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 Of lobster clawed boys and bearded ladies.

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Isabela Velásquez
Excelsien(ne)

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Vice : Aveuglement
Faction : Prieuré
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MessageSujet: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mar 30 Jan - 17:53

La soirée est déjà raisonnablement entamée lorsqu’Isabela franchit le petit escalier qui conduit à La Barbe de Madeleine. A cette heure de la nuit, le petit sous-sol du bar-auberge est rempli de rires, de musique, et l’air y a un goût de fumée. La lumière, chaude et dorée, étreint les peaux et cascade sur les vêtements des danseurs, miroitant dans chaque bijou, et dans chaque pierre, de tous les feux qui l’animent.

La décoration est faite de velours, de rocaille et de dorures en toc, dont le vernis, parfois s’écaille ou se ternit. Le reste est de bois, et de meubles dépareillés, tous très confortables. Des banquettes, des tabourets, des fauteuils aux coussins rapiécés, tous semblant avoir appartenus à des époques et des lieux différents. Il n’y a pas beaucoup de place, entre les tables, aussi ceux qui veulent danser improvisent, ici et là, escaladant parfois le mobilier, sous les cadences enrouées d’un vieux piano – et d’un vieux pianiste – quand la nuit touche à sa fin.

L’un des murs de pierres nues abrite quelques étagères, sur lesquelles s’entassent tout un tas de livres aux couvertures plus ou moins aguicheuses. Il y a là des duchesses coquines, d’extravagantes orgies princières, et toute une ribambelle d’amants audacieux, pressés, toutes et tous, entre les pages cornées de leurs jolis romans. Devant eux, deux larges canapés de velours rapiécé trônent, entourés de quelques dessertes, invitant à s’y effondrer pour reposer ses jambes et son tournis.

De l’autre côté, le bar, tout d’une longue et solide pièce de bois, fait battre le cœur de la fête. Il est recouvert de la cire de dizaines de bougies, et longé par six hauts tabourets ornés de pierrailles. Derrière lui, d’interminables rangées de bouteilles aux étiquettes plus ou moins extravagantes, et au contenu plus ou moins douteux, et, bien sûr, la patronne, Madeleine, qui s’y affaire avec sa petite femme Ludiline.

La première est grande et tranquille, toute en longues robes et en foulards de soie, tandis que sa moitié est plus petite et nerveuse, et aime à coller de petites pierres brillantes au coin de ses yeux. Mais ce qui différencie véritablement Madeleine de sa femme, et de toutes les autres femmes de l’assemblée, d’ailleurs, ce sont indiscutablement les poils si doux et si élégamment coiffés de sa longue barbe noire.

Dans le mur restant, enfin, une alcôve de pierre a été creusée, et son entrée cernée de lourdes tentures pourpres. La plupart du temps, elles restent fermées au reste de la salle, servant alternativement de salle de pause pour les trois employées – et entraîneuses – de Madeleine, ou de petit salon privé. Parfois, pourtant, les rideaux s’écartent et autorisent un ou deux petits veinards à venir s’y étendre à leurs côtés, dans un enchevêtrement de coussins, de tapis et de voiles très confortables. Dès lors que cette invitation est obtenue, il ne tient plus qu’à un peu de fortune ou beaucoup de charme pour que celle-ci ne se prolonge à l’étage, et en bonne compagnie.

En ce qui concerne Isabela, elle espère bien en être, ce soir là, car après la semaine qu'elle a passé, elle a un besoin fou de bonne compagnie. Et puisqu'elle a si bien travaillé qu'on a décidé de lui accorder une prime, si les "filles" de Madeleine ont un peu de leur douceur à lui consacrer, elle sera même en mesure de compenser leurs aimables efforts.

Elle est rentrée tôt de la Caserne, cette après midi-là. Après s’être accordé le luxe d’un bain interminable, en compagnie de Naia, qui l’a aidée à démêler un peu ses cheveux, art délicat où Isabela elle-même n'excelle pas tout à fait. Le résultat n’est pas miraculeux, mais elle a fait du bon travail, et la crinière indomptable a été momentanément maîtrisée, et enroulée dans une natte épaisse qui flotte à présent sagement sur l'épaule de la jeune prieuse.
La fin d’après midi a été consacrée à quelques achats de dernière minute, puis elle s’en est retourné à la maison – une simple chambre mansardée, à quelques rues de la caserne, où sa mère avait un lit, un poêle, et Isabela quelques affaires disséminées – pour nourrir ses oiseaux. Enfin, après avoir caché la moitié de sa prime à l’endroit habituel, pour éviter qu’Ambrosia n’en profite pour aller se saouler avec, elle a enfilé sa robe, ses gants, ses bottines et son parfum, et elle s’en est allée, presque méconnaissable.

