaules. Les hanches opulentes de sa cavalière se balancent avec amplitude hypnotisante sous ses yeux et y allument des éclats fauves. Leurs ondulations paisibles l’appellent et l’attirent irrésistiblement : conjuguées aux récents efforts d’une danse endiablée, ils conspirent à raccourcir et lui voler son souffle. Enfin, faisant fi de toute stratégie séductrice, il se laisse peu à peu partir à la dérive, voguer au rythme que leur prête doucement la jeune femme et il s’abandonne au confort de ses bras comme aux courants bleus d’une mer tropicale. Il berce ses propres hanches et se retient avec peine de les presser contre les siennes, électrisé par la distance qu’il vient de réduire entre leurs deux corps vibrants de chaleur, mais qui les sépare encore avec une cruelle complaisance.

Quel drôle, intransigeant et capricieux sentiment que le désir. On ne sait jamais très bien à quel moment il devient insupportable de ne profiter que par imagination d’embrassades plus lourdes, charnelles, plus terrestres que ses flottements bizarres et ses excitantes incertitudes. Mais la concupiscence a ses charmes aussi, quoi qu’ils soient toujours destinés à se briser, et Elikia s’y égare avec une joyeuse volupté, tout comme ses regards se perdent dans le décolleté somptueux de sa compagne. Ses seins sombres, enveloppés dans le coton moelleux de sa robe, palpitent non loin de son museau empourpré, et sursautent parfois langoureusement sur une cadence plus marquée, soulevés en même temps par sa respiration au galop.
Le cœur du garçon s’emballe lui aussi et se décolle de ses côtes de temps à autre, pour s’y recogner d’un coup sourd. Ses pensées sont piégées par les courbes parfumées de cette poitrine comme dans du miel et il aimerait y butiner du bout des lèvres, et puis à pleine bouche, y lover son visage et rendre un peu de leur générosité à ces envoûtants attributs.

Une grande bouffée de chaleur l’étreint soudain, tandis qu’il relève la tête vers le visage brillant de sa partenaire et les petites fossettes ravies qui ornent ses joues. Sa main gantée, un peu plus fébrile, glisse dans le creux de son épaule et ses doigts s’emmêlent dans ses cheveux décoiffés, parsemés de fleurs blanches, en se refermant autour de sa nuque. Il lui offre un sourire de connivence, puis plante lentement ses incisives dans sa lèvre souple en la contemplant droit dans ses grands yeux spirituels. Quelques petits serpents enflammés s’entortillent savamment dans son ventre, tandis qu’il se penche près de l’oreille de sa belle pour y enrouler son souffle un peu court et quelques mots onctueux.

« Mais vous, comment devrais-je vous appeler, ma dame ? »
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Ven 27 Juil - 15:49

Le rire qui monte des lèvres de son aimable pianiste vient aussitôt emplir la poitrine d’Isabela d’une vapeur brûlante d’incrédulité. C’est un son si beau, et chacun de ses minuscules rebondissement ont la douceur d’un carillon qui frissonne dans les bras d’une brise d’été. Elle n’en croit ni ses yeux ni son cœur...

C’est si beau, et si pur, et ce soir ça n’appartient qu’à elle.
C’est beaucoup trop.

A cet instant précis, la jeune prieuse pourrait bien remercier une par une toutes les étoiles du ciel, afin d’honorer celle qui, ce soir, lui accorde la plus douce de ses bénédictions.
 
« Gardez moi. »

La voix d’or et de fumée de sa mystérieuse partenaire résonne encore, pour Isabela, tandis qu’elle se laisse à nouveau entraîner au milieu de la piste. Elle tourne, comme ils tournent, l’intensité de sa chaleur semblant l’empêcher d’estomper son empreinte, et à chaque nouvel écho qui revient murmurer ses séduisantes suggestions, le cœur d’Isabela est submergé d’une joie sans pareille. C’est un chant de sirène. Un appel brodé de promesses et d’espièglerie qui lui a complètement ensorcelé le cœur.

Grisée par les remous de leurs danses, et les vagues envoûtantes de la foule, autour d’eux, Isabela se sent comme le plus téméraire de tous les marins. Le plus chanceux, aussi. Car ce n’est pas la promesse d’une eau froide et salée qui miroite dans les yeux de son artiste, mais le plus charnel et le plus doux des serments.

Il est à elle.                        
Elle l’est.
Toute à elle.
                                   
Et peut-être même bien pour la nuit toute entière...

De tous les bras charmants de la salle, ce sont les siens – et aucuns autres – qu’il a choisi pour se poser, ce si charmant oiseau aux plumage d’or. Et chaque fois que leur étreinte se resserre, au détour sensuel d’une gamme, Isabela ne peut imaginer un plus grand privilège que celui-là.

Leurs mains, fébriles, et mues par les aquatiques caprices de leurs propriétaires, se retiennent et s’agrippent au milieu des courants. Elles se cherchent. Se trouvent. S’égarent. Chaque chanson qui se termine vient éroder un peu plus leur retenue fragile, et dès lors que le swing laisse place à des morceaux plus doux, plus rien ne peut entraver leur inévitable réunion.

Le souffle d’Isabela est court et brûlant, tandis qu’elle accueille à nouveau son infatigable danseuse dans le creux de ses bras. Leurs poitrines se soulèvent à l’unisson, le temps de quelques mesures, et leurs jambes acceptent de troquer leurs folles envolées pour quelques foulées plus paisibles. Une ronde modeste et tranquille, qui redonne leurs ailes aux mots si doux de sa compagne.

Sa première confession ravit la jeune prieuse, qui, malgré la sensualité des ombres et des jeux de devinettes, se trouve soulagée de pouvoir enfin mettre un nom sur le visage mutin de son inconnu. Ce nom qui grimpe à son oreille comme la plus sucrée des récompenses, tandis que leurs regards s’accrochent dans un moment d’exquise complicité.

« Lior… »

Juste comme ça, son existence passe de l’éther au réel. Lior cesse d’être une rêverie sans nom pour se faire un peu plus tangible sous ses doigts. Et s’il reste encore de nombreux voiles à soulever avant de résoudre tout à fait le mystère de son drôle de petit oiseau, ce pas dans la lumière suffit à dessiner sur ses lèvres un sourire particulièrement séduit.

« C’est si charmant. »

Elle flotte, un moment, savourant avec délice la cadence à présent beaucoup plus intime de leur étreinte, et profitant de cette nouvelle proximité pour dévorer Lior des yeux.

C’est électrique, ce qui les unit. Un invisible et entêtant bourdonnement de chaleur, tissé dans la trame même de l’air. Comme si le minuscule espace séparant leur deux corps était déjà rempli de chaque caresse, chaque étreinte et chaque soupir qu’ils se promettaient l’un à l’autre sans se dire un seul mot. Une poésie charnelle écrite en « si », et en « peut-être ». Un millier de possibles comprimés dans trois fois rien…

Lorsque les mots de Lior reviennent chatouiller son oreille, pourtant, Isabela se trouve incapable d’y porter immédiatement son attention. Un assaut tout autre l’accapare, en effet, alors qu’une main délicatement gantée est venue s’emmêler dans ses cheveux, et que des lèvres montent porter cette si jolie voix directement jusque dans le creux de son cou.
Chaque détail de cet instant lui apparaît alors dans une étouffante clarté. La chaleur des souffles d’air qui viennent s’enrouler sur sa peau, la minuscule contraction de ce pouce, lové juste sous la ligne de sa mâchoire, ainsi que l’exact miroitement de lumière, au fond des yeux sombres de Lior. C’est tout son corps qui s’enflamme, comme éveillé par la magie d’un sortilège obscur et c’est un miracle si elle parvient de justesse à séparer leurs hanches alors qu’elles sont sur le point de s’effleurer.

« Je… »

Les mots peinent à trouver leur chemin jusqu’à ses lèvres, tant la distraction que soulèvent celles de Lior est grande. Elles sont si proches et pourtant si loin et chaque minuscule soupir qui en sort, pendant qu’Isabela tente en vain de se rappeler son propre prénom tapisse la peau de sa gorge de terribles frissons.

« I-Isabela. Vous pouvez m’appeler Isabela. »                                            

Elle déglutit, jetant un regard au plafond comme pour y chercher du renfort face à l’assaut soudain de toute cette chaleur qui l’envahit, mais elle n’y trouve qu’un peu de peinture écaillée, et de vieilles poutres qui demeurent inertes, insensibles à son désarroi. Même lorsqu’elle tente de prendre une longue inspiration, pour calmer les bourdonnements intéressés que tout ceci a soulevé dans sa poitrine, elle est aussitôt rattrapée par les capiteuses nuées du parfum de Lior. Tout aussi acidulé que son regard est malicieux, et tout aussi poudré que sa voix est sensuelle.

Réfrénant courageusement une envie féroce d’envoyer balader toute forme de conversation ou de manières pour enfouir son nez à la source de cette senteur si envoûtante, Isabela se ressaisit comme elle le peut dans les bras de sa vilaine tentatrice. A la place, elle enroule avec précaution sa main gantée autour de celle qu’on a perché dans son cou, et laisse ses doigts se glisser rêveusement parmi ceux de sa compagne

La manœuvre ne suffit pas totalement à l’arracher aux bras du désir, mais elle lui permet au moins de retrouver assez de cellules grises pour pouvoir aligner ses mots correctement.
                                                                                                           
« Je suis heureuse, en tout cas, d’avoir pu mériter d’apprendre votre nom. »

L’ombre discrète d’un sourire se dessine à nouveau sur les lèvres de la jeune prieuse, lui conférant un petit air malin. Saisie au vol par l’inspiration – et profitant toujours de l’accalmie musicale que leur accordait ce bon Ignace – elle s’empare délicatement de la main de Lior, toujours captive de la prison de ses doigts, pour la conduire à portée de ses baisers. De là, elle chemine paisiblement, ses lèvres suivant la couture de ces gants si joliment brodés, jusqu’à trouver le chemin de la fine bande de peau qui échappe, au niveau d’un poignet délicat, à la protection du tissu.

Voilà. Ça restait plutôt culotté, comme approche du baise-main, mais l’ensemble paraissait déjà un peu plus digne d’un échange civilisé. Ou bien d’une mesquine – mais sympathique – vengeance. Probablement un peu des deux.
                                                                                                               
« Figurez-vous que c’est un secret mieux gardé que je ne l’aurais cru. Et bien sûr, le mystère peut avoir des propriétés très séduisantes mais… »

Profitant d’avoir toujours la main de son partenaire dans la sienne, et poussée par ce petit élan d’audace que l’excitation de deviner son attirance réciproque ne fait que renforcer, Isabela amorce un pas de danse un peu plus technique. Prudemment, et en s’adaptant à la nouvelle paresse du tempo, elle s’applique à reproduire le mouvement qui l’avait envoyée tournoyer tout à l’heure, dans les bras de Lior, avant de le recueillir à nouveau dans ses bras.

Puis, inquiète, soudain, qu’à tout moment le swing ne reprenne, et l’empêche de livrer la confession qui lui brûle les lèvres depuis une heure déjà, elle retourne se blottir dans le confort des déhanchements paisibles qui les berçaient tout à l’heure.

« Tenez par exemple je ne sais même pas quel genre vous attribuer, ou même si vous en préférez un sur l’autre. Et, oh, ce n’est pas bien grave, au fond. Il y a peut-être… des options plus mystérieuses que d’autre, pour moi, là-dedans, mais en vérité ce que je redoute affreusement c’est surtout de faire un faux pas sur le sujet et… de vous blesser. »

Cette fois, le rouge lui monte parfaitement aux joues, et elle n’a même plus l’excuse du rythme de leur danse derrière lequel camoufler son embarras.

« Est-ce que vous accepteriez de m’éclairer ? Tant que le tempo n’exige pas de moi autant de concentration qu’il a pu le faire tout à l’heure ? »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Ven 27 Juil - 16:23

Oh, des baise-mains, Elikia Lutyens en avait acceptés de toute sorte au fil de sa courte existence, et il était pour lui évident que certains d’entre eux prenaient en réalité plus qu’ils ne donnaient et par conséquent qu’ils se destinaient bien davantage au plaisir du courtisan qu’à celui du courtisé. Mais il s’en faisait d’autres… Les Saints lui en soient témoins, il accorderait à l’avidité d’Isabela infiniment plus qu’une timide parcelle de peau dans le creux de son poignet. Son bras aurait été à elle sur le champ, et tout ce qui venait ensuite, si seulement il était politiquement correct de s’embrasser à pleine bouche et de se caresser au milieu de la foule à une heure aussi peu avancée de la nuit. Heureusement, il n’est pas assez ivre pour réellement l’envisager, et il se contente de frissonner de toute sa chair au contact capiteux de ses lèvres. Leur chemin est lent et divinement calculé et il doit avoir l’air bien hébété sous le regard impertinent qu’elle fait encore descendre vers lui.
Il rougit instantanément, vire à l’écarlate en l’espace d’une demi-seconde tandis que toute la chaleur de son corps lui monte au visage, et le souffle lui manque – en particulier lorsque sa cavalière lui retire la douceur de ses baisers et ne l’enveloppe dans un nouveau pas de danse où il se laisse porter sans réfléchir, encore tout affolé. Il ne sait même plus très bien ce que sa voix profonde et grave lui a susurré à l’oreille, à peine un moment plus tôt : elle lui a étonnamment coupé le sifflet.  

Mais l’inquiétude s’empare bientôt des courbes rondes et lumineuse de ce beau visage qui n’exprimait qu’allégresse et triomphe un instant plus tôt, et il ne peut pas s’empêcher de pâlir un peu à son tour. Cependant, les paroles de sa compagne restent toujours enrobées du même miel et quand Elikia comprend ce qui tracasse sa bonne âme, il s’attendrit sur le champ.

« Oh… »

Penchant la tête sur le côté pour la contempler avec affection, il croise ses doigts dans les siens et considère d’abord sa question pour son absolue bienveillance. Il murmure, en souriant presque pudiquement :

« Vous êtes un ange de délicatesse, Isabela. »
 
Naturellement, Elikia n’est ici qu’en déguisement – en performance – contrairement à Madeleine elle-même et à d’autres habitués du bar, et donc il n’est pas du tout en position de s’offusquer pour de quelconques présomptions concernant son identité de genre. Mais cela fait toujours extraordinairement chaud au cœur de rencontrer parfois de belles personnes, affables et attentionnées, telles que semble l’être Isabela. C’est comme un petit cadeau du destin.

« Eh bien… Pardonnez-moi si je vous inspire tant de... trouble… Mais je dois reconnaître que cela me plaît beaucoup. »

Il ne prend même pas la peine de lever l’ambiguïté de sa tournure. Tout son visage rit de bon cœur : sa bouche groseille entre ses fossettes, ses petites dents bien alignées et ses yeux malins qui crépitent en même temps dans la lumière vacillante des bougies. Leur flamboiement se balance de son visage à celui de sa compagne, alors qu’ils tournoient paresseusement sur la piste. A chaque virevolte, Elikia se laisse bercer par la succession des ombres et des reflets sur le relief pulpeux de cette aimable figure, qui se peint de jaune, puis de rouge, puis de jaune, et qui s’éclipse parfois à la faveur de la pénombre. Ce ballet étrange l’hypnotise, au milieu du va et vient incessant des fausses dorures, du velours et de la rocaille qui émaillent les murs.
Et il y aussi tous ces gens autour d’eux, qui voguent sur le même flot paisible que déroulent les vieux doigts d’Ignace. Comblé, le Prince soupire et pressant sa main dans celle d’Isabela, il resserre doucement leur étreinte pour se gorger davantage encore de sa chaleur et de son odeur de vanille que leur danse a rendue plus musquée. Il sourit à nouveau rêveusement, il lui semble qu’il ne fait plus que ça désormais, et que sa face s’est figée pour toujours dans une expression de parfaite béatitude. Il se mord la lèvre, en levant un regard tout à fait éperdu vers sa cavalière rougissante.

« Cet endroit est providentiel, murmure-t-il, d’une voix douce. Il y a mille choses qu’on peut s’autoriser ici et qui vous font presque partout ailleurs taxer de zouave ou d’excentrique. On n’a pas idée du nombre de chameaux de vertu qui rôdent en ville et qui guettent, à l’affût de la moindre futilité à vous reprocher, parce que cette nuit, vous avez préféré vous poudrez le nez et mettre du rouge à lèvres plutôt que de vous enterrer pour toujours sous votre montagne de travail. Puissiez-vous y rester jusqu’à ce que l’asphyxie vous saisisse… »

Lovant délicatement (mais très peu innocemment) sa joue contre le bras de sa belle, il roule des yeux très dramatiquement. Sa main accrochée à son épaule, quant à elle, tricote, distraite, avec les coutures vertes de sa robe qu’il songe à faire tomber d’une heure à l’autre dans la soirée. Il s’imagine, fantasque, le velouté de sa peau, l’élastique robustesse de ses muscles et quel air elle aurait s’il venait se glisser comme une anguille entre ses cuisses puissantes pour y décrocher comme tout à l’heure quelques grelots dans sa voix.

Il commence vraiment à faire un peu chaud, ici.
Décrochant sa main de l’épaule d’Isabela mais l’observant toujours d’un petit air enjoué et grivois, il l’agite une seconde ou deux en éventail puis fait sauter un autre bouton de sa chemise du bout des doigts.

En tout cas, quand bien même il ne l’a fait entendre qu’entre les lignes, la jeune femme doit être maintenant fixée l’objet de ses préoccupations. Il lui adresse une mine plus tendre, se rappelant son adorable précaution de tout à l’heure.

« Enfin. J’espère que le secret aura pour vous des propriétés… aussi séduisantes que le mystère. Car cela devra rester entre nous, il faut me le promettre. » Levant son index ganté, les yeux grands ouverts de sérieux, il pose délicatement son doigt sur les lèvres pleines de sa cavalière et s’approche pour lui couler tout bas à l’oreille : « Je suis un homme. Vous êtes perspicace… La plupart du temps, on ne me suspecte pas. »

Il se redresse en battant des cils, moitié amusé, moitié dépité d’avoir été percé à jour. Evidemment, il n’aurait pas laissé cette soirée filer vers son point d’orgue sans glisser un mot à sa compagne à ce sujet. Mentir sur son nom, c’est une chose, mais comme pour tout plaisir, la duperie a ses limites avant de devenir du mauvais goût pur et simple.
Il ne saurait dire, en revanche, si l’information contente, rassure ou déçoit Isabela et il a très peu envie de fouiner directement dans ses sentiments pour le savoir. Il suffirait certainement d’en discuter en toute tranquillité. Le nez en l’air, il vérifie qu’une des alcôves, creusées de part et d’autre dans les murs épais du bar souterrain, est encore vacante, les lourds rideaux pourpres tirés sagement de chaque côté. Il trouve rapidement son bonheur et pointe la direction d’une de ses petites chambrettes, la figure resplendissante d’enthousiasme.

« Venez, nous serons sûrement plus à l’aise là-bas pour parler ! »

Vivement, toujours frétillant et prompt à courir dans tous les sens, il l’entraîne à sa suite à travers la foule, brisant inévitablement les voltiges de quelques couples ramassés les uns contre les autres sur cette étroite piste de danse.
Gloussant avec insouciance alors que quelques expressions outrées se retournent à leur passage, il finit par arrivée à destination avec son immense et superbe amie. C’est un petit nied douillé qui se présente à eux : un large divan couvert de coussins bariolés, rapiécés de tout côté, mais gonflés de côté et à l’allure si confortable qu’Elikia s’en ravit d’avance. Il relâche la large main d’Isabela, mais seulement pour dénouer le cordon qui retient le pan de rideau à sa gauche et le tirer de manière à fermer de moitié ce havre de paix au cœur de la fête.
Puis, laissant le soin à la jeune femme de tirer l’autre rideau et de les plonger dans une agréable pénombre, il s’en va déjà s’affaler sur le divan et gratter une allumette pour allumer un chandelier que les maîtresses des lieux ont disposé sur une table basse. Une fois son œuvre accomplie, il tombe plus profondément dans les coussins, goûtant au semblant de silence qui règne à présent entre eux, comme un parfait pacha. Il cligne des yeux.
Des rires résonnent avec persistance à ses oreilles, comme de brillants acouphènes. Il sourit d’une oreille à l’autre, en contemplant la silhouette somptueuse d’Isabela dans le clair-obscur, et se tapote les lèvres, abandonné vaguement à quelques réflexions.