Si ni sa taille ni sa relative notoriété dans le quartier ne lui permettent de faire parfaitement illusion, c’est pourtant un changement aussi radical que ravissant qui s’est opéré chez la jeune prieuse. Un peu de maquillage est venu lui assombrir les lèvres et les paupières, et dans son sillage flotte une très légère odeur de vanille. Sous le long manteau dont elle a couvert ses épaules, sa peau s’est enveloppée d’un velours émeraude, qui lui serre la taille, sous un décolleté charmant et flotte librement de ses hanches jusqu’à ses chevilles. Les manches, longues, elles aussi, sont fendues à partir des épaules, et quelques broderies florales ornent les ouvertures d’une bordure dorée.
C’est là l’unique robe de sa penderie, et elle lui est plus précieuse que tout ce qu’elle possède. De même pour les bottines : un cadeau de Justinien qui, malgré tout le soin du monde, commence à accuser le poids des années, mais demeure absolument irremplaçable.

Elle n’a pas l’air d’une princesse, Isabela, dans sa robe vieillotte, un brin de gypsophile dans les cheveux pour tout bijou, mais elle a l’air d’une jolie femme, et pour ce soir, cela suffit à son bonheur.

Quelques regards se soulèvent, à son entrée. Certains curieux, d’autres simplement contrarié par le léger courant d’air qu’elle invite, en poussant la porte. Aucun, cependant, ne s’attarde. Isabela referme derrière elle, et s’avance vers le bar, en saluant Ludiline, qui traverse, dans l’autre sens, un plateau à la main. Ignace, le vieux pianiste attitré du bar, et présentement accoudé au comptoir avec un verre de scotch, se lève à son arrivée, et cède gracieusement son tabouret à la jeune prieuse.

« Merci Ignace.
- Mais de rien, ma ciboulette ! »


Ignace est… un être un peu particulier. Un vieil homme étrange au dos vouté, et aux articulations cagneuses mais toujours vêtu avec une rare élégance. Sur sa tête trône un tout petit chapeau rond, perché sur un nid de longs cheveux blancs et soigneusement coiffés, et derrière la correction de ses énormes lorgnons, deux petits yeux minuscules, noirs comme les touches de son piano. Il n’est pas méchant pour un sou, mais les années semblent avoir fait quelques trous dans sa pauvre cervelle, et si ses vieilles mains se souviennent encore parfaitement comment jouer de son instrument, son vocabulaire, lui, s’est agrémenté de quelques… exubérances.

« Bois un clou à ma sauterelle, tu veux ?
- Bien sûr, Ignace. Passe une bonne… »


Et puis elle réalise, soudain, que quelque chose cloche. Parce qu’Ignace est là, devant elle, dans son petit veston impecable, et pourtant…

Pourtant il y a de la musique, qui danse, dans les airs crépitant du petit bar.

« Soirée…?»


Dernière édition par Isabela Velásquez le Dim 22 Avr - 23:05, édité 1 fois
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Elikia Lutyens
Prince Compositeur

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Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et membre de la Cabale.

MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 8 Fév - 23:36

Dès le lendemain de son investiture, Elikia avait passé cinq journées entières et quatre longues nuits à travailler, s’accordant seulement quelques heures de repos lorsqu’il s’assoupissait par mégarde sur les pages d’épais et poussiéreux registres, sous la lumière grésillante d’une ampoule dans les archives municipales, ou dans son bureau à peine meublé du Palais. Il n’osait pas encore s’endormir dans son appartement qui avait été, d’après sa camériste, la chambre mortuaire du Prince Denvis Shah, quelques semaines auparavant. Rien que d’y penser, cela lui donnait des sueurs froides. Quant à rentrer chez lui, il n’y pensait pas encore. Il avait déjà trop d’idées en tête, qui bourdonnaient, bourdonnaient si fort, dans un tel vacarme, qu’elles couvraient toute autre préoccupation. Il lui était difficile de s’imaginer comment les autres Princes organisaient leurs journées, les siennes étaient saturées de cette frénésie qui le précipitait d’une tâche à l’autre avec un appétit d’ogre.