« Ou bien vous êtes outrancièrement perspicace… ou bien en réalité, je dois revoir quelque chose à mon accoutrement… C’est peut-être le pantalon qui m’enlève de la crédibilité… Mes hanches sont trop étroites. »

Il feint un immense soupir de déception, en inspectant la moindre couture de ses habits d’un œil désormais sceptique, et lisse le velours noir de son bas du bout des doigts. Il faudrait sans doute choisir, à l’avenir, entre le souci de vraisemblance de son déguisement et la coupe sur mesure de ce pantalon qui n’a pas son pareil pour mettre en valeur l’un de ses meilleurs atouts. Un beau sourire et de jolies fesses. Si ce devait être le titre de son autobiographie future, il ne le renierait peut-être pas. Hm…
Malgré tout, ses échappées nocturnes à La Barbe de Madeleine feraient sans doute mieux de ne pas passer à la postérité, ou du moins pas dans l’immédiat. Un jour, la Ville serait éventuellement prête à l’accepter – une fois qu’elle aurait digéré les diverses réformes sociales qu’il lui réserve pour les mois et les années à venir. Pensif, Elikia se tapote le menton un petit moment, les yeux égarés dans le vague. Il devra veiller à rendre ce costume absolument insoupçonnable, la prochaine fois qu’il se prêtera à ce petit jeu.

« Le jupon est plus efficace… Et il me faudrait certainement plus de… formes. »

Il aplatit ses mains contre son corset rouge d’un air boudeur, et le presse contre sa poitrine désespérément masculine qu’il a négligé de rembourrer ce soir-là, estimant que l’habit lui serrait suffisamment la taille pour faire illusion. Eh bien, tant pis. (Cela n’entache évidemment pas son humeur légère, mais en de si sensuelles circonstances, il s’amusait bien trop de son rôle de diva devant l’éternel pour laisser passer sa chance.)
Car, relevant un regard chatoyant vers la belle Isabela, Elikia fait déjà couler ses mains très impudiquement le long de ses cuisses, puis, levant une bottine au-dessus des coussins, il tend sa jambe avec souplesse et fait tourner en l’air sa cheville ainsi que la pointe de son pied et son merveilleux talon aiguille. Appuyé contre l’accoudoir du divan, il cille dans la pénombre de leur alcôve, et sans quitter son adorable géante des yeux, il caresse sa jambe de ses doigts gantés et se réconforte de sa déconvenue en même temps, des idées de bas résilles miroitant très agréablement çà et là dans son esprit. Il étire un sourire facétieux à l’attention de son délicieux public et range finalement sa gambette pour laisser la place à Isabela de s’installer à ses côtés.

A son tour, il recueille sa grande main entre les siennes et après la lui avoir baisée doucement au poignet, il la lui enroule autour de sa propre joue pour l’encourager à le rejoindre. Après tout, il n’y a pas qu’une danse qu’il escompte lui offrir ce soir…
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Lun 30 Juil - 17:53

L’index ganté qui vient se presser contre ses lèvres laisse en se retirant une ligne incandescente à même la peau d’Isabela. Comme le fantôme d’une flamme qu’on aurait approché trop près de son visage. Elle brûle encore vivement, d’ailleurs, lorsque son coquin de pianiste décide tout à coup d’abandonner à son sort la piste et ses danseurs. Profitant de ses doigts emmêlés aux siens, il l’attire dans son sillage avec un enthousiasme d’enfant ravi.

Beaucoup d’yeux se retournent à leur passage, et la jeune prieuse ne peut qu’en rougir d’avantage, mais la main qui la guide dans cette retraite précipitée finit par la conduire hors de la portée de leur outrage.

Les épais rideaux de velours referment sur eux leur étau protecteur, étouffant légèrement les ronronnements de la foule, et la musique, au loin. Tandis que la prieuse veille à ne laisser aux convives indiscrets aucun interstice par lequel épier leurs échanges, le pianiste, lui, s’affaire à l’allumage de quelque candélabre. Finalement, la pénombre ne les fait siens que quelques secondes. Ces dernières, pourtant, suffisent à saisir Isabela par le brusque sentiment d’intimité qu’elles lui inspirent.

A la réflexion, d’ailleurs, la timide lueur des bougies ne fait rien pour le dissiper, et la jeune prieuse le réalise aussitôt que ses yeux croisent ceux de Lior, tout de soleil parés par le miroitement des flammes.
Dans le fond de son ventre, se tapit un vertige. Celui qui, d’ordinaire, préfère étreindre ceux dont le pied manque une marche d’escalier. Un petit sentiment d’incertitude et de panique mêlées, qui se perd, confus, au milieu de toute cette chaleur.

C’est ce drôle de frisson des premiers émois, remontant peut-être de l’époque où elle n’avait, sur le vaste sujet des étreintes charnelles, que très peu de repères auxquels se raccrocher.

Bon et bien quoi, c’était un homme. Et qu’est-ce que ça changeait, au juste ? L’équipement ?

Elle se prend à rougir de plus belle, comme propulsée dans le corps de ses seize ans, légèrement figée dans son coin de l’alcôve, et le cœur battant si fort dans sa poitrine qu’elle jurerait qu’on peut l’entendre par-dessus les rebonds étouffés du swing. Elle n’ignore pourtant pas ce qui peut se cacher, sous le velours délicat du pantalon de Lior. Ni même comment tout ça fonctionne, au juste. En théorie, elle est même plus au fait de ces choses que n’importe quelle autre femme, si talentueuse soit-elle.

Dans la pratique, évidemment, tout un tas de doutes et d’angoisses subsistent.

Sans se laisser démonter, pourtant, et peu désireuse de mettre son interlocuteur dans un quelconque embarras, elle s’approche du canapé où il a décidé de s’allonger, pour appuyer sa hanche après l’accoudoir libre, et le contempler de là-haut.

De là, elle est alors au premières loges du coquin spectacle que Lior semble se plaire à lui donner. Elle voit passer tout près ses fines gambettes dans leur velours si flatteur, et ne perd pas un centimètre du trajet de ces mains, qui se promènent, provocatrices, le long de ces chemins qu’elle brûle elle-même d’explorer.
Quand aux petites plaintes, du bout des lèvres, de leur propriétaire, elle a beaucoup de mal à les écouter avec attention, et malgré tous ses efforts il lui faut plusieurs secondes, après qu’il se soit tu, pour rassembler les indices et comprendre la teneur véritable de son discours.

C’est alors qu’une drôle de panique la gagne.

« C’est que… Ici, et en particulier, hm… pendant ces soirées-là, il est imprudent de présumer du genre d’autrui, et… Enfin… C’est juste quelque chose que j’ai ressenti, ce n’est pas que vous... ne soyez pas crédible… »

Elle ne sait pas bien pourquoi elle a soudain tant à cœur de rassurer Lior, et d’effacer jusqu’au moindre doute qu’il pourrait avoir sur l’inefficacité de son déguisement, mais elle ne peut s’empêcher de babiller, penchée sur lui, avec à l’œil une étincelle particulièrement déterminée. Elle n’en aurait probablement toujours pas terminé de se perdre en justifications imprécises, à cette heure, si le jeune pianiste ne l’avait pas interrompue en saisissant sa main, et en l’invitant, à nouveau, à se rapprocher de lui.

Isabela se laisse faire, légèrement prise de court, et descend s’asseoir plus confortablement sur le canapé, abandonnant sa main au bon vouloir de son interlocuteur, qui en profite pour la faire une fois de plus rougir de tout son saoul.
De tout le discours qu’elle a tenté de préparer, il ne reste alors plus grand-chose.


« Mais vous faites… une femme plus que charmante, en réalité… » Ses doigts semblent perdus, enroulés autour de cette joue si douce, sans oser resserrer leur étreinte. Blottie au milieu des coussins, au plus près qu’elle le puisse de son voisin sans que leurs jambes ne se mêlent, Isabela a la vertigineuse impression d’être au milieu d’un mirage, que le moindre mouvement pourrait dissiper. « Je… »

Elle manque presque de bafouiller, à son plus grand dam, mais par chance Héléna la préserve de justesse du ridicule le plus absolu. Le regard vif de son interlocuteur, lui, en revanche, ne perd pas une miette de sa détresse soudaine, et l’inquiétude vient plisser son visage si parfait.

« Je suis navrée. J’aurais aimé que cela ne soit pas si tristement évident mais… tout ça est un peu… »

De l’index, et quittant la rondeur tiède de sa mâchoire, Isabela monte caresser rêveusement les petites lignes troublées qui se sont dessinées sur le front de son ami. Comme pour les effacer sous la pulpe de son doigt. Un rire léger, tout mêlé d’embarras et de chaleur, fleurit dans sa gorge.

Il est si près, maintenant… Il peut probablement apercevoir la moindre émotion se dessiner sur son visage, tout comme il lui semble, à elle, pouvoir discerner chaque grain d’or échoué sur ses paupières fardées, et dénombrer les cils qui bordent le charbon de son regard. Les bougies font danser des ombres de fauve et de pourpre, sur les rondeurs de ses joues, et surlignent son nez mutin d’un petit trait ambré. Quant à ses lèvres…

Isabela prend alors la plus profonde et la plus brûlante des inspirations.

« C’est la première fois. Que ça m’arrive. » Écarlate, et les joues à présent cuisantes d’émotion, elle bataille avec ses mots pour parvenir à clarifier un peu les raisons de son trouble. « Qu’un garçon me fait… ma foi… autant d’effet. Je dois bien l’admettre… »

Son regard fuit, un court instant, celui de Lior, et suit le trajet de ses doigts, qui glissent, en l’effleurant à peine, sur la courbe délicate de son cou pour aller se perdre tout au bord de son corset. Elle se laisse distraire par le relief de la couture, la lissant sans y penser du bout des ongles, en se retenant très fort d’imaginer quelle douceur pourrait avoir cette peau qu’il lui dissimule si cruellement.

Puis, à l’instant où elle réalise tout à fait ce qu’elle est en train de faire, elle reprend ses doigts, comme brûlée par une flamme invisible, et couve le jeune pianiste d’un petit regard d’excuses.

« Je veux dire… Hm. Pantalons, jupons, ou… formes… » Et Héléna savait que le jeune pianiste n’avait eu besoin d’aucune poitrine ni même de cuisses rondes ou de hanches opulentes pour allumer en elle les feux de cette fièvre qui l’accablait. « Disons qu’il y a quelque chose, ici, qui n’a eu aucun mal à se laisser convaincre, malgré tout. Si cela peut vous réconforter. »

Le même petit rire fait sonner à nouveau son carillon, tandis que sa main à présent privée de perchoir, vient désigner d’un geste tout aussi vague que fébrile la zone générale de sa poitrine et de son ventre. Puis, remontant tout à fait ses jambes sur le canapé – et après avoir abandonné ses chaussures aux tapis en contrebas – elle vient y enterrer ses doigts, en les mêlant nerveusement au velours de sa robe.

Au milieu de toutes ces questions en suspens, Isabela ne sait plus très bien qui écouter, de ses instincts charnels ou de sa prudence inquiète. C’est cette dernière qui reprend les commandes, pourtant, tandis que la jeune prieuse lève des prunelles un peu moins audacieuses vers son interlocuteur.

« En tout cas j’espère que mes… suspicions ne vous ont pas heurté. Vraiment. Je sais que… »

Elle se mord la lèvre, saisie à la gorge par une méchante hésitation. Elle sait bien, pourtant, que si leur sensuelle petite danse doit se poursuivre ainsi, elle ne peut se soustraire à cette conversation.
Tout particulièrement alors qu’il a fait preuve d’une telle honnêteté envers elle, en se confiant comme il l’a fait.  Elle lui doit bien d’en faire de même en retour, pas vrai… ?

Sa voix, pourtant, elle ne peut l’empêcher de greloter, très légèrement, au moment où elle s’élance à nouveau dans le silence feutré de l’alcôve.

« I-ici nous sommes nombreux à redouter qu’un… œil inquisiteur ne vienne décider pour nous le genre que nous devrions porter. Moi… moi comprise... »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Lun 30 Juil - 23:33

La texture satinée du khôl qui ombrage les yeux en amande d’Isabela et cisèle délicatement ses cils approfondit aussi singulièrement son regard. La flamme de la chandelle s’y reflète et il semble que dans ses pupilles chatoient quelques rayons de miel. Son visage est suspendu un rien au-dessus du sien et il peut le contempler à loisir, des contours pulpeux de sa bouche au creux d’ombre sous sa mâchoire marquée, où il considère l’idée de déposer ses lèvres. Il sourit, pendant que la rêveuse fait distraitement courir ses doigts gantés autour de sa figure et se laisse faire sans un mot, tout à fait ravi de produire sur elle l’exact effet qu’il lit dans ces yeux immenses et pétillants de noirceurs. Cette délicieuse joie de plaire et le désir qui étreint puissamment sa poitrine, entretenu par la proximité bouillonnante de leurs corps, doivent cependant s’effacer et se tapir en silence dans un recoin de ses pensées.
Il redresse ses lunettes rondes sur son nez, examinant avec attention les doux traits d’Isabela, où il peut deviner la moindre de ses émotions, et en particulier cette espèce de gêne inquiétante ou de pudeur troublée qui lui donne à lui-même du souci. Sa révélation l’a peut-être bel et bien déçue, après tout. Pourtant, ses doigts ne sont pas moins audacieux, alors qu’ils poursuivent leurs pérégrinations sur son front parmi les petites boucles décoiffées qui s’entortillent à la lisière de son cuir chevelu. Il lui sourit avec affection, mais fronce en même temps les sourcils d’un air interrogateur.

La réponse ne tarde pas, toutefois, et l’aveu que prononce la pauvre jeune femme lui fait piquer un fard tel qu’Elikia croit sentir la chaleur irradier de ses joues et se réverbérer sur les siennes. Il pouffe insouciamment, sans réfléchir sur le moment à ce qu’elle vient de dire, et son cœur revient d’un battement plus profond dans sa poitrine en cognant un peu fort contre ses côtes. Elle est exquise. Et ce rougissement subit lui inspire plus d’impatience encore à jeter ses lèvres contre les siennes. Mais il se retient, la respiration plutôt courte, et commence seulement à réaliser l’ordre et le sens de ses paroles.
Oh.

Il percute lentement et papillonne des paupières alors que l’idée fait son chemin dans son esprit. Eh bien, il lui était déjà arrivé de remettre en question les orientations sexuelles de certaines de ses conquêtes et il en tirait chaque fois un sentiment de triomphe très jubilatoire. Mais les doigts d’Isabela l’en distraient en s’égarant, intrépides, dans la courbe de son cou et en électrisant sa peau de frissons avides. Pourtant, elle ne semble pas spécialement calculer l’effet de ses gestes sur lui. Elle reste rêveuse, hésitante et confuse, perdue dans une sorte d’examen intérieur éveillée par ce corps qu’elle explore prudemment – son corps à lui, sa poitrine, frémissante d’envies dans la cage de son corset. Il avale un peu de salive, trop conscient qu’il ne peut pas encore se permettre de mêler ses gestes aux siens et de venir décrocher de cette gorge sublime d’aimables chants d’oiseau. Malgré la tentation évidente qui luit dans ses yeux, Isabela n’a décidé de rien.

Toutefois, rougissant de plus belle, elle finit par émerger de ses réflexions et s’apercevoir de ses imprudences. Cela fait paisiblement rire Elikia qui l’écoute, pas offusqué pour deux sous, tenter à nouveau de le rassurer sur les inquiétudes qu’il feint d’éprouver depuis tout à l’heure. Il s’en amuse avec tendresse et, s’étirant lascivement, il s’appuie de côté sur l’accoudoir pendant qu’elle s’installe sagement sur leur divan.
Alors, si cela le réconfortait, d’avoir su captiver si séduisante créature ? Il dessine une moue indéchiffrable sur son visage, pince des lèvres et dodeline la tête d’un air capricieux.

« Hmm, peut-être… »
 
Il laisse un petit moment de doute flotter entre eux, tout à fait silencieux, la mine sibylline, et puis, il opte enfin pour la clémence en laissant un sourire d’entière bienveillance éclore entre ses fossettes. Il a assez taquiné cette malheureuse pour l’instant, elle a sûrement besoin de reprendre de l’aplomb et de la confiance pour que le jeu soit équitable. Il lui lance un regard entendu et encore brillant d’espièglerie.

« Non, je plaisante, voyons. »
 
Il aurait été de toute façon puéril et de très mauvais goût de lui en vouloir pour ne pas avoir été entièrement dupe de ce qui n’était qu’une piquante supercherie. Il faut à présent parler franchement, d’adulte averti à un autre, avant de s’empêtrer dans une situation fâcheuse et inconfortable là où il ne doit y avoir que du plaisir et des rires. Délicatement, Elikia se penche vers sa compagne et ôtant le gant de sa main droite, il la dépose avec précaution sur les doigts qu’Isabela a crispés dans le tissu de sa robe.

« Vous me flattez infiniment, dit-il, avec douceur. Et bien que j’aie conscience de ne pas être un spécimen masculin tout à fait intimidant… » Petit sourire de dérision. « J’y travaille, vraiment, mais l’efficacité n’est pas toujours au rendez-vous. En tout cas, je m’en voudrais tout de même de vous mettre mal à l’aise si vous n’étiez pas absolument prête à franchir le pas. Si nous sommes ici, c’est d’abord pour discuter, alors ne vous faites pas trop de tracas, d’accord ? »
 
Il reprend sa main pour lui, après avoir serré brièvement celle de la jeune femme dans la sienne, et se débarrasse de son deuxième gant qu’il abandonne avec son jumeau sur le dossier du canapé. Ses ongles, habillés d’un élégant vernis doré, feraient presque oublier les minces cicatrices nacrées qui se bataillent chaque centimètre carré de sa peau, jusque dans le creux des longues manches blanches de sa chemise. Le désastre se poursuit en réalité jusqu’au-dessus de ses coudes, mais Elikia remerciait les Saints de ne pas avoir subi de perte plus importante à l’usine (à l’exception de la mobilité de son épaule). Les larges ciseaux de la filature auraient pu lui couper un doigt ou deux et il aurait sans doute dû dire adieu à son destin d’artiste. Ce défaut notoire d’esthétique n’était peut-être pas si cher payé, compte tenu des circonstances
Enfin.
Reniflant sobrement, le garçon laisse ses bougonneries de côté et relève la tête vers sa belle amie. Surpris, il la découvre plus déconfite encore qu’auparavant, malgré les quelques paroles de réconfort qu’il vient de lui adresser. Il se mord la lèvre, ennuyé.

Quand elle trouve néanmoins le courage d’expliquer son trouble, il faut quelques secondes à Eli pour démêler sa formulation et comprendre ce qu’elle implique. Décidément, il ne remporte pas la palme de la perspicacité pour ce soir. Mais tout de même, il y a quelque chose qui cloche.

« Attendez… Vous voulez dire… »
 
Il ferme aussitôt son clapet, de peur de dire une ânerie sans s’en rendre compte, et porte ses doigts contre sa bouche qu’il tapote nerveusement du bout des ongles. Tout son visage se fronce dans une expression d’intense concentration, tandis qu’il examine Isabela. Où est-ce qu’elle veut en venir exactement ? D’accord, elle passe très certainement pour la plus grande femme excelsienne qu’il ait rencontré de son existence, mais de là à la confondre avec un homme, il y a quand même un monde ! Et pourtant, elle semble réellement et profondément préoccupée par ce problème, quel qu’il soit. Le Prince se mord la langue, toujours muet comme une carpe, les yeux rivés sur la figure blême de sa compagne, et se triture la cervelle plus férocement à chaque seconde.
Au bout du compte, incapable de trouver une quelconque réponse à cette colle qu’elle lui a posée, il se dandine d’embarras et avoue dans un murmure un peu honteux :

« Je ne comprends pas très bien… » Et, oh, comme cela l’insupporte, de ne pas savoir lier immédiatement les éléments d’un problème, ou d’en ignorer aussi niaisement le rapport. Il cille, finalement, et ses observations le mènent, déconcerté, jusqu’au large et généreux décolleté de la belle. « Je veux dire, il faudrait ne pas avoir les yeux en face des trous pour douter de votre féminité… Parce que, enfin, même en étant le dernier des mufles… »
 
Non, franchement.
Il passe une main dans ses cheveux en se redressant contre le dossier du divan, à peu près à mille lieux maintenant de ses considérations séductrices de tout à l’heure. Et Isabela semble se ratatiner à mesure qu’il parle. Il commence légèrement à paniquer. Et s’il se plantait sur toute la ligne ? Elle ne peut tout de même pas être un homme ? Même maintenant, elle prend bien garde de se désigner au féminin, non, ça n’a aucun sens. Par acquis de conscience, cependant, et parce qu’il aimerait volontiers que cette espèce de déconvenue amère déserte définitivement les traits de sa compagne, il s’empresse d’ajouter :

« Bien sûr, je ne jugerai pas pour vous ce que vous êtes et, si vous avez besoin de certitude, il n’y a de toute façon aucune option qui me soit déplaisante quand on en vient aux parties de jambes en l’air. »
 
Il rougit à son tour, assez brusquement, perdu lui-même dans son flot de paroles. Les lèvres serrées, il laisse encore son attention dériver vers la gorge exquise d’Isabela qu’il ne peut pas s’empêcher de détailler avec intensité.

« Mais, hm… Votre poitrine, elle fait… Il n’y a pas moyen que ce soit une fausse, quand même… – …pardon mille fois si c’est déplacé. » Il est cramoisi, désormais. Ses mains se plaquent maladroitement contre ses joues, pendant qu’il fuit le regard de la jeune femme. « Je ne voudrais vous blesser pour rien au monde, moi aussi, et je suis désolé, je vous assure, d’ordinaire je suis plus vif, mais vraiment, là, je ne comprends pas… »
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 2 Aoû - 22:03

Si le petit incendie qui ravageait ses joues quelques instants plus tôt était parvenu à se calmer, pendant qu’elle rassemblait le courage nécessaire à sa confession, l’intensité avec laquelle viennent se braquer sur elle les deux pupilles noires de Lior le rallument aussi vivement qu’un feu de paille. Isabela est plus inflammable encore que l’herbe sèche, à cet instant précis, et les petits lorgnons du pianiste, eux, semblent rassembler dans leurs lentilles tous les rayons d’un soleil mordant.

C’est toujours terriblement angoissant, d’en passer par là. Le choc. L’incompréhension. L’attente fébrile que son interlocuteur relie les points dans son esprit tout en quadrillant chaque recoin de son corps d’un regard incrédule. Elle déteste chaque seconde de ces moments passés dans l’incertitude, que même le plus attentionné des amants ne semble pouvoir adoucir de toute sa prévenance. Ce n’est ni leur faute, ni la sienne. C’est simplement une étape nécessaire ; douloureuse, mais infiniment préférable à l’alternative d’une réalité où elle aurait gardé son corps masculin.

Alors elle attend que le moment se passe. Fébrile, les sentiments noyés d’un embarras poisseux – et peut-être, par un drôle de mécanisme, d’un semblant de flatterie – et fixe son regard sur les mains de Lior, pour s’éviter de trop penser au reste. Ces mains de pianistes, aux ongles enluminés d’or, et aux doigts virtuoses, qui rythment la réflexion de leur propriétaire en tapotant le long de ses lèvres si joliment peintes.

Oh, on aura connu distractions plus vilaines. C’est qu’elles ont l’air agiles, ces mains. Travailleuses tout autant qu’elles sont inventives, et la façon dont elles s’enroulent délicatement autour des joues toutes rondes de leur propriétaire lui ferait presque oublier la tension soudaine qui s’est lovée dans sa poitrine.

Après tout, il l’avait dit lui-même, elles ne sont pas difficiles, ces mains-là, quand il s’agit de décider sur qui ou sur quoi jouer leurs petits airs grivois.

La dernière remarque du jeune pianiste, en revanche, coupe net à son inattention.

« Je… »

Qui l’aurait cru : il restait encore quelques espaces, entre le bout du nez d’Isabela et le creux de sa – visiblement si préoccupante – poitrine qui n’avaient pas rougi. C’est maintenant chose faite, et en beauté ! Dans un réflexe que la jeune prieuse ne s’explique pas tout à fait, elle vient envelopper de ses doigts les deux petites rondeurs de ses seins, comme pour les abriter de ses mains gantées, avant de remonter cueillir le regard de Lior.

Au moins elle peut se consoler dans l’idée que son embarras, si elle se fie à la couleur à présent cramoisie du visage de son pianiste, est plus ou moins partagé. Baissant à nouveau les cils, elle cherche son courage au milieu des plis de sa robe.

« Et bien… ils sont vrais. Seulement ils... ils n'ont pas toujours été là. C'est une drôle d'affaire, à vrai dire. »

Un petit nœud d’appréhension s’est logé dans sa gorge, et la prieuse doit se forcer à prendre une longue inspiration pour l’en déloger.

Oh ce qu’elle ne donnerait pas pour revenir de quelques minutes en arrière, s’abstenir de lui parler de tout ça, et faire comme elle avait toujours fait, avant de rencontrer les filles de Madeleine : passer quelques bons moments à mêler ses lèvres aux siennes, et puis s’enfuir avant que tout ne se complique. Cette vie là était bien frustrante, mais au moins elle n’avait pas à se replonger dans son passé à chaque fois qu’il la prenait d’être un peu grivoise.

Mais puisqu’on en est là…

« Quand j'étais enfant, j'avais tout d'un petit garçon. Des orteils jusqu'à la pointe des cheveux. Mais par Héléna je n'étais vraiment pas d'accord avec cette idée-là. »

Une petite moue, entre le sourire triste et la contrariété, vient tordre ses lèvres, le temps d’un soupir.

« Les gens autour de moi ont fini par comprendre qu'il y avait eu... je ne sais pas. Un genre d’erreur, quelque part. Et on m'a laissé vivre comme je l'entendais. C’était… vraiment agréable, tant que ça a duré. Seulement, un jour ou l’autre, j'allais finir par me transformer en une espèce de grand gaillard, taillé après mon père, et incapable de faire même illusion dans la plus charmante des robes. Et ça c'était... plutôt insupportable. Vraiment… absolument insupportable. »

Tandis qu’elle noue ses mains l’une avec l’autre, le regard de la jeune prieuse s’ombre d’un souvenir particulièrement pénible. Elle secoue la tête, peu désireuse, en plus de tout cela, de plomber complètement la délicieuse atmosphère qui flottait jusque là dans le secret de leur alcôve. Il ne fallait pas qu’elle s’attarde sur ce genre de détails.

Ils n’étaient plus, à présent, ces jours-là, et il n’était pas question qu’ils survivent encore suffisamment par ses mots pour revenir la hanter à cet instant précis. S’efforçant de chasser l’ombre de ses yeux, elle poursuit, décidant que plus vite les choses seraient énoncées, et plus vite elle pourrait tourner à nouveau cette page du passé.

« Ce qu'il s'est passé c'est... qu'un jour un médecin a parlé à ma mère d'une chose incroyable qu'il pensait être capable de faire pour... que je n'aie jamais à vivre tout ça. Je... Enfin j'ignore beaucoup des détails scientifiques qui font que ce drôle de miracle a fonctionné mais... »

Un petit rire tout froissé déploie ses ailes, depuis le fond de sa poitrine, presque incrédule de pouvoir exister au milieu de tout ce tracas. Lentement, Isabela se redresse, laissant ses bras se dénouer pour retomber sur ses genoux, et libérer la vue de son si charmant décolleté.

« Oh, ça a fonctionné... » Admirablement, même. Cette constatation-là est indiscutable, et tous ceux qui ont pu la faire d’eux même et de plus près sont parfaitement unanimes. « Et me voilà. Prête à porter les plus jolies robes de ce monde. »

Un peu de rose subsiste encore, sur les rondeurs délicates de ses pommettes, mais la prieuse se tient à présent un peu plus fièrement dans son coin de divan. Elle a redressé ses épaules, et enroulé une main timide derrière son oreille, pour y accrocher quelques mèches sauvages, qui avaient refusé de se laisser piéger dans sa coiffure.

Elle sourit, aussi, à présent, d’un sourire toujours légèrement encombré d’embarras, mais pourtant beaucoup plus sincère.

« Enfin. Surtout celle-là. C'est la seule que j'aie, à vrai dire, mais grâce au Dr... »

L’irruption brusque de la lumière et du bruit dans leur petit cocon d’intimité éteint aussitôt la voix d’Isabela dans sa gorge. Elle fait volte face, jetant sur la pauvre Lelwani et son plateau de boissons un regard si effaré que la jeune femme en esquisse un petit mouvement de recul.

« Pardon de vous déranger, les amoureuses, mais avec les filles on s’est dit que vous risqueriez d’avoir soif, dans votre cachette, alors on s’est permis de vous amener ça… »

Sur son joli plateau de cuivre, reposent sagement une carafe d’un vin clair de groseille, rutilant comme un rubis dans son réceptacle, ainsi que deux verres, d’assez bonne facture mais dépareillés. Dans un geste qui se veut particulièrement élégant, la jeune femme se penche, et dispose ses marchandises sur la table avant de faire le service. Tout le temps qu’elle opère ses charmes d’hôtesse, Isabela peut sentir se promener sur eux son regard plein de malice.

A n’en pas douter, la motivation qui l’amène jusque là relève bien plus de la curiosité que de l’altruisme, mais si l’un où l’autre ses convives le remarque, aucun n’en fait le commentaire. L’un et l’autre se laissent servir dans un relatif silence, coupé seulement par un « merci » ou un petit hochement de tête, lorsque leur verre est suffisamment rempli.

Une fois sa tâche accomplie, Lelwani se redresse, dans un cliquetis de perles, et les salue très gracieusement.

« Voilà, mesdames, je vous laisse à présent. Passez une bonne soirée… »

Se permettant l’audace d’un coquin petit clin d’œil, qu’elle décoche en direction de Lior, l’improvisée serveuse se retire. Derrière elle retombent les lourdes tentures, et avec elle le confort de la pénombre et son discret manteau de silence.
Oh, de l’autre côté de ce rideau on doit déjà bien rire et chuchoter, mais l’esprit d’Isabela vogue ailleurs. Car malgré tous les bruits que pourront faire courir les aimables bouches des filles de Madeleine, le reste de la soirée demeure hors de leurs mains à toutes.

Non, celui qui détient le fin mot de cette histoire, au fond, est assis juste à côté d’elle, et la prieuse peut sentir son regard flotter sur elle, comme celui d’un chat particulièrement intrigué, tandis qu’elle se penche pour rapprocher leurs verres de vin.

« Hem... Enfin, je... voilà. C'est un peu... » Ses doigts se sont emmêlés autour de sa coupe, qu’elle tient de ses deux mains jointes, presque serrées contre son cœur, avant d’en boire une longue et légèrement nerveuse gorgée. « Hm, particulier… comme situation. »

À bien des égards, d’ailleurs.


Non, vraiment, elle n’avait pas choisi la facilité, en allant faire galoper ses yeux après ce pianiste-là. Pourtant, et alors qu’elle repose tranquillement son vin sur la table basse pour mieux enrouler ses mains autour de celles de son ami, elle ne peut s’empêcher de penser que cette nuit-là, malgré tout, en vaudra complètement la peine.

« Mais je crois… que je vous fais confiance. Après tout, tout à l’heure, vous avez été le plus téméraire et le plus prévenant des cavaliers, alors… » Croisant le regard de Lior, et l’étincelle d’émotion qui s’y allume, elle laisse s’épanouir au bord de ses lèvres un sourire paisible, et d’un geste plus sûr que tous ceux qui l’ont précédé, elle conduit ses jolies mains de pianiste de chaque côté de sa taille. « Je suis entre de bonnes mains, je crois. »

Il lui semble, à cet instant, que leurs visages n’ont jamais été aussi proches.
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Ven 3 Aoû - 17:12

Moins choqué qu'avide de comprendre, Elikia est néanmoins reconnaissant à Isabela de ne pas se braquer immédiatement après cette remarque dont il avait senti qu'elle aurait pu légitimement l'offusquer. Les rougissements qui embrasaient tout à l'heure son visage s'estompent peu à peu, tandis qu'il prête oreille au récit intriguant et surtout nerveux de sa belle inconnue. Naturellement, ils sont encore presque des étrangers l'un pour l'autre, et elle ne lui doit absolument rien – encore moins d'explications qui concernent ce qu'il y a de plus intime chez elle, alors qu'il ne lui a même pas fait grâce de sa véritable identité. Il éprouve d'ailleurs un pincement désagréable au cœur à cette pensée et le goût amer de la culpabilité sur sa langue.
Mais encore une fois, c'est un sujet sur lequel il devra se passer de délibérer dès à présent. Bien qu'indifférent des mesures que le Prieuré prendrait tôt ou tard pour assurer sa sécurité, le jeune Prince n'est pas assez fou pour se promener de nuit et sans escorte en criant son nom sous tous les toits. Cela ne lui était pas venu à l'esprit pendant sa rencontre avec Otton Egidio, car il y accordait en effet très peu d'importance, mais il lui semble tout de même étrange de devoir attendre près d'une semaine entière pour qu'on lui affecte une garde. Comme beaucoup de choses auxquelles il avait été confronté depuis sa très récente investiture, c'est une faille parfaitement déconcertante.  
En tout cas, ce déséquilibre d'honnêteté qui subsistera jusqu'à la fin de la soirée entre Isabela et lui ne fait que le forcer davantage au respect et à honorer son histoire d'une écoute pleine et attentive. Assis sagement dans son coin de canapé, un bras reposant sur le dossier pour l'inviter à se rapprocher et à profiter d'une étreinte, si elle le souhaite, il réfléchit à la portée de la révélation qu'elle est en train de lui faire. Rien ne le confond davantage que de savoir que ni lui, ni ses amis les plus intéressés, n'aient entendu parler d'un pareil progrès en matière de chirurgie. Que diable, sa mère en personne travaille à l'Apothicariat !
Mais il n'a pas le temps de communiquer sa surprise, car Lel fait irruption dans leur alcôve, les bras chargés d'un plateau garni d'une bouteille de vin, et les yeux brillants d'une folle indiscrétion.

Elikia sourit à la dérobée, amusé par ce petit vice qu'il partage également, de toute façon. Personne ne soupçonne le penchant irrésistible pour le ragot qui fait une bonne partie de l'existence de l'ingénue et attentionnée Lelwani. Quelle erreur !
Avant de s'éclipser, elle lui adresse à lui un regard éloquent et en faisant bruisser ses perles, tire son décolleté du bout des doigts pour lui signifier quelque chose. Il acquiesce discrètement à cette proposition qu'il reconnaît d'autant plus facilement qu'il la lui avait faite à quelques reprises par le passé. Elle disparaît d'un petit pas triomphant et guilleret, et lui peine à dissimuler l'excitation de gosse qui anime désormais son sourire.

Isabela enchaîne cependant, toujours empêtrée dans un embarras bien compréhensible auquel il répond d'un air de bienveillance, avant d'en revenir à ces questionnements qui lui agaçaient l'esprit tout à l'heure :

« Je m'étonne surtout que de pareils prodiges de la science demeurent inconnus du grand public, j'ai bien des amis qui brûleraient de rencontrer votre docteur... Et... Enfin. » Il s'interrompt presque aussitôt, toutefois. La jeune femme n'avait pas montré une once d'envie de poursuivre cette conversation et il le réalise un peu sur le tard, une grimace ennuyée sur le museau. « Pardonnez ma curiosité, elle n'est pas très opportune. Du reste, merci de faire l'effort de m'éduquer, vous n'en étiez pas obligée, ajoute-t-il, en baissant doucement la tête et en la couvant d'un regard d'admiration. Vous êtes et resterez de toute évidence la femme la plus somptueuse que j'ai eu le bonheur de rencontrer ce soir. »

Il lui sourit encore, avec une tendre et entière assurance, et la laisse s'emparer de ses mains pour les conduire où bon lui semble, de chaque côté de ses superbes hanches. Le pouls d'Elikia s'envole à tire d'aile tandis qu'Isabela lui confirme plus ou moins subtilement quel chemin elle espère prendre avec lui ce soir-là.  Ses lèvres sont à portée de soupirs, désormais, leurs deux souffles se flattent, s'effleurent et se frôlent avec une gourmandise trop prudente. Les lunettes rondes du garçon s'embuent au moment où il pouffe d'un petit rire éraillé qui trahit sans mal l'excitation qui l'étreint si fort lorsqu'il croise le regard luisant et avide de sa compagne. Mais l'heure n'est plus maintenant à ces plaisants batifolages qui ont certes leur charme dans un premier temps, mais dont les jeux de poursuite, de feintes et d'esbroufes s'épuisent nécessairement face à la menace inéluctable d'une nuit qui devra prendre fin et aux promesses charnelles plus convoitées qu'elle recèle encore. Et des promesses, il en avait fait assez à sa belle pour passer pour un goujat à ses yeux s'il ne se décidait pas enfin à les honorer.

« Et ces mains tâcheront de ne pas vous décevoir... »

Elles s'affranchissent d'ailleurs des desseins de la jeune femme et échappent aux prises de ses doigts pour s'enrouler autour des courbes plantureuses de ses hanches. Elles voguent, paisibles mais résolues, vers le creux de sa taille, froissant de flots émeraude le velours de sa robe. Les courbes de son corps qu'il devine à travers le tissu l'enchantent et l'enflamment et il se redresse vivement sur le canapé, s'appuyant sur son genou pour tenter de surplomber la gracieuse géante de son humble gabarit. Parfois, c'est tout de même une plaie d'être petit. Les grandes étreintes, solides et réconfortantes, prennent souvent un tour maladroit, mais quand il a l'occasion de se rehausser un peu, il a toujours cette divine impression de pouvoir protéger n'importe qui de tous les maux du monde. Il n'a peut-être pas cette mâle poitrine que certaines et certains aiment à trouver pour épancher leurs larmes, mais il lui suffit de quelques sourires confiants et très doux et d'une main fine venue entourer la joue frémissante d'Isabela. Dans son dos, ses doigts tricotent dans la robe de sa compagne et s'accrochent à la large échancrure de son col, effleurant enfin, presque religieusement, cette peau tant désirée.

Leurs souffles s'épousent bientôt avec ardeur et des baisers lents, et chauds, et sûrs, fondent tendrement de la bouche d'Elikia à celle d'Isabela. Le goût de ses lèvres est pareil au vin de groseilles où elles ont trempé un peu plus tôt, il est sucré et enivrant, mais il a aussi de la sève, de la générosité, du feu qui n'appartient qu'aux fruits que l'été a gorgés de soleil. Le musicien se repaît là, dans la rencontre de leurs visages bouillonnants, il s'abreuve de tout son saoul, mais sa soif ne fait que redoubler à chaque seconde. Son cœur bat puissamment, le sang lui monte aux joues.
Quand ils se séparent, il lui sourit, comme étourdi, et ses doigts aventureux dégringolent dans les cheveux tressés d'Isabela pour trouver le ruban qui les noue trop pudiquement. Il le délace avec habileté et le laisse échouer quelque part à l'aveuglette, trop occupé à libérer et ébouriffer l'opulente crinière de son aimable inconnue, en gloussant à mi-voix. Il l'enlace et la couvre en même temps de caresses, autour de son scalp crépu, de ses hautes pommettes et de l'angle un peu marqué de sa mâchoire, il fait couler ses mains dans sa nuque et sur ses épaules musclées dont ses bras peinent tellement à faire le tour.
Elle est fabuleuse et éblouissante, elle est belle, infiniment désirable et malgré ses inquiétudes, infiniment désirée, et Elikia est déterminé à ne laisser aucun doute subsister à ce sujet, tout comme il se sent résolu à la combler au-delà de ses espérances.