On lui avait dit d’un ton de parfaite bienveillance : « l’adaptation prendra un peu de temps, il n’y a aucune urgence », mais c’était quelque chose qu’il comprenait très peu. En tout cas, la folle énergie qui l’habitait depuis ses derniers jours le persuadait du contraire et il s’était très vite retrouvé à faire appeler le personnel à des heures indues pour obtenir des documents, tant et si bien qu’à force de se faire lever au beau milieu de la nuit et de subir chaque fois la même avalanche d’excuses, l’archiviste lui avait cédé un double des clés pour descendre au sous-sol. Les petits employés zélés du Palais ne savaient plus où donner de la tête. Et au Conservatoire, pendant ce temps, on respirait un peu.

Déjà, il s’était mis en tête de poursuivre deux grands objectifs à la fois : le premier était monumental, il consistait à poser les bases de l’ambitieux chantier législatif qui avait motivé sa candidature aux élections ; le deuxième concernait un plan d’urbanisme destiné à relier par voies de tramway les Districts les plus en marge au centre-ville. Pour l’un comme pour l’autre, il potassait des liasses de décrets et de Contrats signés par la Ville, prenait des notes qu’il ficelait en gros dossiers et cela commençait à s’amonceler et à donner un peu de relief à son bureau. Il avait trouvé une table de travail pour peu de choses chez un menuisier et avait fait déménager une de ses bibliothèques jusqu’au Palais : pour le moment, cela suffisait amplement. Il avait d’autres impératifs en tête et ne comptait pas se présenter les mains vides au premier conseil des Princes. Il avait des projets, c’était très bien, maintenant il faudrait réunir des arguments assez solides pour convaincre ses collègues de leur très immédiate importance.

Il y avait aussi bon nombre de lettres de félicitation auxquelles il devait apporter de chaleureuses réponses, et surtout des courriers plus sérieux à rédiger pour offrir des postes de conseillers parmi son très large cercle de connaissances. Il avait besoin de l’aide d’experts en des domaines très divers, des juristes, des architectes, des ingénieurs, des spécialistes financiers, et des intellectuels aussi, tout simplement, des penseurs dont les idées étaient toujours bonnes à considérer.
De très bon matin, on lui transmettait également la Une des journaux et la presse devait toujours attendre son feu vert pour lancer la diffusion de ses numéros quotidiens. Pour le dire simplement, cette pratique lui filait déjà de l’eczéma purulent. Mais c’était à lui de le faire, et si quelque chose dans leur journal du matin ne plaisait pas à ses confrères, il en serait tenu pour responsable et les rédacteurs eux-mêmes en paieraient probablement le prix fort.

Et puis, enfin, il lui fallait organiser d’inoubliables festivités pour célébrer son élection. Partout dans le beau monde on lui reconnaissait de grands talents de maître de cérémonie, mais on réfléchissait rarement au travail que cela représentait de donner de pareilles réceptions, de si beaux récitals et d’inédites expositions. Il était rarement sorti du Palais ces derniers jours, mais chaque fois il filait en trombe au Conservatoire pour donner des salves d’instructions à l’administration et aux directeurs des différents départements, planifiait des rencontres, tournait partout comme une tornade et s’évaporait finalement au soulagement général. Au milieu de la paperasse savamment empilée sur son nouveau bureau s’égrenaient les partitions d’un opéra qu’il comptait finir d’ici-là et qu’il dissimulait en toute hâte quand on frappait à sa porte.