Et puis, derrière l'épaisseur pourpre des rideaux, une voix leur parvient, semblable à un écho, ouaté, amorti, et s'insinue langoureusement dans leur étreinte. Chacune de ses respirations est un soupir ou un long feulement, qui ondule sur le ruissellement vif du piano, et elle accroche parfois certaines notes d'inflexions rauques très provocatrices.
Le compositeur aux aguets émerge des chatteries moelleuses dont il entoure Isabela, puis, le museau toujours enfoui dans sa chevelure parfumée, il se statufie et cligne des yeux quelques secondes, happé tout à coup dans une intense et surprenante réflexion. Fixant les tentures dans la pénombre, très silencieusement, il bat sans y penser la mesure sur la large épaule de la jeune femme et laisse proliférer dans son esprit une furieuse arborescence mathématique à laquelle son imagination associe spontanément de fascinants bijoux sonores. Bien sûr, comme il le remarque souvent, une bonne contrebasse accompagnerait à merveille cette « note bleue » qui luit d'un rayonnement lunaire dans la voix de Yaêl, mais une autre idée le démange soudain, à ce moment précis, en germant parmi les autres. Dans sa concentration, il perd bêtement de vue ses étreintes avec sa malheureuse et pourtant si délectable géante, comme cela lui arrive parfois (toujours) quand le travail le rattrape à l'improviste.

La contrebasse, c'est peut-être encore trop traditionnel. Il faudrait peut-être ajouter à son chaud ronronnement l'énergie de quelques percussions. Une caisse claire, une grosse caisse, des cymbales, et pourquoi pas des toms... Mais bien sûr, on ne fait pas entrer autant de musiciens dans un café, et puis le vacarme couvrirait certainement le bruit des autres instruments... Pas de baguettes de fanfare, donc. En tout cas, elles nécessiteraient quelques modifications. Quant à réduire le nombre de musiciens, cela ne semble pas non plus impossible, en vérité, il suffit de suivre l'exemple de l'homme orchestre et d'assembler le matériel de sorte que le percussionniste puisse jouer des mains et des pieds sur des pédales. Nécessairement, cela devrait donc se jouer assis, comme au piano, et par conséquent, il y aurait besoin de trouver le moyen de fixer et soutenir ce monstrueux instrument...
Mais quel phénomène, quelle prodigieuse sorcellerie ce serait pour la danse !

Oh, la danse... Le rythme auquel on s'abandonne, avec une sorte de langueur hypnotique jusqu'au délire qui devient fureur. On danserait comme des diables, le cœur frappé puissamment par la musique. On danserait...
Oh, Eli ! La danse !

Confus et surpris, il sort de son étrange torpeur et se secoue en se rappelant soudain l'invitation de Lelwani et quelle occasion en or lui présente maintenant Yaêl avec sa chanson feutrée et sensuelle.
Chère Isabela, qui le regarde sans comprendre de ses grands yeux de biche, ronds et soyeux, faut-il que vous soyez patiente. Le jeune homme lui esquisse un petit sourire d'excuse et avance à nouveau ses lèvres pour effleurer les siennes d'un baiser fugueur.

« Quoi qu'il en soit, nous avons toute la nuit devant nous, il est inutile de se précipiter... Et j'ai peut-être le moyen de réparer mon indélicatesse, si vous me le permettez... » Son sourire délicat s'étire d'un ourlet mutin. « Je vais vous montrer. »

Sa main quitte la peau électrique de sa compagne et il étire élégamment ses jambes pour se lever du sofa. Le spectacle qu'il s'apprête à donner aux mirettes étonnées de cette femme, il le réserve maintenant à ses connaissances les plus intimes, bien qu'il l'ait hérité de ses jeunes années au music-hall puis affiné pendant sa vénale adolescence. Il est bien heureux de pouvoir choisir dorénavant pour qui il se déhancherait sur ses talons aiguilles, d'autant qu'il avait noté depuis longtemps les vertus consolatrices de son amusant numéro.
Avant toute chose, il se saisit de son verre de vin pour y goûter avec gourmandise et même le vider pour sentir la chaleur lui monter à la tête et lui traverser d'un trait la gorge et la poitrine. Avec un soupir de contentement, un gloussement au bord des lèvres, il repose son verre et passe ses mains dans son afro cotonneuse pour la repousser un peu en arrière.

Après ça, il se dirige vers un coin sombre de leur alcôve et attrape une chaise par son dossier pour la ramener à quelques pas du canapé et lui faire une place en pleine lumière. Dos à Isabela, appuyé d'une main nonchalante contre le siège, il redresse ses lunettes sur son nez d'un geste précis et décoche un regard scintillant tout en se mordillant la lèvre d'impatience. Doucement, ses jambes agiles commencent déjà à ondoyer sur le rythme alangui de la chanson, tout en prenant soin de faire rouler lentement ses petites fesses dans son pantalon moulant. Puis, il tournoie sur lui-même en glissant très souplement sur ses pieds et se rattrape majestueusement au dossier de sa chaise. Ses épaules dodelinent et il prend une très profonde inspiration, gonflant sa poitrine et basculant sa tête en arrière d'un air de délectation féline.

Au bout de quelques secondes, il fait grimper son talon sur le siège et d'un mouvement très naturel, il s'y assoit en équilibre, les genoux fléchis, croisant une jambe sur l'autre pour faire pivoter sa cheville en l'air comme l'aiguille d'une horloge, marquant ainsi chaque mesure susurrée par Yaêl. Accoudé sur son genou, il finit par livrer au regard d'Isabela un étonnant exercice de gymnastique, en allongeant sa gambette au-dessus de sa tête pour l'étirer ensuite derrière lui, pointe au sol, et déployer un superbe grand écart tandis qu'il garde sa première jambe fléchie sur sa chaise.
Il en caresse délicatement le dossier en se laissant inspirer, puis complètement pénétré, par la sensualité de la musique, et alors, il exécute quelques va-et-vient marqués du bassin, les yeux plongés très sérieusement dans ceux de la belle en robe verte, improvisée voyeuse par les circonstances. Un sourire serpente sur les lèvres de l'artiste et des murmures et soupirs arrondissent sa bouche, alors qu'il fredonne en même temps que Yaêl quelques unes des paroles de cette chanson dont il se souvient, qui reprochent à un amant de ne plus rapporter autant d'argent qu'auparavant.
Là-dessus, profitant d'un puissant rebond, il escalade de nouveau sa chaise et se tient debout cette fois-ci, les mains accrochées au dossier, et ondoie gracieusement de tout son corps comme une couleuvre, roule des épaules, cambre son dos et fait chalouper ses hanches. Sa voix s'élève toujours en chœur avec Yaêl, mais de plus en plus audacieuse, la gorge vibrante de miaulements et de grondements à foison.

Peu à peu, il se redresse complètement et se campe avec assurance, claquant la semelle de sa bottine au sommet du dossier. Exhalant un soupir, il ploie en arrière sans hésiter ni trembler et se détache de tout soutien pour se caresser avec lenteur, cheminant des doigts autour de ses cuisses, de son aine et sur les courbes de sa taille, accentuées par les baleines intransigeantes de son corset. Enfin, il entoure sa mince poitrine de ses mains et reproduit de calmes et profonds balancements de ses hanches, les yeux vissés sur la figure empourprée d'Isabela. Ses doigts lestes s'enroulent autour de ses boutons de chemise et, souriant finement, il les défait un à un jusqu'à la lisière framboise de son corset. Sa peau luit sous la flamme des bougies, entre les pans ouverts de sa poitrine. Pour mener son effeuillage jusqu'à son terme, il devrait défaire les lacets de son vêtement et le laisser choir par terre, mais il aurait sans aucun doute besoin d'assistance à ce sujet.
Aussi, d'un petit bruit sec, il bondit de sa chaise et se rétablit habilement sur ses talons en la faisant tourner sur elle-même, de sorte à pouvoir s'asseoir face à Isabela.
En fait, il ne fait que s'appuyer tout au bord du siège et se soutenir des deux bras, pendant qu'il allonge ses jambes, que ses chaussures affinent et galbent avec délicatesse. Il les croise et imite, à moitié allongé face à la jeune femme, une marche déhanchée, jusqu'à se propulser sur ses talons pour s'avancer pour de bon vers elle. Après une dernière voltige, le souffle approfondi par ses acrobaties, il est désormais tout en face d'elle et pose ses mains sur ses cuisses puissantes en se penchant au plus près de ses lèvres. Dans un sourire très évocateur, où brillent comme des perles chacune de ses petites dents, il fait glisser ses doigts jusqu'à ses genoux pour les écarter à sa guise.

Cela lui donne l'opportunité de se rapprocher davantage et il se penche sur elle pour offrir de profonds baisers à ses lèvres chaudes et avides. Les palpitations grisées qu'il boit tout contre sa peau lui jettent le plus érotique des enchantements. Il ferme à demi les yeux et la pousse très précautionneusement en arrière, pour la faire reposer contre le dossier du divan. Finalement, il enfouit avec fièvre son visage, ainsi que les lourdes volutes de sa respiration, dans les cheveux vaporeux d'Isabela, lui laissant par la même occasion le nez au milieu des pans ouverts de sa chemise, dans le creux de sa gorge.
En même temps, il grimpe sur le canapé de chaque côté des jambes d'Isabela pour se percher au-dessus d'elle, les pensées comme étourdies par l'alcool et les tempes brûlantes de désir.

« Si la suite du spectacle vous intéresse... vos mains pourraient m'être d'une grande aide... En commençant par délacer mon corset, si vous voulez bien, par exemple. »
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mer 8 Aoû - 23:45

C’est tout une escalade, pour son aimable prétendant, tandis qu’il vient s’abreuver, tranquille, à la source sucrée de ses lèvres. Pourtant, aussi brave qu’attentionné, celui-ci ne semble pas rechigner à l’effort.

Leurs souffles brûlants se mêlent, et leurs chaleurs ensembles font crépiter les pensées d’Isabela à même sa boîte crânienne.  Elle ne sait plus rien. Ni son nom, ni l’heure qu’il est, ni même ce qui lui avait causé tant de souci un instant plus tôt. Il y a de la peau tout contre la sienne ; une peau chaude et parfumée, qui vogue et l’imprègne jusque dans sa chair d’un lourd frisson d’avidité.

« Je… »

Elle se laisse aller, à la pénombre et aux bras de son assidu prétendant, et tandis que leurs deux cœurs cavalent, complices, Isabela soupire et se blottit là. Ses lèvres quittent celles de Lior pour grimper s’essouffler juste sous son oreille, tandis que lui explore, avide, l’indomptable jungle de sa chevelure.

« Vous êtes… si beau… »

La jeune prieuse prendrait volontiers le temps de s’embarrasser de la pénurie d’éloquence que les étreintes du jeune garçon semblent provoquer chez elle, mais elle est bien trop occuper à se pâmer, les yeux brillants, devant la chaleur de ses lèvres et l’habileté de ses doigts.

Mais si les mains du jeune pianiste ne semblent rencontrer nul barrage à l’expression de leur curiosité, il n’en est pas de même pour celles d’Isabela. Devant elle, et tandis qu’elle tâtonne, aveugle, sur le velours de ce contrariant petit corset, il n’y a que pièges de fausses coutures brodées obstacle de cordons trop habilement noués.
Un souffle de frustration franchit ses lèvres, alors qu’elles errent sous l’élégante ligne d’un joli menton, et le regard qu’elle lève en direction de son propriétaire est soudain chargé d’une légère contrariété.

« Mf… »

Là dehors, au-delà des lourdes tentures pourpres qui les isolent du reste du monde, la jolie Yaêl s’est remise à chanter. Sa voix traîne et se prélasse, au milieu des encens et de l’obscurité. Elle a cette paresse sensuelle que possèdent les vagues, lapant le sable, lorsque la mer se tient tranquille. C’est comme un cocon, un doux ruban qui les enlace, et les étreint. Une troisième âme s’invitant à l’union de leurs soupirs.

Nul doute aucun sur ce – ou plutôt celle – qui avait comploté ce charmant petit revirement d’ambiance.

Dans ses bras, Lior s’est doucement figé, et la jeune prieuse en profite pour reprendre avec plus d’attention ses tentatives d’exploration. Le nez encore blotti dans le secret de son cou, elle tente d’apercevoir ses doigts, encore gantés, et de guider un peu mieux leurs vagabondages. Pourtant, l’accès lui demeure refusé.

Un soupir bien plus lourd au bord des lèvres, Isabela relève les yeux vers son amant en devenir, prête à plaidoyer contre cette injustice, mais elle le trouve alors dans un tel état de recueillement qu’elle en perd aussitôt toute étincelle de contestation.

Lorsqu’il ramène enfin son regard vers elle, la contrariété s’est fondue en une inquiète interrogation, et ses yeux sont tout autant écarquillé de surprise que ceux du jeune pianiste. Aussitôt qu’il semble remarquer son désarroi, il se penche sur elle, et tait la question qu’elle n’ose pas poser d’un long baiser d’excuse.
Elle le sent sourire, tout contre ses lèvres, tandis que ses cils papillonnent, un peu déconcentrés, et puis soudain la chaleur de son étreinte se retire, comme une vague tranquille, abandonnant Isabela à sa confusion.

« Me montrer… ? »

Elle le contemple s’étirer, à la lueur des bougies, puis installer sa chaise, avec au ventre l’impression de ne pas maîtriser tous les codes du spectacle qu’il tente de lui donner. Là encore, elle voudrait bien protester, mais elle n’est pas tout à fait sûre de savoir si l’idée est judicieuse ou non.

L’affaire, cependant, est vite tranchée. Dès l’instant où les charmantes petites hanches du pianiste se mettent à rouler au son de la musique, en fait. Sans s’en rendre compte, la prieuse s’est redressée dans son fauteuil, les yeux aussitôt prisonniers de cette gracieuse prestation.

Et quelle prestation…


C’est un mélange de haute voltige, et de pure lasciveté. Les jambes du jeune pianiste, défiant tout à la foi les lois de la gravité et celles de la pudeur, lui offrent le plus hypnotique des spectacles, ouvrant la marche aux – plus  séduisantes encore –  ondulations de ses hanches. Le tout enrobé des suaves envolées de la musique, et de la voix si lancinante de la chanteuse, au loin.

Elle se sent comme une enfant, soudain, face aux grandes arabesques sensuelles que le jeune homme déploie pour elle. Une novice. La petite caille, échouée par hasard dans l’enclos du paon magnifique, et qui ne peut que contempler, béate, toute l’étendue de son art.

C’est bien simple il lui semble qu’elle n’a jamais rien vu de si captivant et sensuel que ça. Ou en tout cas rien qui ne lui soit entièrement réservé, comme c’est le cas ce soir. Ses deux mains se sont nouées dans les volants de sa robe, et elle s’est avancée jusqu’au bord de sa chaise, penchée vers l’avant, avec l’avidité d’un enfant qui contemplerait une friandise sans avoir le droit de la toucher.

Oh, comme elle avait envie de toucher…

Mais il y a quelque chose dans le regard de Lior, entre la séduction et la sévérité de l’artiste, qui ne tolèrera pas que l’on intervienne pendant sa performance, qui la cloue sur son coin de canapé, et qui la fait même reculer, légèrement, dans les coussins, alors que le danseur s’approche à nouveau d’elle.

Toute abêtie par la violence de son désir, elle ne peut que le contempler de là, les joues brûlantes et les yeux voilés par l’envie. Elle lui ouvre ses cuisses, suivant la tranquille impulsion de ses mains, et le laisse revenir à elle, le cœur gonflé de soulagement.
C’est à peine si elle ose reposer ses mains sur lui, à présent, incapable de dire si c’est là la fin de la performance où s’il va de nouveau lui être retiré. Mais leurs corps se mêlent et s’étreignent à nouveau avec passion, tandis qu’il l’embrasse, et le contact brûlant de ses hanches, contre les siennes, arrache à la prieuse un petit piaulement de frustration.

« Oh mais… mais vous êtes déjà… m-mille fois pardonné… »

Il est bien là, de nouveau, à la portée de ses lèvres, et de ses mains, sa poitrine toute entière s’enfle de contentement, tandis qu’elle l’étreint, puissamment, pour l’empêcher de repartir. Tant pis si, à présent, les derniers mystères dissimulés par sa robe lui sont entièrement révélés, tandis que s’entrechoquent ivrement leurs bassins.

« Si… ma foi si… toutes les indélicatesses se réparaient avec autant de… sensualité, je… » La chaleur de son souffle roule sur la peau du jeune pianiste, tandis que ses doigts trébuchent encore et toujours à l’épreuve de ces maudits lacets. Oh, on ne manie pas la soie comme on manie l’épée, Isabela en fait, à cet instant précis, le bien triste constat. « Il me faudrait… m’entourer de maladroits pour toute l’éternité, je crois. »

Échappant un énième soupir de frustration depuis son abri, dans le creux si gracieux de la nuque de son amant, elle cesse de s’acharner, un moment, pour ôter enfin ses fichus gants, qui gênent décidément bien trop son travail. Priant pour que l’obscurité ne dévoile pas trop la vilaine cicatrice, dans le creux de sa main gauche, elle se remet à l’ouvrage, fébrile, mais à présent bien plus libre de ses mouvements.

« Lior, vous êtes… le plus ravissant et le plus désirable de tous les hommes qui aient jamais croisé mon chemin. Et votre peau est tellement douce… C’est… »

Sa voix est devenue si rauque, tandis que le désir l’a conquise, et sa ponctuation se fait du bout des lèvres, en baisers impatients, qu’elle sème le long de son col ouvert.

Quand ses doigts viennent enfin à bout de ces maudits cordons, les extirpant sans aucune pitié de leurs petites boucles brodées, elle pourrait presque en pleurer de soulagement. Cédant sous la persévérance de ses mains, le corset glisse, libérant la chemise qu’il retenait otage. Aussitôt, les mains victorieuses, se précipitent, pour défaire courageusement les quelques boutons qu’il reste derniers obstacles à l’étreinte de leurs peaux.

« Je ne sais pas comment il est possible que vous ayez choisi mes bras entre tous ceux qui vous étaient tendus, mais… je crois que je n’ai jamais été aussi reconnaissante de quelque chose de toute ma vie… »

Un petit rire incrédule au fond de sa gorge, elle remonte décorer la peau de sa gorge d’un petit trophée d’amour, et, ce faisant, perd ce qu’il lui restait de concentration. Sous sa poigne distraite, le dernier bouton de nacre saute brusquement de sa place, pour s’en aller se perdre parmi les coussins du canapé. Sursautant, tout contre son amant, la jeune prieuse se fige, prise d’assaut par un mélange d’embarras et de culpabilité.

« Oh, non, excusez-moi, je… je voulais juste… »

Incapable de résister à la tentation de ce petit ventre qui l’appelle, juste là, n’attendant que d’être étreint et couvert de baisers, elle glisse les paumes de ses mains contre la surface frémissante de sa peau. Et malgré le petit regard d’excuse qu’elle adresse à son amant perché, elle ne peut empêcher ses doigts de se glisser jusque dans le creux de ses reins.

« C’est que… vous avez volé toute ma patience… »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 9 Aoû - 15:29

Agenouillé parmi les coussins au-dessus d'Isabela, Elikia l'a repoussée d'une main ferme au fond du divan et lui sourit effrontément, en contemplant l'émoi profond et béat qui palpite sur son visage. A dire vrai, il escomptait que la belle se tienne assez docile pour le laisser mener sa performance aussi loin qu'il en avait l'idée, jusqu'à venir onduler très soigneusement des hanches et des fesses, installé sur elle, non loin de son intimité brûlante. Une fois débarrassé de son encombrant corset, il se serait occupé à sa façon de déboutonner sa chemise pour le plaisir de ses beaux yeux, et seulement là, elle aurait pu disposer librement de lui.
De toute évidence, il n'avait pas prévu qu'elle s'enflamme aussi vite. Il se fait bien vite attraper par sa gourmande géante, qui en un instant le boucle comme un petit oiseau désorienté dans la cage impressionnante de ses bras. Sa puissante étreinte, Eli doit bien l'admettre, n'a de peine ni à l'amadouer, ni à l'apprivoiser. Il avait mal calculé son coup, sans doute, mais fallait-il le regretter ?

A peine sorti de la transe qui l'absorbait tout à l'heure pendant qu'il dansait, il s'abandonne à une autre forme de transport en frissonnant sous les grandes mains d'Isabela. Quelques gloussements surpris tintinnabulent dans sa gorge, qu'elle explore pendant ce temps  de ses lèvres chaudes et passionnées. Les rires se muent rapidement en soupirs, tandis qu'il bascule sa tête en arrière, le visage enflammé de plaisir, et il enfouit ses doigts dans la lourde chevelure de son amante. Il s'accroche à sa nuque, craignant de perdre pied et de céder entièrement à la fougue et à la formidable fermeté de la jeune femme, alors qu'il ploie de plus en plus sur elle, à demi-allongé entre ses bras maintenant, et que leurs bassins se jettent l'un contre l'autre, conduits par une fiévreuse anarchie.
C'est tout le problème, encore une fois, de vouloir conquérir et imposer sa volonté au lit quand on s'appelle Elikia Lutyens. Comme beaucoup de choses dans sa vie, cette manie peut sembler d’une extraordinaire vanité : aux yeux de la plupart des gens, avec sa frimousse de môme, son regard myope et sa carrure de moustique, il n'est en réalité qu’un drôle de petit bonhomme dont les ambitions ont quelque chose de bizarrement disproportionné. Il en voulait peut-être beaucoup trop pour ce qu’il était : il avait les yeux plus gros que le ventre, en somme, et il devait développer en permanence un joli panel de tactiques pour ne pas se le faire rappeler trop souvent, en particulier sous la couette.
Lui se conçoit davantage comme une sorte de David, vaillant et ingénieux. Il se voyait dompteur de Goliaths (mais, et cela va sans dire, de Goliaths diablement – exquisément séduisants, de préférence).

Et Isabela – divine Isabela – pourrait lui faire chanter des cantiques à la gloire de son corps athlétique et de ses formes opulentes jusqu'au bout de la nuit. Pendant qu'elle s'affaire, difficilement, à délacer son corset, Elikia, lui, retrousse avec ardeur les pans de sa lourde robe sur ses cuisses et se les accapare, affamé, en y coulant de grandes caresses audacieuses. Elle soupire et son souffle torride attise des flammes avides sur la peau du musicien, dont les mains remontent avec exigence le long de son ventre pour s'enrouler sans plus attendre autour de ses seins. Il en fait le tour cependant qu'une ample inspiration les soulève, et les étreint précieusement à travers le velours qui les habille encore. Puis, le visage perdu dans les boucles désordonnées de ses cheveux, lentement, il la caresse et ne manque pas de tendre l'oreille en même temps, attentif aux tendres craquelures et aux lézardes rocailleuses qu'il éveille dans sa voix alors qu'elle le couvre de mille compliments.
Son cœur chavire, rayonnant d'une joie absurde, et souriant aux anges, il s'offre avec plus de complaisance encore aux soins d'Isabela. Dans la pénombre, il ne s'aperçoit même pas de la cicatrice disgracieuse qu'elle a découverte au creux d'une de ses mains en ôtant ses gants. Il préfère de loin soupirer de soulagement, alors qu'il sent enfin la gangue de son corset se relâcher autour de sa poitrine, et passer ses doigts sous la manche de son amante, qu'il fait glisser sur son bras en douceur, découvrant par la même occasion quelques merveilleux arpents de sa poitrine sur lesquels il s'apprête à précipiter ses baisers.

Mais son désormais très agaçant corset échoue presque immédiatement aux pieds du canapé, suivi de son boa en plumes, et Isabela le prend de vitesse en l'agrippant par la chemise. Il ricane, presque aussi amusé que surpris de son empressement, et cède à ses lèvres pleines et convoiteuses qui fondent aimablement dans son cou. Elles œuvrent, audacieuses, à quelque tâche ensorcelante qui électrise Elikia pendant une petite éternité, et il gémit à mi-voix, sans prendre la peine de s'en dissimuler :

« Ahh... Mh... Oh, je pourrais... je pourrais me laisser dévorer par ces lèvres... jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de moi... que des frissons et du plaisir... »

Sa poitrine se soulève avec plus d'élan et ses mains entourent délicatement le visage d'Isabela pour l'encourager à persévérer et prolonger ce parfait moment. Néanmoins, au milieu de sa besogne, un craquement inopiné les surprend tous les deux et Elikia réalise en émergeant de son trouble qu'un bouton de sa chemise a été arraché par mégarde. Dans son cou, le bon souvenir qu'elle lui a laissé frémit encore et y jette de folles étincelles qui s'étoilent ensuite dans son échine et échouent au creux de son ventre, où elles redoublent, avivées par l'impétuosité de sa charmante géante.
Il se formalise à peine d'un rire éraillé, tandis qu'elle fond en excuses, tout en le submergeant de nouvelles caresses. Sainte Héléna, quel furieux appétit ! Ivre, les pommettes rougies de désir, il se cambre sous la chaleur de ses grandes mains qui se faufilent sous sa chemise et s'en vont chercher sans mystère le bouton de son pantalon.

Un sursaut de lucidité l'arrache cependant à sa langueur. Il plisse des cils sur ses grands yeux noirs et prend un air intense, un peu fée, un peu félin, pour contempler Isabela bien en face et la ralentir dans la quête fébrile où elle s'est lancée. Son bas ventre se tortille de frustration, mais il est impensable pour lui de ne pas reprendre le dessus à un moment ou à un autre. Quoi qu'il ait peu de chance face à la fière assurance de sa compagne en sa supériorité physique, maîtresse de ses muscles et de sa force, il bataillerait ferme pour la mener, cette danse-là. Alors, avec sa persuasion ordinaire, sans brusquerie, il pose ses mains sur les épaules de la belle et se rehausse sur ses genoux pour l'embrasser très langoureusement. Sa respiration est courte, mais il s'efforce de la manœuvrer assez pour l'allonger complètement sur le canapé. La tête d'Isabela s'enfonce dans un gros oreiller et Elikia passe au-dessus d'elle tout en douceur, sans relâcher la férocité de son baiser. Le cœur battant passionnément, il se délecte pendant de longs instants de la courbure délicieuse de ses lèvres, de l'émail délicat de ses dents, du ballet secret de leurs langues dans leurs bouches unies... Elle a un goût ineffable. Ce baiser-là, qui devait lui rendre l'ascendant, lui fait presque perdre la tête.

Quand il la libère enfin, les yeux pleins de braise et de concupiscence, il déglutit de son mieux et tente de reprendre sa respiration pour continuer de l'embrasser, dans le cou, cette fois, où il perçoit la folle cavalcade de son pouls, et murmurer tout bas :

« Hmm, oui, tout est entièrement ma faute, je le reconnais... Mais c'est promis, je vais m'occuper de vous désormais... Car, pour le reste... Il n'est pas encore tout à fait temps de me remercier... »

Bientôt, d'un geste vif, il ôte ses lunettes qu'il pose en tâtonnant sur la table basse, non loin, et ses lèvres partent sur le champ à l'assaut de la peau souple et parfumée d'Isabela. Il se soutient sur un bras en même temps qu'il se contorsionne pour enlever avec son autre main la première de ces chaussures à talons qui lui broient les pieds. Après s'être balancé sur un autre appui, il se débarrasse de sa deuxième bottine qui s'écrase par terre avec sa jumelle, et destine sa main à de plus plaisants ouvrages. Elle fourrage dans les jupons émeraude de la jeune femme, les écarte avec impatience et explore enfin, du bout des doigts, le galbe ferme et frissonnant de ses cuisses. Pendant ce temps, son visage s'aventure entre ses seins, à moitié dévoilés par cette manche qu'il avait eu soin de faire tomber sur son bras. Il les honore de mille soins et trouve le chemin d'un mamelon épanoui autour duquel ses lèvres viennent s'enrouler, jouer paisiblement et soupirer avec tendresse :

« Je dois encore m'assurer... qu'il sorte de votre gorge la plus belle musique de ce monde... »

Et sa main, à l'aveuglette parmi les pans de sa robe, vient envelopper précautionneusement le sexe de la belle Isabela.
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Sam 18 Aoû - 15:52

Le passage à l’horizontale la surprend, dissipant la drôle de brume qui s’était levée sur ses sens, et alors qu’on la couche paisiblement dans le moelleux d’un oreiller en plumes, Isabela monte chercher le regard de son amant, légèrement déboussolée.

« Vous… »

Elle a encore le souffle court, et l’esprit accaparé de milles grivoiseries éthérées, mais le tambourinement confus de son cœur, tout au fond de sa poitrine, guide ses efforts de concentration.

C’est que d’ordinaire, lorsque ses escapades nocturnes prenaient un détour, guidées par une sirène vers les eaux tièdes et chamarrées de la luxure, le rôle de la belle dame alanguie au milieu des draps n’était pas exactement celui que l’on aimait à lui confier. Mis à part quelques – ma foi très sympathiques – expérimentations, en compagnie de Yaêl, la plupart du temps sa taille imposante ainsi que ses… dispositions naturelles enfermaient la prieuse dans un rôle plus dominant, et plus actif. On attendait d’elle qu’elle prenne, qu’elle soulève, qu’elle entoure de ses grands bras solides, pour donner, encore et encore, tout ce qu’elle pouvait donner.
Et, oh, ma foi ces étreintes-là ne sont pas non plus détestables. Il y a quelque chose de très gratifiant à faire ainsi naître les passions les plus folles, et à les entretenir du bout des doigts, où des lèvres, juste pour le plaisir de voir son amante s’envoler.

Mais ça, cette étreinte-là, toute cajolante, où partout pleuvent des baisers et où tout, absolument tout, n’est que douceur et dévotion, tout cela semble… aussi mystérieux qu’éblouissant.

« Vous voulez… ? »

Ses mots se dérobent, sous elle, tandis que les doigts de Lior s’insinuent sous la soie de ses jupons. Elle est prise entre deux feux, complètement à la merci de ses si douces caresses, dans une transe aimable d’où même l’inquiétude de ne pas tout à fait savoir où cette étreinte les mènera ne peut la déloger. Captive de cette bouche, qui descend s’abreuver sur sa peau avec une insatiable gourmandise

« Ah… »  Oh et puis quelle importance, pas vrai ? Pourquoi se préoccuper d’une chose si agréable ? Une chose qui visiblement faisait vibrer chaque atome de son être d’un sincère ravissement. Les lèvres entrouvertes sur un soupir comblé, la jeune prieuse laisse tranquillement aller sa tête en arrière. « Alors vous pouvez… faire ça… »

Sa poitrine est secouée de milliers de frissons, et bientôt sa gorge s’encombre d’un millier de soupirs. Toute défaite entre ses doigts, elle chavire, vaincue, et ne peut qu’emmêler ses doigts dans la soie de sa chemise, là où elle flotte à présent grande ouverte, encore sur les épaules de son propriétaire.

« Oui f… hm… faites… aah… » Son dos se cambre, tandis que les doigts de son amant trouvent, entre ses cuisses, une caresse si juste qu’elle lui flingue complètement le cerveau. Jetant son bassin contre cette main si brave, et les cordes vocales vibrant d’un miaulement bien plus sonore que les précédents, elle frémit, ivre et vulnérable, dans l’étreinte du jeune pianiste.  « Vous faites… ça si bien… »

Le petit rire qui vient secouer sa gorge malmenée est teinté d’une légère incrédulité.

Si elle s’était imaginé un jour que l’étreinte d’un homme pouvait se révéler si… tendre et habile… Non vraiment elle s’était trompée de vocation. Clairement Justinien avait vu juste, à rêver d’acteurs de théâtre et de chanteurs de music halls…

Quoique Justinien, lui, n’avait jamais véritablement hésité quand à son amour de la gente masculine, point de divergence fondamental entre les deux amis arrivé l’âge complexe de l’adolescence. D’ailleurs, avant l’arrivée surprenante de Lior dans sa vie, le garçon avait été l’unique représentant de son genre à côtoyer les lèvres d’Isabela.

La pensée, seule rescapée d’une longue période d’égarements cotonneux et grivois, la surprend à nouveau au milieu de son plaisir, et la fait frissonner un peu moins agréablement.

Probablement que cette si charmante abeille, penchée sur elle pour la butiner amoureusement, saurait la guider si les choses devenaient un peu trop… exotiques, au fil de la soirée. Comme il l’avait guidée à travers leurs entrechats, quelque temps plus tôt. Elle ne s’était pas sentie trop perdue à ce moment-là, alors il n’y avait aucune raison que cette danse-ci soit différente, pas vrai ?

Glissant ses mains un peu plus bas, par-dessous les voiles à présent froissées de la chemise de Lior, la prieuse vient loger timidement ses paumes par-dessus les plaines rebondies de ses petites fesses, puis, battant fiévreusement des cils, elle relève un regard incertain vers lui.

« Je… Je risque d’être… un peu perdue pour… enfin, vous savez, la suite… mais… je suis beaucoup… mh… trop bien dans vos bras… »

Paisiblement, sans oser aller trop vite de peur qu’elles ne lui échappent à nouveau, les doigts de la jeune femme repartent en exploration sur ces terres qui la narguaient si bien tout à l’heure. Se faufilant en haut de ses cuisses, pour se presser là, elle cale le creux de ses pouces sous le relief d’une courbe moelleuse, avant d’entourer à nouveau tout à fait ses hanches. Elle cartographie à l’aveugle, curieuse de leur étroitesse ainsi que de la bosse qu’elle peut apercevoir, sous le velours contrariant de son pantalon.

Le visage envahi de quelques rougeurs discrètes, elle l’effleure, timidement, profitant du bref répit que l’on accorde à son corps frissonnant pour observer les réactions du joli pianiste au-dessus d’elle.

« Vous ne me laisserez pas dans l’inconnu, n’est-ce pas… ? »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Dim 19 Aoû - 0:18

Isabela babille déjà d'une voix ivre, la tête renversée dans les coussins moelleux du divan, et frémit délicieusement à chaque liberté qu'Elikia prend dans l'écrin précieux de ses cuisses. Sa main livre une bataille opiniâtre contre un charmant sous-vêtement et tricote entre le coton et les dentelles, tandis qu'il butine toujours avec application autour de ses seins  parfumés. Parfois, il érafle du bout de ses dents cette peau souple et sucrée, ravi de sentir naître sous chacun de ses petits pincements mutins de longs grelottements de désir, qui coulent comme de larges ondes de son tendre giron jusqu'à ses hanches. Elle les soulève dans un soupir lourd de luxure et il glisse habilement ses doigts sous le tissu de sa culotte pour étreindre son sexe d'une lente, savante, et unique caresse qui arrache un son délicieusement obscène à la gorge de son amante. Il sourit contre la chair sombre de son mamelon, les lèvres encore chaudes de baisers, et frémit en même temps que la voix grave et éraillée d'Isabela résonne depuis sa poitrine de géante. Les échos de sa plainte se prolongent dans les abysses insondables de son corps immense et Elikia en recueille les moindres vibrations, sa joue brûlante posée sur son sein et l'oreille très attentive.

Ses grands yeux noirs, fendus en amande, étincellent d'admiration et de plaisir en scrutant intensément le visage alangui de la Beauté abandonnée à ses étreintes. Ses cheveux sombres lui font une auréole sauvage autour de la tête et dévalent les muscles puissants de ses épaules pour s'entortiller le long de sa gorge chantante. Sa championne a mué en Reine, en muse immensurable et immortelle, tandis qu'il l'a peu à peu délestée des entraves de sa robe. Il pourrait passer bien mille ans ou une éternité à la contempler, comme une sublime déesse en extase, à révérer ses lèvres pulpeuses, arrondies de gémissements insatiables, et les ombres de luxure qui envahissent impérieusement son regard. Un instant, il ignore s'il est de taille à satisfaire pareille créature.
Mais sa convoitise est plus forte que ce mince instant de doute et il retourne dévorer chaque arpent disponible de sa peau, le souffle fébrile. Sa main s'affaire à faire glisser le sous-vêtement d'Isabela sur ses cuisses, et il octroie quelques flatteries délicates à son sexe perclus d'attente.

Elle l'enroule pendant ce temps entre ses bras solides et lui offre à son tour quelques timides caresses, qui s'affirment si adroitement sur les courbes de ses fesses et le long de son entrejambe qu'il doit s'interrompre pour reprendre un instant sa respiration. Une longue et délicieuse flammèche de désir fait claquer ses anneaux incandescents dans son ventre. il se sent si parfaitement étreint et si merveilleusement entouré entre ces bras, que le monde pourrait tout à fait s'écrouler en dehors de cette alcôve sans rien perturber de son bonheur.

Le regard embrumé, un sourire attendri aux lèvres, il enveloppe la joue d'Isabela dans sa seconde main, toujours soutenu au-dessus d'elle en s'appuyant sur son coude, et l'embrasse avec toute la délicatesse dont il est capable.

« Tout ira bien, ma douce... Il y a encore quelques étapes... avant le grand saut. » Ses doigts s'emmêlent dans les quelques mèches qui frisaient sur son front, et il chuchote à son oreille d'une voix onctueuse, tout en piquetant sa jugulaire de petites marques rougissantes. « Je vais d'abord venir entre vos cuisses... et vous donnez une petite idée de ce qui pourra vous attendre tout à l'heure... D'accord ? Faites-moi confiance... J'ai des doigts très agiles...  beaucoup de savoir-faire... et des lèvres affamées... tout spécialement de vous. »

Il lui sourit paresseusement, les yeux brillants de débauche et de grivoiserie, et abandonnant un moment l'intimité à cran de sa muse, il reprend sa main avec précaution. Il porte alors ses doigts à sa bouche et comme un chat gourmand, les humecte très lascivement de salive en les glissant le long de sa langue.
Enfin, il renvoie cette main en exploratrice dans les jupons de sa Reine, mieux préparée, désormais, à la délicieuse mission qu'il lui avait tout à l'heure confiée. Ses doigts s'enroulent et se déroulent bientôt, autour du sexe d'Isabela, guettant quelques infimes moments de frustration, les étirant à loisir, avant de les dénouer et Elikia, lui, admire chacune des expressions de trouble et de délivrance qui palpitent sur le beau visage de son amante.

Rapidement, il brasse fougueusement de son autre main dans la robe de la jeune géante  et lui écarte paisiblement les cuisses pour s'y nicher tout comme il vient de le promettre. Ses caresses se font plus lentes et plus mesquines, à l'ombre de ses jupons verts, et il découvre avec beaucoup d'intérêt l'érection pénible de la malheureuse, qui se languit visiblement de la charité chaleureuse de sa bouche. D'abord, il tient à laisser un joli gage de sa passion dans le creux de cette cuisse robuste qui l'emprisonne aussitôt là, avec la complicité de sa jumelle, et il s'applique pendant de longues secondes à électriser la peau sensible d'Isabela, sans négliger de la caresser – avec une lenteur diabolique.
Et puis, sans autre préambule, il fait succéder à la chaleur de ses doigts celle de sa langue, magmatique, qu'il fait remonter sur toute la longueur de son membre. Ce n'est qu'alors que ses lèvres se referment, tout à fait sagement, autour de son désir brûlant. Peu à peu, il détend sa gorge avec méthode et sa manœuvre devient plus audacieuse. Il la fait glisser de plus en plus profondément dans sa bouche et glisse en même temps sa main autour d'une de ses fesses nues pour s'aider dans sa tâche. Il effectue son premier va-et-vient avec une amplitude millimétrée. Le deuxième ne tarde pas non plus. Il respire un peu fort, à la fois entièrement déterminé à lui donner plus de plaisir qu'elle n'en avait jamais reçu, et enivré de sa voix et de son odeur.

Bien sûr, elle ne va pas s'en tirer à si bon compte. N'importe quelle fille ici savait faire des merveilles avec sa bouche, et quant à lui, il mettait un point d'honneur à épicer subtilement cette douce gâterie. Sa main encore humide s'insinue, souple et furtive comme un serpent, sous le sexe tendu d'Isabela qu'il soutient d'autre part, et il fait ramper ses doigts fins entre ses fesses sur un chemin très secret. Il ne tente rien de trop périlleux pour le moment, soucieux du confort de la jeune femme, mais lui fait découvrir avec art la sensibilité de cette partie insoupçonnée de son anatomie. Au bout d'un troisième va-et-vient de sa bouche, ses doigts viennent appuyer plus intensément contre son périnée, et il se laisse divinement pénétrer par le profond gémissement qui ébranle la voix de sa Belle.
Cette émotion, énorme et surprise, engloutit toutes les siennes en submergeant son Empathie et il flotte très voluptueusement dans le plaisir d'Isabela, pour qui ses caresses redoublent d'ardeur.