Bien sûr, cet accès de frénésie n’aurait pu durer éternellement. Ce soir-là, il avait levé la tête de son ouvrage, froncé du nez en jetant un regard par la fenêtre et frémi longuement. La fatigue lui était tombée dessus comme un coup de masse. Les minuscules caractères où ses pensées étaient restées collées des heures et des heures durant s’étaient ratatinés sous les reflets de ses lunettes, tant et si bien que bientôt, chaque mot n’eut plus l’aspect que d’un gros pâté illisible d’encre noire. Il s’était frotté les yeux, et en s’étirant comme un chat dans son siège peu confortable, il avait décidé que cette nuit-là, il se ferait la belle. Il irait danser, jouer de la musique, chanter, boire un peu aussi, et s’amuser surtout : son esprit papillonnait déjà sur ce que serait sa parure du soir et ses pieds trépignaient en jetant de joyeux échos dans ce bureau vide où seul toussotait un phonographe.
Ce n’est pas très bon de ressasser sans trêve ni repos des affaires graves et importantes. On finit par se boursoufler et s’appesantir comme ces grands hommes qui ne regardent le monde qu’en pinçant des lèvres, comme une foule de petites choses mesquines et superficielles. Le sérieux : ce symptôme évident d’une mauvaise digestion.
Alors Elikia laissa au Palais ce qui lui semblait soudain être des semelles de plomb et s’enfuit sans avertir son escorte jusque chez lui.

Il n’était pas question qu’on le suive là où il irait. Ce serait comme annoncer sa visite au tout venant, céder la place aux courbettes obséquieuses plutôt qu’aux surprises et à leurs charmes inattendus. En outre, il ne tenait pas à ce qu’on lui fasse une haie d’honneur au milieu d’un cabaret populaire, ce serait grotesque.

Alors une fois posté devant sa garde-robe mirobolante, dans sa chambre au District Balnéaire, il a employé tout son art à se déguiser et est sorti presque tout à fait métamorphosé dans les rues rougies sous le crépuscule. Un grand chapeau de femme noir aux bords tombants ombrage ses traits, orné de quelques tulles carmin noués élégamment autour d’un hibiscus. Le maquillage n’a pas eu fort à faire pour adoucir son visage déjà lisse et rond. Il s’est surtout appliqué à rendre son teint lumineux, ses cils plus enrobés derrière ses lunettes et ses lèvres aussi rouges, brillantes et savoureuses que des cerises ou des groseilles. Sur ses paupières, il avait jeté un peu de poussière dorée, accordée au vernis à ongles caché sous une paire de gants blancs. Sa cape noire, en beau velours, dissimule le reste de ses atours, sauf une paire de bottines à talons qui claquent et trottent sur le pavé, puis sautent sans regret dans la première diligence.

Il fréquentait La Barbe de Madeleine depuis les premiers vagabondages de son adolescence. A l’époque, il n’habitait pas très loin de la Borée, ce qui avait rendu facile de s’acoquiner avec les trois charmantes entraîneuses qu’emploie la patronne. Il emmène encore régulièrement Chani, Yaêl et Lelwani au théâtre et à l’opéra, quand il ne s’agit pas simplement de s’adonner à quelques parties de jambes en l’air dans un carrosse. Ils étaient tous les quatre de la même espèce, celle des comédiens aux sourires lumineux et aux allures lascives, un peu fées, un peu fauves aussi, mais tout en délicatesse.

Chani est l’aînée des trois amies et farde sa trentaine bien entamée avec art. Son visage est frais, encadré de boucles châtains, et sa peau d’un beau miel. Ce soir-là, dans l’ambiance tamisée du bar, elle a enfilé une chemise d’homme qui sied parfaitement à ses épaules, ainsi qu’un long tailleur noir, et un nœud papillon traîne avec indolence, défait, autour de son cou. Elle attend au comptoir que la salle se remplisse, en causant avec Madeleine d’une voix placide, mais bienveillante.
A ses côtés, Yaêl, habillée également à la garçonne, fume une pipe très étonnamment ouvragée, dont le fourneau est sculpté en forme de tête de lion : elle referme ses doigts dessus et tire quelques bouffées de tabac épicé. C’est une grande fille aux cheveux sombres, un peu maigre, au teint caramel et aux mains calleuses. Elle lance des sourires narquois autour d’elle, ourlés de commentaires qu’elle ne prononce pas. Elikia n’ignorait pas qu’elle était adepte des paradis artificiels, mais les filles et lui n’en parlaient jamais qu’à demi-mot, et il avait pris depuis longtemps l’habitude de ne jamais lui donner d’argent directement. On savait trop bien ce qu’elle en ferait.
Lelwani, enfin, une petite jeune femme aux courbes généreuses, boit un verre de vin entre l’une et l’autre, enveloppée d’une robe faite de voiles et de jupons superposés et qui arbore un profond décolleté. Elle orne celui-ci de nombreux colliers de fausses perles et de rocailles, autour desquels ses doigts s’enroulent, quand ils ne se perdent pas dans les anglaises courtes et soyeuses de ses cheveux noirs. C’est la première à apercevoir Elikia lorsqu’il passe le rideau de l’entrée.