Mais, quelque part au milieu de leurs ébats, une contrariété s'annonce d'un murmure insistant :

« Hé... Eeeli... »

Au début, il n'y prête guère d'attention, bien sûr. Il est tout à sa tâche et aucune petite voix sournoise ne saurait l'écarter d'une si noble quête. Seulement, la fâcheuse reprend, d'un ton plus haut perché :

« Eli ! »

Et Elikia est bien obligé d'admettre que quelqu'un n'a pas eu meilleure idée ce soir-là que de venir leur gâcher ce moment en s'introduisant très peu élégamment entre les rideaux de leur alcôve. Frappé de stupeur, il s'interrompt net, redresse la tête comme un petit animal aux aguets, et se dégage en toute panique des jupons d'Isabela, tout myope et échevelé. Il reste ébahi quelques secondes, les yeux arrondis d'incompréhension et les pommettes rouges d'indignation, en distinguant la figure gloussante de Yaêl à l'entrée de leur très intime antre de perdition.

« Bon sang, Yaêl ! crache-t-il, enfin, à voix basse, le visage blême. On n'a pas idée de... Tu vois pas que je suis occupé ?? »

Et par toutes les fistules fossilisées de Gabriel, elle venait bien de l'appeler par son prénom, là, il n'avait pas rêvé ?!
Il se décompose à mesure que la jeune femme pouffe, dans la légère ouverture des rideaux, et l'observe faire la moue et se dandiner stupidement devant eux pendant quelques secondes, incapable de retrouver ses mots.

« Oh, allez... Fais pas ta mauvaise tête, Eli joli... J'pourrais... j'pourrais v'nir m'occuper avec vous... ou m'occuper d'vous, à vot' conv'nance, c'est possible aussi... qu'est-ce que t'en dis ?
Mais... mais t'es complètement défoncée, ma parole ! »
Elle avait encore trouvé le moyen de fumer, c'est une certitude. Grosse débile de droguée ! « Va-t'en d'ici, t'es pas invitée ! rugit-il, hors de lui et cependant toujours aussi discret que possible. Dehors ! Dehors ou je te botte moi-même les fesses, espèce de... vieille cervelle d'huître... !
Ah bah d'accord ! » s'insurge Yaêl, d'abord sans comprendre. Et puis, la lumière se fait dans son esprit brouillé et elle pointe très vindicativement son index manucuré vers lui. « Non mais t-t'es vraiment qu'une sale p'tite race quand tu t'y mets ! Ça, tu sais, je... j'retiens ! Personne m'a jamais... jamais laissée sur l'carreau, j'm'en souviendrai !
Dehors, dehors, dehors ! »

Elle vocifère encore quelques insultes, et les rideaux retombent enfin sur le couple dépité qu'Elikia forme avec Isabela. Il lui glisse un regard particulièrement navré et, un peu hors d'haleine, s'appuie sur les genoux relevés de la jeune femme. Son cœur s'emballe. Peut-être que s'il se dépêchait de se remettre à l'ouvrage, la grossière interruption de Yaêl sombrerait dans l'oubli le plus immédiat... ainsi que la révélation très mal à propos qu'elle avait maladroitement glissé sur le tapis. Il fait couler une agréable caresse entre les cuisses de sa malheureuse géante et lui sourit d'un air tendu.

« Pardon, ma belle, je ne pensais pas que... mais je viens tout de suite à votre rescousse, et je fais ça bien, c'est promis. »

Pas question d'attendre qu'une réticence ne naisse tout à coup dans l'esprit de sa compagne. Il retrouve sa place sur le champ, bien au chaud sous ses jupons, et la rend avec empressement aux bons soins de ses lèvres et de sa langue. Ses doigts, eux aussi, retrouvent leurs marques autour de ses fesses si fermes et se faufilent à nouveau le long de son périnée, pour y dispenser des caresses plus osées. Les secondes s'égrènent et Elikia espère de tout son cœur que ses efforts suffiront à renverser assez les pensées d'Isabela pour qu'elle ne s'interroge pas plus loin. S'il devait s'arrêter en si bon chemin, ce serait un véritable scandale – un crime odieux qu'il ne saurait sans doute pas pardonner à Yaêl.
Ses yeux brûlent d'une noire résolution, alors qu'il émerge un instant de la robe de son amante, au milieu des vagues exigeantes de la frustration. Il commence à se sentir furieusement à l'étroit dans ce pantalon.

« Dites-moi aussi...  si vous souhaitez que j'aille plus loin, à présent... »

Tout en douceur, il illustre son propos en avançant ses doigts jusqu'au bout de leur route mystérieuse, qu'il effleure très délicatement. Battant des cils avec autant de persuasion qu'il en est capable, il attend de recueillir son aval et prie pour que la perspective d'une pareille découverte surmonte tout autre élan dans le cœur infortuné d'Isabela...
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Dim 2 Sep - 22:50

« A-ah… »

Les vertiges qui assaillent la pauvre prieuse sont d’immenses et redoutables vagues scélérates. Puissantes. Impitoyables. Et leur assaut la fait chavirer chaque seconde un peu plus dans le moelleux de ses oreillers. Son plaisir, au-dessus d’elle, se déchaîne comme la surface d’un océan furieux, et elle se noie dans le bien être, attirée vers les profondeurs par l’étreinte si savante d’une jolie sirène.

Mais les eaux où on l’entraîne sont de celles qui bouillent. Qui grondent et soupirent, au milieu des bulles et du souffre, chauffées par le magma de cette gorge incandescente.

Elle suffoque. Son sang bouillonne dans ses veines, et sa poitrine menace à tout instant d’éclater sous les battements sauvages de son cœur. Pourtant, elle se sent si absurdement bien, dans ces abysses brûlants, si choyée, cajolée, vénérée, presque, par ces lèvres habiles, qu’elle ne peut que s’abandonner à son sort, un éternel soupir logé dans le creux de la gorge.

Oh que cet instant dure à tout jamais.

C’est un jeu si adroit. Une mécanique ingénieuse et parfaite, qui mène et mêle, sans répit aucun, la frustration et la jouissance, le long de son implacable partition. Et tandis que les cuisses d’Isabela se mettent à trembler, se retenant si fort, a chaque seconde qui s’écoule, d’emprisonner là leur si généreux bienfaiteur, ce dernier décide de pousser encore plus loin son forfait.

Son crime si bon et si parfait.

« L… Lior, je… »

Sa voix ne s’aventure pourtant pas au-delà de ces mots. Avalée par un frisson immense, qui ouvre en elle un précipice vertigineux de plaisir, elle s’étiole en un piaulement conquis. C’est là, et elle serait prête à le jurer, si tout son être n’était pas présentement accaparé par l’affolement et le délice, la chose la plus merveilleuse et obscène qu’on lui ait jamais faite.

Suivie tout aussitôt – beaucoup, beaucoup trop tôt – de l’injustice la plus cruelle de toute son existence.

La chaleur de la gorge de Lior se retire, ainsi que l’habile machination de ses doigts, et tout le bien-être où la prieuse se précipitait avec fougue depuis quelques minutes s’effondre lamentablement dans un fracas de jupons. Isabela, encore toute sonnée de cette dégringolade sensorielle, et presque frissonnante de la disparition de son amant, se relève maladroitement sur un coude pour essayer d’apercevoir la source du problème.

Avec un peu de chance, c’est quelque chose qu’elle sera en mesure de balancer un peu plus loin pour que le jeune pianiste puisse reprendre sa leçon là où il s’est arrêté, et vite.

Malheureusement, l’importun est une importune, et pas des moindres. La prieuse contemple, dévastée, la petite mine enfumée de Yaêl, ainsi que le courroux que celle-ci semble provoquer chez son amant. Oh, Isa était bien au courant des problèmes d’addiction de la jeune femme : le sujet revenait assez souvent lors de ses conversations avec Chani. La prieuse s’est pourtant gardée, jusque-là, de trop y mettre son nez, incertaine de la légitimité de ses inquiétudes, et de sa place véritable dans toute cette histoire. Parfois amie, parfois cliente : tout ça peut être compliqué à démêler. En particulier dans ces moments-là, et d’autant plus qu’elle a bien souvent abandonné un peu de sa paie sur la table de chevet de la brune. Et ce tout en sachant pertinemment à quoi il servirait, plus tard dans la nuit.
Peut-être même qu’au fond, plus égoïstement, elle a surtout beaucoup trop peur de retomber, en se fâchant pour de bon avec la fille de Madeleine ou bien en lui refusant son argent, dans cette misère intime d’autrefois qui engluait ses nuits de solitude et de frustration. Il y a de la lâcheté dans le silence d’Isabela.

Tourmentée par un mélange de culpabilité et d’insatisfaction, la prieuse assiste un peu impuissante à la dispute, en repoussant de toutes ses forces les images que convoquent dans son esprit confus les propositions indécentes de Yaêl. Ça crie un peu, ça s’insulte, sous les yeux dépités d’Isabela, qui a refermé doucement les cuisses, et finalement il n’y a besoin de jeter personne dehors, puisque la jeune importune trouve d’elle-même le chemin de la sortie, parfaitement furibonde. Tout au fond de sa poitrine de géante, son cœur se pince violemment.

Au dessus d’elle, sans qu’on puisse distinguer si les rougeurs qui l’ont pris aux joues soient dues à leurs ébats précédents, ou bien à la colère qui l’a possédé un court instant, Lior trône, l’air visiblement tout aussi navré que le sien. Ses petits yeux en amandes, et leurs rangées de cils interminables, se sont plissés, encore un peu électriques de la dispute, et semblent chercher en ceux d’Isabela de quoi effacer cette inadmissible interruption.

Le silence qui s’installe alors gagne instantanément sa place parmi les plus embarrassants que la prieuse a jamais vécu.

Et puis sans prévenir, Lior replonge, visiblement déterminé à retrouver le chemin de cette fougue qui les consumait quelques instants plus tôt, et ses lèvres ne flânent pas en chemin. Aussi assurées que ses doigts, elle regagnent le creux de ses cuisses presque aussitôt, prenant la prieuse de court, et lui arrachant un gémissement surpris.

« Aah… A-attendez, je… mmh… »

Dans ses coussins, Isabela se tortille, déchirée entre le plaisir qui ne tarde pas à fleurir de nouveau dans son ventre, et l’inquiétude tambourine contre les parois de sa cage thoracique. Son sang lui tambourine aux tempes, affolé, tandis que ses mains s’emmêlent dans le velours de sa robe, à la recherche des épaules de son amant.

« Est-ce qu’elle va bien ? Elle… » Ses doigts plongent dans un petit nuage de boucles soyeuses, où ils s’agrippent, aussi délicatement que la situation le leur permet. « On ne devrait pas… ah… »

L’effort de volonté qu’il lui faut déployer pour formuler son objection, malgré les vagues de bien-être qui échouent à chaque mouvement – quoique plus hésitants, à présent – des mains de Lior, sur elle, est digne des plus grands exploits qu’elle ait jamais eu à accomplir de sa vie. Même sa voix, alors qu’elle s’extirpe difficilement de sa gorge, au milieu des soupirs qui l’encombrent, prend des teintes désespérées. C’est si parfaitement injuste…

« Non, vraiment, tout ça est… vraiment… terriblement bon mais je… » Elle ferme les yeux, les traits tendus par la frustration, et un soupir lourd comme le monde s’échappe lentement de ses lèvres. « J’ai… besoin d’une minute… »

Heureusement, et malgré l’expression parfaitement dévastée qu’il aborde, le jeune pianiste accepte enfin d’interrompre ses grâces, et de se reculer lentement dans les coussins. Les jupons de sa robe retombent mollement, tout comme la mine de celui qui avait mis tant de soin à les relever, et dont les yeux étincellent maintenant d’une frustration presque furibonde.

Elle ne peut les accueillir que de son air le plus désolé. Si le corps de la prieuse, lui, n’aurait eu aucun mal à se livrer à nouveau aux délicieuses caresses de son amant – et il s’assure avec beaucoup de véhémence pour qu’elle ne puisse pas ignorer ce détail – sa tête, elle, avait désastreusement chaviré vers des sentiments plus confus. Une partie d’elle avait envie de courir après la jeune femme, pour s’excuser, et s’assurer qu’elle n’atterrirait pas dans les bras du premier con venu simplement par dépit, tandis que l’autre étreignait solidement le besoin de tout envoyer bouler pour se replonger dans ce maudit canapé. Et tant pis pour Yaêl et ses ‘Eli joli’.

Alors qu’elle s’applique consciencieusement à essuyer, du creux de sa main, la sueur sur son front brûlant, et à tenter de mettre de l’ordre dans ses pensées, le souvenir de cette parole-là lui saute soudain au visage.

Eli joli. C’est tout de même un drôle de surnom…

Et là, comme rappelée à l’ordre par l’absence soudaine de bouches aimables à l’ombre de ses jupons, les quelques cellules grises encore en état sous la voûte de sa boîte crânienne se mettent au garde à vous.

« Attendez, est-ce que… est-ce qu’elle vous a appelé Eli… ? » C’est la lumière qui se fait. Une aube qui se lève. Un mur complet d’ampoules électriques qui s’allument les unes après les autres pour l’aveugler d’une certitude qu’elle aurait dû voir dès le premier instant. Deviner à la seconde où ses yeux s’étaient posé sur le jeune pianiste. Où elle avait entendu les mélodies, au bout de ses doigts. « Eli comme dans… »

A cette seconde, toujours appuyée sur ses coudes, les seins à l’air, la chevelure en bataille et les yeux ahuris, Isabela ne s’est jamais sentie aussi stupide de toute sa vie. Instinctivement, sa main vient s’enrouler autour de son tatouage, son pouce se pressant contre l’encre dans un tic nerveux que les années avaient gravées en elle.

Sa tête lui tourne légèrement.

« Oh par Héléna, j’étais… »

Sur le point de laisser un prince butiner entre tes cuisses ? Visiblement : à peu de choses près.

Isabela se sent pâlir, sur son morceau de divan, et dans un réflexe de pure panique, elle se jette sur ses jambes – un peu chancelantes – sans même prendre le temps de remettre en place le haut de sa robe.

« Q-q-qu’est-ce que vous faites ici, enfin ?! Vous… C’est dangereux ! »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mer 5 Sep - 23:47

Assis silencieusement dans son coin de canapé, l’œil indocile, Elikia semble en attente de son jugement. En face de lui, Isabela se racle furieusement la soupière en le scrutant avec toute l'intensité de ses yeux cernés de khôl. Oh, c'est mauvais signe, c'est très mauvais signe que cela dure si longtemps. Pour commencer, elle n'aurait pas dû trouver la force de rompre leurs ébats. Or, elle l'avait fait et à partir de là, tout était possible. Elle pouvait le reconnaître, s'intimider ou crier au scandale, battre en retraite et déguerpir soudain de leur alcôve en emportant un secret bien délicat avec elle. Il ne manquerait plus qu'elle le partage à la cantonade, et ce serait le bouquet.
Satanée Yaêl ! Fallait-il qu'elle soit gourde ! Et lui donc ! Ne jamais faire confiance aux opiomanes, c'est pourtant élémentaire... !

Sa poitrine nue se soulève encore d'une respiration inégale entre les pans défaits de sa chemise, mais surtout, son cœur tressaille tout à coup de fureur et rate quelques battements tandis qu'il rajuste nerveusement son habit sur ses frêles épaules. Là-dessus, il s'entoure de ses bras pour se frictionner d'un geste vif, d'un drôle d'élan pudique, comme si un courant d'air était passé pour le refroidir. C'est qu'il fait plus frais, loin des attraits charnels d'Isabela, et par dessus tout, il craint les négociations difficiles qui viendront rapidement après son verdict.
Et le voilà qui débaroule sur le tapis.

Il pousse un soupir à fendre l'âme, pendant que la jeune femme se pétrifie sur place, en proie à une fulgurante épiphanie, et puis il fait l'effort de se redresser en la regardant bondir sur ses pieds comme un chamois terrorisé. Elle s'affole, elle s'agite, elle commence à faire du bruit et une émotion très vive – une puissante alarme – décompose brusquement le visage d'Elikia. Ses yeux sombres s'arrondissent et il tente de rattraper sa belle en tendant la main en avant, au désespoir. C'est incompréhensible. Enfin, qui aurait cru que la fonction princière inspire tant de répulsion et d'effroi ?? Il crispe ses doigts autour de son visage et se répand en protestations confuses :

« Oh, non, non non non non ! Je vous en supplie, il ne faut pas... C'est juste un... un surnom, un bête surnom, non, vraiment... Et puis, même dans l'hypothèse où... au fond, ce n'est pas si grave, vous ne croyez pas ? Qu'est-ce que ça peut bien changer, dans l'absolu... ? »

Il se sent bien piteux, maintenant que ce mystère futile est éventé, et il croise ses mains avec malaise en s'enfonçant dans le dossier du sofa. Il baisse les yeux, comme un enfant pris en faute. C'est un mensonge bien inoffensif qu'il lui a conté, commandé seulement par l'insouciance et le plaisir, mais la tromperie est toujours le nid d'un abus impardonnable aux yeux des hommes, qui siffle en s'enroulant vicieusement dans un nœud d'égoïsme. On ne fait plus jamais confiance aux individus dont on a découvert qu'ils sont des menteurs. Ils ne pensent qu'à leurs intérêts et menacent en toute circonstance de les faire passer devant le respect d'autrui le plus rudimentaire.
Quel portrait flatteur ferait-on du Prince Compositeur en apprenant qu'il leurrait de malheureuses citoyennes dans une gargote de la Borée, en vérité !
Le désir a tiédi au creux de son ventre, mais son souffle quant à lui poursuit ses virulentes escalades, hérissé par la panique. D'une main tremblante, il tâtonne sur la table basse, récupère ses lunettes et les raccroche maladroitement sur son nez. Le rouge de la honte lui monte aux joues.

Mais le premier réflexe d'Isabela, étrangement, n'est pas de s'insurger de l'offense qu'on lui a faite, mais de se préoccuper immédiatement de la sécurité de son baratineur du soir. Celui-ci lève un sourcil, très perplexe, et une moue d'incompréhension plisse doucement ses lèvres carmin.

« Dange... ? Quoi, La Barbe de Madeleine ? »

Son regard s'agrandit encore d'étonnement et il laisse échapper un petit rire incrédule, comme un roucoulement d'oiseau chanteur, qu'il étouffe presque sur le champ contre son poignet, conscient qu'il est encore loin de prétendre au pardon de la jeune femme. Il grimace d'embarras, la mine basse, puis secoue la tête d'un petit air flegmatique. Relevant les yeux vers elle avec un sourire plus modeste, il tente de la rassurer d'une voix douce :

« Voyons, il n'y a rien ni personne de dangereux, ici. A l'exception notable de Yaêl... qui représente peut-être la pire menace de toute la Borée pour mes rares soirées de liberté. »

Il roule ostensiblement des yeux et les dirige même au plafond pour faire bonne mesure. Cette peste le lui revaudra, dans un avenir prochain – les Saints lui en soient témoins. Parce que quoi qu'on en dise, l'ennui avec les mensonges vient surtout de ce que les autres finissent par les percer à jour. Mais, oui, bien sûr, sans conteste, mentir, c'est mal. C'est mal. Il se mord les lèvres en contemplant son amante à demi-vêtue (ou celle qui fut son amante, car au train où les choses vont, il y a fort à parier qu'ils pourraient tous les deux s'asseoir sur les choses de l'amour pour ce soir). Son regard, désormais plus clair, rehaussé de ses lunettes, est attiré par cinq petits tatouages très détaillés qui émaillent l'avant-bras gauche d'Isabela. En plissant des cils avec curiosité, l'espace d'un instant, il reconnaît des symboles qui illustrent chacun des Préceptes de la Ville avec simplicité et évidence. Il tique imperceptiblement.
Qui d'autre qu'un Prieur aurait poussé la ferveur jusqu'à graver sur sa peau les  commandements religieux de Gabriel de Myre ? Se pourrait-il... ? Oh, cela expliquerait certainement que la jeune femme se soit aussitôt enquise de la sécurité de son Prince en ces lieux – l'hypothèse n'est pas absurde. Mais maintenant qu'il y pense, le rapprochement entre le Prieuré et Isabela lui met une drôle de puce à l'oreille. Cela lui dit quelque chose. Il n'a ni le temps, ni le loisir de s'y pencher sérieusement, cependant, et il doit bien répondre à la mine déconfite de sa compagne, qu'elle soit Prieuse ou non.

Il ramène prudemment des jambes sur le canapé et les entoure d'un de ses bras, avant de murmurer d'un ton contrit :

« Je vous présente mes excuses, c'était malhonnête de ma part de vous courtiser en vous mentant sur mon identité. » Si on entre dans le détail, c'est aussi un peu douteux en ce qui concerne son consentement, à ta belle, Eli, mais nous ne nous y arrêterons pas pour le moment, n'est-ce pas ? Il s'empourpre de plus belle. Un de ses doigts vernis triture avec insistance une petite couture de son pantalon, qui absorbe parfaitement son regard, désormais. « Je... je pensais que ce serait plus simple si vous l'ignoriez... après tout, ce n'était sans doute que pour un soir et je n'avais pas envie de gâcher... Enfin, ce n'est vraiment pas correct, je suis désolé. »

Il pousse un nouveau soupir, le cœur gros de scrupules. Puis, haussant des épaules avec lassitude, il lui offre un humble sourire :

« En ce qui concerne Yaêl, il ne faut pas vous faire tout ce tracas... Chani ou Lelwani ne lui auront pas laissé le temps de perpétrer d'autres forfaits. Elles l'ont très certainement rattrapée en la voyant sortir d'ici, car nous avions convenu elles et moi que ma présence en ces lieux serait un secret absolu. » Il pose un index sur ses lèvres, qui frissonnent plus facétieusement. « A l'heure où nous en parlons, elles ont déjà dû monter la scélérate à l'étage et la border jusqu'au menton... C'est ce qu'elles font toujours, soyez tranquille. »

Personne ne veillera jamais mieux sur Yaêl que ces deux amies, il avait dû lui-même se faire une raison après toutes ces années.
Ceci dit, il allonge délicatement ses jambes sur le canapé, penche sa tête sur le côté et se dessine un sourire plus charmeur sur le visage, tout en jouant du bout des doigts avec le col de sa chemise et les ombres qui papillonnent entre son cou et sa clavicule.

« Maintenant... Si vous vous sentez plus rassurée... je pourrais peut-être encore trouver à me faire pardonner ? »
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 20 Sep - 1:02

Les deux mains plaquées sur son front, et l’air légèrement ahuri de celui qui n’a plus aucune maîtrise sur les évènements qui l’entourent, Isabela attend patiemment de se réveiller.

Car c’est la seule chose qui ferait sens, à cet instant précis. Que toute cette abracadabrante histoire de prince déguisé en princesse pour aller se cacher dans les jupes des honnêtes prieuses, avant d’y être démasqué par une vilaine fée, ne soit qu’un fantasme bizarre, conjuré tout droit des limbes de son subconscient. C’est absurde, autrement. Pourquoi ici ? Pourquoi elle ?

Ou même, tout simplement : comment ?

Les princes ne sont pas censés se balader dans les recoins les moins douteux des pires quartiers de la ville, ou faire des strip-teases à leur concitoyens. Ils sont censés avoir une escorte, des tenues officielles, des… des genres d’amants royaux ? Qu’est-ce qu’elle peut bien en savoir…

Rien de tout ça n’a le moindre sens, et pourtant, rien de plus ne se produit. La pièce ne se dissout pas dans le néant, pour être remplacé par le plafond d’une chambre, n’importe laquelle, et les douleurs caractéristiques d’une sacrée gueule de bois. Le… prince Lutyens reste là, à parler, et parler encore, et c’est à peine si ses mots atteignent la prieuse. Le peu qu’elle intercepte, d’ailleurs, à travers le vacarme de la panique, lui paraissent encore plus invraisemblables que tout le reste.

« Soyez tranquille », il en a de bonnes ! Si jamais la chose se savait elle en entendrait parler jusqu’à la fin de ses jours. Les coups de coudes et les blagues vaseuses seraient son quotidien, à la caserne. Ou pire, on pourrait y voir une tentative déshonorante d’échanger de l’avancement contre des faveurs sexuelles. Dans un cas comme dans l’autre, le nom de sa famille serait associé pour toujours avec l’épisode navrant de la royale fellation…

Comme si il n’avait pas assez souffert des circonstances douteuses de la mort de son père...

Sa tête lui tourne. Ses pensées se sont embarquées dans une affreuse spirale de catastrophe dont elle ne sait plus ressortir, et si ça continue tout ça pourrait bien escalader en véritable crise de panique. Histoire d’ajouter du pitoyable à une situation déjà bien gênante...

Il faut qu’elle se calme.

D’urgence.

Avisant un petit siège de type repose-pied, à côté du canapé à présent investi par le jeune pianiste, Isabela s’y précipite, un peu brusquement, pour calmer la faiblesse de ses genoux. Lentement, et sans oser encore regarder son interlocuteur dans les yeux, elle soupire. Elle réajuste le haut de sa robe, le visage encore parfaitement cramoisi de tout un tas d’émotions. Puis, elle ramasse, sur la table en face d’elle, le verre encore plein qu’elle avait abandonné là.

Le liquide fait si vite le trajet depuis le cristal jusqu’à sa gorge qu’on pourrait le croire disparu dans un obscur tour de magie. Mais le verre ne reste pas vide bien longtemps, car la prieuse le remplit aussitôt, la main sûre, autour de la carafe, et ce malgré son état d’agitation générale. Puis elle le vide une seconde fois, et le remplit tout aussi expressément.

A défaut d'être une véritable solution, peut-être qu'elle a trouvé là un moyen d’atténuer les angles de sa nervosité.

Arrivée là, cependant, une légère hésitation la traverse et elle relève enfin les yeux vers son hôte, qui la contemple avec une drôle d’expression.

« Je… Vous en voulez un peu… ? »

Son verre n’était pas tout à fait vide – à vrai dire il avait à peine eu le temps d’y toucher, avec tout ça – mais pour ne pas se sentir trop seule, dans son besoin de se cacher derrière l’alcool, elle y verse un peu de vin tout de même. Juste ce qu’il faut pour qu’il soit à nouveau convenablement rempli. Et puis ça a le mérite de lui occuper un peu les mains.

Elle a beaucoup de peine à déchiffrer les émotions qui voyagent sur le joli visage du prince, un peu parce qu’elle n’ose plus y poser les yeux trop longtemps, un peu parce qu’elle a un peu peur de ce qu’elle pourrait y trouver. Il y a de la contrariété, celle-là est facile à deviner, dans le petit retroussement de son nez, et peut-être un peu de peine, bien qu’Isabela ne sache pas trop en définir la nature exacte. Pour le reste, c’est un peu plus flou.
Dans l’ensemble, pourtant, il a l’air soulagé qu’elle ait repris la parole, après son drôle d’épisode de sidération, alors, courageusement, elle continue sur sa lancée.

Si elle ne sait toujours pas quoi faire de cette situation, il est au moins un point sur lequel elle peut s’exprimer sans trop d’hésitation.

« Ce… ce n’est rien, vous savez… ? Enfin je… » Elle se râcle la gorge, les doigts tripotant pensivement le bord de son verre. « Je ne vous en veux pas. D’avoir menti. C’est ce que je veux dire. Il n'y a rien à pardonner. »

Même à travers la brume de la panique, elle est parvenue à saisir quelques bribes de ses excuses, et la culpabilité, sur les aimables courbes de son visage, fait des plis qui lui déplaisent profondément.

« De toute façon, c’est ma faute. Je n’aurais pas du… » Elle grimace, presque honteuse de faire cet aveu-là. « J’ai manqué de vigilance. »

Un petit soupir lui tourbillonne dans le fond de la poitrine, à la manière d’un gros chat qui ne trouverai pas le bon endroit où s’étaler pour faire sa sieste. Reposant son verre sur le bord de la table, et sous l’œil dubitatif de son voisin, elle lui présente son avant-bras, comme si c’était la preuve évidente de sa faute.

Lentement, son index glisse parmi les dessins pour retrouver celui qui symbolise le vœu qu’elle a trahi.

« Là, vous voyez ? » Elle tapote, du bout de l’ongle, pendant quelques instants, avant de soustraire à nouveau le tout au regard du pianiste. Ses yeux, eux, roulent lentement vers le plafond. « C’est bien la peine de s’entraîner si dur… »

Un sourire un peu tordu et un peu jaune se dessine sur ses lèvres. Elle avait toujours eu un rapport branlant avec cette partie de sa personnalité. Sans nécessairement chercher à la nier, elle était douloureusement consciente de la distraction qu’elle représentait, face à ce qui faisait le reste de ses motivations. On ne devenait pas une grande prieuse en étant frivole. On ne protégeait pas ceux qui avaient besoin de l’être en se roulant dans le velours ou en gloussant ivrement dans les bras des inconnues.
Pourtant ce genre de choses lui étaient parfois aussi douloureusement nécessaires que de boire ou de manger. Inlassablement elle y revenait. Et parfois elle en sortait même sans s’alourdir de culpabilité ou de reproches. Parfois… non.

Et parfois la vie se plaisait à lui jeter sournoisement au visage à quel point ce monde là pouvait la rendre stupide.

« Je manque toujours de vigilance, quand je viens ici. Tous mes vœux et toute la volonté du monde, et il suffit d’un peu de paillettes… Pfuit ! Tout s’envole... » Son air est à présent celui d’un petit enfant pris en faute. Sur sa figure de géante, et toute tassée qu’elle est, à présent, sur son petit tabouret, cela conjure un tableau particulièrement incongru. « Ça n’est vraiment pas… très bien. »

La prieuse secoue doucement la tête, reprenant une longue gorgée de vin avant de venir chercher, plus haut, le regard du jeune prince. Il n’est probablement pas à la meilleure place pour juger de tout cela, évidemment, d’autant plus qu’il avait plus ou moins sciemment participé à l’entreprise. Pourtant elle semble ne plus pouvoir s’arrêter de rougir.  

« La preuve : j’avais un prince dans mes bras et je n’ai rien vu du tout. C’est affreusement embarrassant. »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mar 25 Sep - 10:59

Comme elle est déconfite, soudain, sa géante, assise comme une grande enfant sur son petit tabouret. Sa panique de tout à l'heure a lissé miraculeusement ses flots énormes dans son bon cœur, mais elle n'a laissé sur son visage que des ruines informes de sa joie passée. Et c'est Yaêl – non – c'est lui, le responsable de ce triste effondrement. Il est d'autant plus douloureux de l'admettre qu'il n'avait voulu œuvrer ce soir que pour le bonheur commun.
Elikia replie tout doucement ses jambes vers lui et en silence, il noue ses bras autour de ses genoux pour y enfouir son museau honteux. Décidément, c'est tout à fait fichu. Elle n'a pas accordé même une critique ou un commentaire à sa proposition. Elle s'est contenté de l'évacuer simplement avec son verre de vin et il doit bien reconnaître qu'au fond de lui-même, malgré toute sa compassion, il se sent froissé. Froissé et soucieux. Il aurait peut-être préféré qu'elle rentre en colère et le confronte plutôt que de le laisser régler tout seul son problème soudain de culpabilité et ce trouble inédit, ce vertige d'être laissé impuni du fait de ses privilèges. Quoi, voilà, c'est ce qui se passe, quand on est Prince et qu'on décide de mentir effrontément ? Les gens baissent les yeux, prennent la faute pour eux et balaient gentiment la vôtre sous le tapis... ? Ce n'est pas possible, il ne peut pas laisser faire une chose pareille. C'est trop affreusement gênant.
Il en rougit, d'ailleurs, au creux de ses bras, et se mord la langue avec une drôle d'indignation. Là-dessus, il rétorque, du bout des lèvres :

« Ce n'est pas exactement... rien... »

Mais il n'ose pas en rajouter, depuis les tréfonds de son embarras. Il se tait et écoute attentivement Isabela qui divague au-dessus de son troisième verre de vin. De toute façon, il n'est pas très utile de commencer à se battre en geignant pour le trophée de l'être humain le plus misérable de la soirée. Cela n'avancera personne ici, et surtout pas cette jeune femme qui rumine religieusement sur ses cinq Préceptes (et se reproche vertement de manquer de Vigilance tout en se soûlant pour oublier). Elikia n'est pas franchement mieux loti pour lui faire remarquer cette subtile incohérence, aussi il se contente de reboutonner lentement sa chemise dans son coin de canapé, derrière le couvert de ses jambes.
Quand elle lui tend le bras pour lui montrer le détail de ses tatouages, il n'a plus guère de doute sur sa vocation et sa carrière. Plus qu'une dévote, Isabela fait partie de ces spécimens aberrants de Prieurs prêts à se flageller toute une nuit pour le vice d'un autre et à le transformer tout à coup en question existentielle sur leur foi et leur spiritualité. Je ne suis pas digne de te protéger, Divine Excelsa, ni Toi, ni Tes représentants, pardonne mes écarts, ma joie de vivre et la légèreté d'un soir ! Ô Ville Providentielle, encore une fois, certains de tes serviteurs n'ont pas peur de la démesure.

Et puis qu'y a-t-il de si monstrueux, à la fin, de connaître une aventure avec un Prince ? Son corps était-il devenu une sorte de relique sacrée le jour de son investiture, et on aurait négligé de le lui dire... ?

Elikia soupire discrètement, le visage baissé, et finit par tendre le bras à son tour pour cueillir le verre qu'Isabela lui a servi. Cette nuit prend un tour beaucoup moins réjouissant qu'il ne l'avait prévu initialement... Dépité, il engloutit cul sec le contenu de sa coupe, jusqu'à la lie, et écarquille des yeux quand l'alcool monte soudain lui échauffer les oreilles. Cela ne l'empêche pas tout du moins de se resservir.
Tandis qu'il sirote plus raisonnablement son vin de groseille, il contemple encore l'air défait de sa compagne que rien ne semble pouvoir relever de son tabouret désormais. Il comprend mal le sens de la catastrophe qu'elle vit en cet instant avec tant d'intensité. Cependant, il supporte aussi difficilement de la voir dans cet état, alors il s'efforce de chercher les mots adéquats pour la consoler. Maintenant qu'il a retrouvé un aspect décent, il s'assoit en tailleur et pendant que son doigt fait méthodiquement le tour du bord de son verre, il murmure d'une voix douce :

« Écoutez, hm... Loin de moi l'idée de vouloir vous dévoyer, pervertir les cinq Préceptes, vous sortir du droit chemin ou je ne sais quoi, mais... Il n'y a pas de mal à profiter de temps à autre d'une soirée plaisante en bonne compagnie. Même pour une Prieuse. » Il lui sourit en cherchant son regard brun à travers les boucles foisonnantes de ses cheveux. « Vous êtes en repos, n'est-ce pas ? Eh bien, le repos, cela suppose de relâcher sa vigilance – et vous ne vous reprochez pas de le faire quand vous dormez, de toute façon. C'est humain. Alors... Ne soyez pas si sévère envers vous-même. »

Il hausse délicatement des épaules, une moue sur les lèvres. La religion interdit parfois même l'innocence et la spontanéité aux actes les plus naturels, et c'est un vrai scandale. Ceci dit, on ne soigne pas des années d'endoctrinement en quelques mots – sauf par magie, peut-être. Alors Elikia prend une très longue gorgée à son verre et quand il en émerge, c'est avec une anecdote qui le fait glousser et qu'il partage d'un regard malicieux, en s'éventant de la main :

« Le Premier Prieur en personne, vous savez, hm hm... Il fréquente des établissements beaucoup plus... scabreux que celui-ci. Et je doute qu'il fasse preuve de beaucoup plus de vigilance dans des moments similaires. »

Voilà qui devrait remettre les choses en perspective pour Isabela. Les frasques libidinales du guide spirituel d'Excelsa ne sont pas un secret pour grand monde dans les milieux qu'il fréquente, et Elikia lui-même en a fait les frais dès son arrivée au Palais, en s'autorisant une petite incursion empathique dans la cervelle de l'intéressé. Et c'est sans compter que l'homme lui avait avoué presque ingénument ses accointances avec la Maison des Sélénites – et il n'avait pas pu échapper au gaillard que l'établissement est depuis toujours un haut-lieu de débauche et de perdition.
Mais c'est déjà assez parlé du Premier Prieur. Tout ce qui importe à Elikia, ce sont les yeux ronds de stupeur d'Isabela et les cogitations auxquelles elle se livrera maintenant qu'elle est mise au parfum.

Il se déplace sur son canapé pour se rapprocher d'elle et lui sourit encore en posant une main légère sur son épaule, pour la rassurer sans brusquerie.

« Ce soir, nous ne sommes que deux citoyens voués à des devoirs ordinaires, poursuit-il, avec simplicité. Nos fonctions, nous les avons laissées chez nous pour mieux les retrouver le temps venu. Demain, nous les remplirons avec une ardeur renouvelée – ce qui, entre nous, serait impossible si nous ne nous laissions pas aller quand nous y sommes autorisés... »

Il reprend sa main pour lui, pour ne pas lui imposer sa présence plus qu'elle ne le tolérerait, et croise les bras en s'enfonçant dans le dossier rembourré du canapé. Distraitement, il fait tourner le breuvage carmin dans son verre et en observe les remous d'un petit air boudeur. Puis, il le porte une dernière fois à ses lèvres et l'avale d'un trait. Une sorte d'engourdissement lui tombe aussitôt sur les prunelles et assaille son esprit par surprise. Il pouffe, encore, et roulant félinement des épaules, il se penche sur la table basse pour se resservir. En même temps, il croise le regard de cocker d'Isabela et plisse subtilement des lèvres, teintant sa mine grognon d'une petite coloration grivoise.

« Moi, je pense qu'une autre forme de vigilance nous était dévolue ce soir, et que nous l'avons tristement foulée aux pieds... »

Il laisse flotter un instant de silence équivoque entre eux, avant de laisser son masque de sphinx se fendiller et rompre tout à fait sur son visage de môme hilare. Il rit, l'humeur un peu égayée par la qualité de leur remontant.

« D'accord, ça, c'était peut-être un peu subversif. Je blâme le vin. Vous ne trouvez pas qu'il est... particulièrement fort, vous ? » Il fronce des sourcils, amusé, mais incrédule, en scrutant de sa place l'étiquette de la bouteille. Il s'ébouriffe les cheveux sans comprendre puis soupire avec ennui, en redirigeant son attention sur la géante qui fait toujours pénitence sur son minuscule tabouret. « En tout cas, ne restez pas à vous morfondre sur cet affreux repose-pieds. Venez vous asseoir là, vous me faites de la peine. » Il tapote du plat de la main sur la place libre du sofa, près de lui, et bat des cils avec ironie. « De toute façon, ce n'est pas comme si j'allais vous manger. »
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Ven 19 Oct - 18:48

La pauvre Isabela, qui a manqué déjà par deux fois de recracher son vin dans son verre – la première fois de surprise, à l’évocation du premier prieur, et la seconde de rire à l’aimable blasphème proféré par le Prince – ne sait plus vraiment quoi penser de cette situation. Passée de la déconfiture à la culpabilité, pour remonter difficilement vers des terres moins moroses, elle flotte à présent dans un entre deux assez flou, empreint d'un mélange de stupeur et de fascination. Il était si vaillant, ce prince, et si déterminé à consoler son humeur, alors qu'elle venait essentiellement de lui mettre la veste de sa vie, et si la chose est touchante, les chemins par lesquels il tente d'y parvenir n'en sont pas moins... déconcertants.

De peur que son voisin ne finisse par réussir à lui faire ressortir la boisson de la bouche dans un spectacle des plus douloureux et humiliants, la prieuse décide de le vider pour de bon, avant de le reposer sur la table. Une stratégie ma foi non sans failles – surtout au vu de la torpeur qui lui a saisi les jambes, annonciatrice d’une ivresse plus qu’imminente – mais qui a le mérite de libérer ses mains de potentiels objets à renverser.

A sa gauche, le Prince Elikia est toujours occupé à essayer de la détendre, usant de tous ses mots et de tous ses tours pour effacer la tension qu’elle avait malencontreusement installé entre eux. Et bien que la petite voix, toute au fond d’elle, qui semblait déterminée à la faire culpabiliser de ses manquements, n’a pas pu être réduite au silence, au moins les babillages du jeune homme fournissent-ils une distraction suffisante pour qu’Isabela parvienne à l’ignorer un temps.

Elle lève un regard confus dans sa direction, cependant, lorsqu’il lui suggère de regagner à nouveau le canapé. Ses joues se colorent aussitôt, tandis qu’elle observe sa main clapoter dans cet océan de velours où elle se prélassait quelques instants plus tôt, bien qu’elle ne se doute, au ton qu’il utilise, qu’il ne s’agit évidemment pas là d’une invitation à reprendre là où ils s’étaient arrêtés.

L’humeur n’y est plus, ni pour lui ni pour elle, de toute manière, pas vrai ?

Accrochant sa lèvre inférieure à la pointe de ses incisives, la prieuse finit par capituler, dressant son immense silhouette dans la pénombre pour venir rejoindre son prince. Il lui faut pour ça l’enjamber un peu grossièrement, ce qu’elle fait en essayant de ne surtout pas y penser, rassemblant sa concentration pour, à la place, veiller à ne pas lui écrabouiller un orteil au passage. Puis, enfin, et pour le plus grand soulagement de ses gambettes, elle retrouve le confort de la causeuse et de ses coussins moelleux.

De là, et rassemblant le courage que lui a redonné la boisson, elle ose enfin répondre à la petite provocation du pianiste.

« Mmmmh c’est bien vrai. De toute façon, même si vous vous risquiez à l’exercice… et que je vous laissais faire, parce que croyez-le ou non, ma dévotion au devoir du sacrifice n’irait peut-être pas jusque-là, il y a sur ma personne bien trop à manger pour… un seul estomac. Voilà. »

La prieuse plisse lentement des yeux, au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans sa réflexion, contournant sans les voir toutes les connotations douteuses que pourraient abriter ses mots. Ses joues ont rosi, bien que l’embarras ait fini par la quitter, et elle semble désormais déterminée à mener son idée jusqu’au bout, prise d’un élan qui, sensiblement, ne peut lui avoir été inspiré que par l’alcool.

« Vous… vous attraperiez une vilaine crise de foie avant même d’être arrivé à… disons la moitié. Parce que je suis généreuse. »

Ses mains se soulèvent de ses cuisses, cherchant à indiquer, d’un geste un peu flou au niveau de son nombril, la hauteur jusqu’à laquelle le prince pourrait en être rendu de son festin. La chose exige d’elle, à sa grande surprise, d’avantage de concentration qu’elle ne l’aurait cru

Peut-être bien que le prince n’avait pas tort, à propos de leurs rafraîchissement. C’est qu’il lui tapait drôlement fort entre les tempes, celui-là, pour un vin d’été. Bien plus fort qu’il n’avait pu le faire, un peu plus tôt dans la soirée.

« Heum. »

Elle relève la tête, un petit air perdu au fond des yeux, et il lui faut bien quelques secondes pour retrouver le fil de son discours.

« A-alors je serais obligée de vous en empêcher, vous comprenez ? Pour… notre bien à tous les deux. Et par extension… pour… pour le bien de la Cité. »

C’est alors que les gloussements s’invitent au bord de ses lèvres. Ses épaules frémissent, presque imperceptiblement, d’abord, puis de plus en plus intensément, avant qu’elle ne finisse par en perdre complètement le contrôle. Elle bascule en arrière, écrasant sa nuque dans le relief confortable du canapé, un rire à présent haut et franc résonnant jusque dans sa poitrine.

Sous les yeux presque médusés de son interlocuteur, elle enfouit son visage dans ses mains, terriblement embarrassée par la spontanéité de son émotion, dont l’origine s’est imprimée de manière aussi soudaine que vivace dans les brumes de son esprit. Impossible d’y échapper, pendant plusieurs interminables secondes, et c’est un miracle si elle parvient alors à retrouver un peu d’air pour parler.

« Ha… Pardon, je… je viens juste d’imaginer le premier prieur danser sur une table… Et je… Oh non…  Pourquoi m’avez-vous mis une chose pareille en tête ! Oh, par Héléna… » Elle étouffe un dernier ricanement dans la paume de sa main, un peu confuse, au milieu de son hilarité. « Cette soirée n’a plus aucun sens… pardonnez-moi… Je crois que… le vin est définitivement coupable. »

Quelques larmes de rire sont venues se percher au bord de ses cils, et elle les chasse, avec prudence, en espérant éviter d’étaler su khôl sur ses joues au passage. Puis, la poitrine se dégonflant comme un immense ballon, elle s’affale. Contre les coussins du canapé, d’abord, puis, à mesure que son corps semble accuser le contre coup de son fou rire, sa joue glisse et se rapproche dangereusement de l’épaule de son voisin.

« Mmmh… »

Sa tête lui tourne un peu, alors que les restes de son hilarité s’enfuient hors de son corps, et elle laisse un moment son esprit vagabonder du côté des notes assourdies qui pénètrent encore l’alcôve, à travers le velours des rideaux, pour bercer la Barbe de mélodies à présent plus tranquilles. C’est le moment où, d’ordinaire, ceux qui n’ont pas encore assez bu se rattrapent dans une deuxième tournée, de peur de n’être laissé derrière par leurs joyeux ivrognes d’amis. On recommencerait à danser bien assez tôt. La chose était savamment calculée par les propriétaires des lieux.
Certains doivent aussi se trouvent des chambres, tant qu’ils ont la lucidité de le faire, et la certitude de ne pas finir la soirée tout seul. D’autres attendront plus tard de ne plus tenir sur leurs quilles pour rouler sous une table ou s’endormir sur une banquette.

Elle commence à les connaître, les nuits de la Borée, la jeune Isabela…

« Hé, hm, dites… »

Étalée comme elle est dans les coussins, à présent, elle doit pratiquement lever les yeux pour croiser les siens, et ce renversement de perspective lui fait tout drôle, alors qu’elle s’en aperçoit. Un peu étourdie, elle le contemple, le temps que les mots retrouvent un semblant d’ordre dans son esprit, son regard s’attardant ça et là sur une pommette charmante ou une interminable rangée de cils.

C’était terrible, tout de même, ces gens qui ne semblaient avoir aucun angle peu flatteur…

Mais la parole semble lui revenir, alors qu’elle ramasse un des coussins entassés au milieu d’eux, et le presse tout contre sa poitrine, à la manière d’un doudou d’enfant.

« Je… Enfin j’adore la Barbe, et c’est un endroit qui… fait des choses extraordinaires avec les moyens dont il dispose, mais… enfin il reste un bar de la Borée, où le vin et la musique tapent toujours un peu trop fort. Et, malgré tout, c’est terriblement dangereux de s’y rendre depuis l’Intérieur… Alors…  pourquoi venir ici, quand vous pourriez… profiter de ce que les beaux quartiers peut faire de plus somptueux, en matière de fêtes ? »

Pensive, elle laisse courir ses ongles dans le velours de sa trouvaille, mordillant ses lèvres à chaque hésitation. Plus elle y pense, et plus la question la tracasse, pourtant elle ne peut s’empêcher de la trouver… un peu effrontée. Est-ce que c’était sa place de questionner les décisions d’un prince ? Même en matière de guindaille ?

L’image qu’elle s’était faite, enfant, de ce qui se rapprochait le plus pour Excelsa d’une royauté, était pourtant si dure à réconcilier avec le petit bonhomme avachi à côté d’elle. Bon d’accord, il avait la grâce, et le charme, et du talent musical à vous en faire dégeler les âmes les plus glacés de rancœur… Mais un prince ça ne se rendait pas secrètement dans les boyaux douteux de sa cité, pour y faire des strip-teases aux nobles citoyennes… non ?

Entre son cas à lui et celui du premier prieur – si elle en croyait ses dires – l’imaginaire de la pauvre Isabela en était relativement secoué.

Et puis…

« Enfin, c’est peut-être stupide, mais moi je crois que je donnerais n’importe quoi pour… enfin… vous voyez ? Côtoyer des belles choses qui ne soient pas… empreintes de la pauvreté qui les a vu naître… »

Des choses qui n’avaient pas à être outrancièrement clinquantes pour faire oublier qu’elles étaient en tocs. Ou bien des endroits où l’on n’avait pas à boire plus que de raison pour ne pas se sentir trop mal, au moment de retourner à son triste chez soi…

Ou comme Yaêl, à qui il suffisait de croiser le chemin d’une pipe d’opium pour passer d’une somptueuse courtisane à une junkie égarée.

Le regard un peu troublé par la boisson d’Isabela se pose soudain sur l’intérieur de sa main gauche, et elle grimace doucement. Sans un mot de plus, et un soupir coincé au fond de la gorge, elle se met à tâtonner entre les verres sur la table basse, à la recherche de ses gants.

« Des choses comme… enfin. Un peu comme vous. Je crois ? Vous vous êtes joli comme… les princesses dans les histoires… »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Sam 27 Oct - 19:24

Entre deux éclats de rire compulsifs, que lui communique l'euphorie soudaine d'Isabela, Elikia boit à longs traits, abandonnant là sa retenue pour ne pas assister sobre aux nouveaux dérèglements de sa compagne. Il ne lui coûte guère de l'accompagner. La chaleur qui se distille dans ses veines avec l'alcool n'est pas aussi aimable que celle de la peau de la Prieuse, tout à l'heure offerte, mais il doit savoir s'en contenter pour ce soir. Il vide sa coupe et se ressert. Le vin a au moins la vertu d'éveiller en lui une allégresse invincible. Dans cet état, l'agitation de la belle est un spectacle à nul autre pareil. Il s'esclaffe, les yeux grands ouverts d'étonnement, et se tortille à pleurer sur le canapé qu'ils partagent de nouveau.

Le fou rire qui secoue Isabela la mène indolemment vers lui et elle écrase sa joue humide de larmes contre son épaule, tandis qu'il bat des cils avec incompréhension, les sens et les idées brouillés par l'ivresse. Le parfum chaleureux et gourmand de la jeune femme revient s'entortiller autour de lui et flatter ses narines, ainsi que des souffles plus musqués qui émanent de ce cou qu'elle tend avec langueur et de sa poitrine à peine rhabillée. Des odeurs de vanille remontent aussi en bouquet de sa chevelure en broussaille qu'un beau rire grave, en résonnant depuis sa gorge, soulève par frissons. Les yeux embrumés d'un désir qui a toujours le vent en poupe, le garçon hésite à la repousser doucement sur le côté et ravale sa salive en pesant laborieusement le pour et le contre. Son contact est si doux et ses papotis vagabonds, hilares et affolés, savent attendrir son cœur à loisir.

Il soupire, particulièrement désarmé. Heureusement, à mesure que la Prieuse se love contre lui et ronronne comme un chat, enlaçant un coussin entre ses bras, elle commence aussi à l'interroger sur un point qui lui semble bigrement complexe, alors que l'alcool lui cogne de plus en plus férocement contre les tempes. Qu'est-ce qu'il fiche encore à faire la fête à la Borée, lui, une vedette de l'Opéra devenue Directeur du Conservatoire et Prince maintenant, par dessus le marché ? Spontanément, cela lui semble évident, bien sûr, mais l'explication exacte lui échappe pourtant, embourbée dans une potée de mots proposée au hasard par sa cervelle hébétée. Sans doute que la question ne s'est encore jamais posée. Et le vin n'arrange rien à l'affaire. Au moins, ses réflexions le distraient pour un temps de la présence envoûtante d'Isabela. Il fronce des sourcils et cligne des yeux, très confus, parce qu'aussi loin que remonte sa mémoire, lui aussi avait envié le luxe et le confort des beaux quartiers, ainsi que l'aspect féérique de leurs habitants.

Et il réalise, soudain, avec une étrange stupéfaction, qu'il est devenu à son tour une espèce d'être un peu surnaturel aux yeux de cette humble habitante du District. Son compliment, très incongru, bouscule la fragile concentration qu'il tentait d'observer et il glousse avec incrédulité, flatté néanmoins et rayonnant de plaisir. Il lui répond d'un regard luisant, l'air de lui reprocher quelque odieuse félonie et de la lui pardonner en même temps, avec une indulgence irrésistible. Il a très envie de cueillir un dernier baiser sur ses lèvres pourpres, d'y goûter l'écho de ses rires bas et vibrants, mais il est bien forcé de se replier vers son verre de vin et de méditer plutôt à lui répondre.

« Eh bien... murmure-t-il, d'un ton très pensif au-dessus de sa coupe, je suppose qu'un jeune bourgeois ou un fils de bonne famille vous répondrait qu'on éprouve aussi du plaisir à s'encanailler, malheureusement, ce n'est pas quelque chose que je saurais vous expliquer... Moi j'ai vécu la plus grande partie de mon existence ici. Enfin, ici... à Domus plutôt qu'à la Borée, en vérité, précise-t-il, en réalisant que l'alcool rend sa voix plus veloutée, mais aussi son langage plus approximatif. Et bien sûr, j'ai rêvé tout autant que vous de beaux habits de soie parfumée, de fêtes merveilleuses en compagnie de créatures d'enchantement... Seulement la plupart de mes amis, je les trouve encore à la Barbe ou aux Sélénites... et je ne compte pas les renier simplement parce que j'habite aujourd'hui Excelsa intérieure ! Ce serait sans doute aussi, mhh... me renier moi-même, vous voyez ? J'ai pas honte d'être... d'avoir été... d'être encore parfois chanteur de music-hall. »

Il dodeline de la tête, très confus. Son regard glisse vers les fines cicatrices nacrées qui s'enroulent disgracieusement autour de ses mains. Non, il n'a pas honte. Certains détails de son passé l'attristent ou le mettent en colère, mais il n'en conçoit pas de honte. Et puis ses prunelles très noires étincellent tout à coup de défi. Il continue plus gaillardement, en s'enfonçant dans le dossier du canapé :

« Et puis, d'accord, ces rues ne sont pas sûres, mais elles n'appartiennent pas aux brigands, n'est-ce pas ? Elles sont aux honnêtes citoyens de cette ville et... et moi, je bats leur pavé depuis que je suis petit... Personne ne m'empêchera de continuer de le faire à présent, et surtout pas un de ces tyrans d'Oisillons mal-plumés ! »

Il relève son menton avec superbe. Il est hors de question que qui que ce soit à Excelsa lui impose un jour sa volonté. Ces temps-là sont révolus. Évidemment, la perspective d'une mauvaise rencontre n'est pas à exclure dans des lieux aussi mal famés, somme toute, même si elle ne l'enchante guère – mais si cela doit arriver, il se jure de faire front avec dignité.

« La plupart du temps, je n'y réfléchis pas vraiment, vous savez... admet-il, vaguement embarrassé à travers les vapeurs de l'alcool. C'était chez moi... j'aime croire que ça l'est toujours un peu... »

Le rouge lui monte aux joues, tout à coup, comme si cet espoir n'était qu'une prétention absurde. En vérité, il n'a peut-être plus vraiment de légitimité à se réclamer du peuple, il ne partage plus leurs déjeuners de gruau ni leurs taudis humides, il ne travaille plus à l'usine ni même au cabaret pour sa simple subsistance. Quand il vivait encore dans les combles, finançant péniblement le maigre train de vie de ses études, il était de toutes les manifestations, de tous les appels syndicaux. Il s'était pris son pesant de coups pour servir leur cause, il avait fait face avec eux aux charges féroces des prieurs et vicaires. Mais aujourd'hui ? La cause est encore la sienne, en revanche, il ne subit plus la moitié des préjudices qu'on inflige toujours à ceux qu'il appelle les siens. Assurément, il ne fera jamais partie des coteries de la haute, c'est un socialiste et un parvenu, on le blâmera éternellement de venir de la rue – pour autant, il ignore s'il peut dire fièrement qu'il leur appartient à ce jour. Certains pourraient en droit le lui reprocher et il s'applique lui-même très scrupuleusement à ne pas ressembler de trop près à un nouveau riche. Thésauriser lui cause des peurs paniques et l'argent lui file entre les doigts. Être en difficulté financière lui ôtait parfois le sentiment d'être un enfant perdu. Revenir à la Barbe aussi.
Ici, comme dans son ancien quartier, on s'enorgueillit de penser qu'il fait partie de la famille : c'est le fils qui a réussi, on l'accueille à bras ouverts. Secrètement, il souhaitait que ce soit une pensée générale dans les Districts travailleurs, malgré son statut de Prince, mais la question le frappe lui-même d'incertitude.

Toutefois, toutes ces considérations sont bien noires pour son esprit aviné, déjà très enclin à la légèreté en état de sobriété, et d'autant plus versatile que le breuvage a été mystérieusement corsé.
Isabela est toujours à demi-effondrée sur lui, le corps appesanti par sa brutale ébriété. Affectueusement, comme il a de toute façon été incapable de la repousser tout à l'heure, Elikia passe son bras autour d'elle presque pour la bercer et effleure son épaule nue du bout des doigts. Puis, après avoir vidé son verre d'un trait, il le dépose sur la table et assommé par les vertiges qui l'assaillent soudain, il glisse ses jambes sur le canapé, les faufile au chaud derrière Isabela, et s'étend dans le coussin installé contre l'accoudoir, sur lequel la tête de la jeune femme reposait tout à l'heure, lorsqu'elle se confiait encore à ses soins. Il soupire d'aise et la laisse chuter doucement sur lui et blottir sa joue sur sa poitrine.
Paresseusement, encore assez rehaussé pour surplomber sa géante, il fait naviguer ses mains légères dans sa luxuriante chevelure. Sans y réfléchir, les pensées ballottées par des remous alcoolisés, il commence à lui masser délicatement la nuque, puis le crâne, pour la défaire instinctivement des dernières tensions qui la tenaillent.

« En plus, vous savez, grommelle-t-il, les sourcils froncés de concentration derrière le cerclage rond de ses lunettes, la réputation des soirées mondaines est quand même largement surfaite... Sauf exception, ces gens-là ne savent pas faire la fête gratuitement. Il faut toujours que ce leur soit utile à quelque chose, sans quoi ils s'accusent de frivolité. Et ce qu'ils sont guindés... » souffle-t-il, roulant des yeux au souvenir de ces grandes dames et de ces beaux messieurs buvant du champagne très fin et riant de plaisanteries tirées à quatre épingles. « Sachez qu'on n'y danse que la valse. Un peu de polka, à l'occasion... Du tango, si par chance, on tombe sur un audacieux. Au fond, l'effervescence de la Barbe m'est beaucoup plus précieuse. »

Il sourit, en se penchant au-dessus d'Isabela pour croiser son regard de velours, autour duquel le maquillage a coulé comme une aquarelle indécise. Entre temps, il a commencé à tisser distraitement une petite tresse parmi ses cheveux, après les avoir peignés avec précaution entre ses doigts de fée. Ce visage, avec ses compositions harmonieuses de courbes hardies et d'angles paisibles, lui inspire quelques élans protecteurs. Il se penche, très chastement, et pose un baiser d'une bienfaisance maternelle sur le front de la pauvre Prieuse tombée au combat, comme une mère qui coucherait son enfant. Il lui sourit encore.

« Regardez les héroïnes fabuleuses qu'on y rencontre... Qu'aurais-je bien pu faire ce soir de plus grisant que de tournoyer entre vos bras ? »

Une fois qu'il l'a admirée d'un œil rêveur pendant une autre poignée de secondes, il se laisse à nouveau tomber dans son coussin et entreprend de lui faire une seconde tresse, en abandonnant la première dans le flot bouclé de sa chevelure. Elle se relâche mollement, sans lacet pour la nouer, mais il s'en soucie peu. Ses doigts s'activent au petit bonheur et ses réflexions s'égarent à nouveau, maintenant qu'elles ont composé une réponse assez satisfaisante à la question d'Isabela. Ses yeux, quant à eux, errent par-dessus l'épaule de la jeune femme qui tente visiblement de renfiler ses gants pour cacher une marque importante qui plisse la paume de sa main et qui frappe Elikia soudain d'un mystère plus piquant que l'empreinte déposée sur la terre par une créature de contes.
Il se mordille les lèvres, retenant vainement sa curiosité, et y cède bientôt en faisant couler sa main le long du bras musclé de la belle. Il serre ses doigts dans les siens et niche son menton dans le creux de son cou, tandis qu'il flatte du pouce l'intrigante balafre.

« Dites... murmure-t-il, à son oreille, après un instant d'hésitation dicté par la pudeur, est-ce que vous me diriez l'histoire de cette cicatrice... ? »
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