Sa cape tombe lorsqu’il rejoint ces demoiselles au bar et dévoile le reste de son costume sous quelques gloussements intrigués. Par-dessus une douce chemise de soie, couleur crème, dont les manches flottent, coulent et bruissent doucement sur ses bras, il s’est étreint d’un corset à volants, dont le rouge framboise rappelle avec justesse celui qu’il porte aux lèvres. Un parfum d’agrumes s’échappe de son boa alors qu’il le détend sur ses épaules, et les notes de citron, de pamplemousse et de bergamote s’enveloppent de musc blanc, d’iris et de jasmin en prenant leur envol. Il étire ses pattes de chat, fuselées dans un pantalon de velours noir, très près du corps, tout en s’asseyant parmi la compagnie. Ludiline le débarrasse gentiment de son chapeau et de son manteau et Madeleine lui sert un généreux verre de vin, tandis que les bavardages démarrent déjà de bon train. Il serre entre ses doigts un mince fume-cigarette en ambre et souffle quelques fumerolles réconfortantes au-dessus de sa tête, le cœur en fête.

« Eh bien, tous tes nouveaux privilèges ne te suffisent pas, il faut encore que tu viennes faire la roue ici, Eli ?
Yaêl, enfin…
proteste Lelwani, à mi-voix, par-dessus sa propre coupe de vin.
Quoi ?
Ne parle pas trop fort,
ponctue Chani, si les gens le reconnaissaient…
C’est drôle,
glousse insouciamment Elikia, parmi quelques volutes blanches, j’ai l’impression de faire le mur, comme autrefois. J’espère que ma petite escapade ne les mettra pas trop en rogne…
Qui donc ? Je veux dire, tu fais bien ce que tu veux, il n'y a personne pour te donner des ordres, maintenant, pas vrai ?
Oh, tu sais bien que même s’il m’était formellement défendu de vous rendre visite, je le ferais malgré tout, Lel,
annonce-t-il, en portant une main à son cœur d’un geste théâtral, il ne se passe pas un jour sans que mon esprit dévoré de passion ne se tourne vers vous.
Pfff… »

Il échange un regard roublard avec Yaêl qui pouffe un peu du nez et en se redressant, appuyé au bar, il pose un baiser complice sur les lèvres douces de Lelwani, qui ne se dérobe qu’une seconde trop tard en prenant un air boudeur.

« Oh, allez, c’est vrai, vous m’avez manqué. » Il fait tomber la cendre de son fume-cigarette en le tapotant distraitement au-dessus du récipient prévu à cet effet. « Sinon je ne me serais pas pointé à la sainte-Barbe dès ce soir. Qu’est-ce que vous croyez ?
Tu viens juste ici pour mettre des corsets et du rouge à lèvres, espèce de fripouille. »
Chani bat de ses lourdes paupières dorées et lui offre un regard amusé. Il frétille, en dissimulant un sourire tout excité au bord de son verre. « Tout le monde le sait, et ça ne nous a pas échappé non plus.
C’est très injuste, ce que tu dis.
Moi, tu m’as manqué,
reprend Lelwani, d’un air de grande-duchesse offensée.
Mais tu m’as manqué aussi, mon ange… Je suis désolé, pardon de t’embêter. »

Il caresse gentiment la main de Lelwani, en esquissant un sourire sincère, et plus tendre, puis il s’enquit bientôt de la santé et des affaires de la bonne compagnie. Une heure passe, les rires sont gais et les conversations légères. Le bar gagne peu à peu en clients et Chani en particulier, accueille un de ses galants habituels : le comte Dumarssis, un jeune homme couvert de taches de rousseur, issu d’une famille désargentée.

Et puis, on commence à avoir les jambes qui démangent, à nouveau, et Eli se lève, écrasant une dernière cigarette dans le cendrier, pour aller papoter aimablement avec le pianiste, Ignace. La conversation tient à peine debout, pour les raisons qu’on connaît, mais le vieux est d’une rare prévenance et il comprend malgré tout le souhait du garçon. Il lui cède la place devant l’instrument, en prétextant qu’un verre l’attend au comptoir, et Elikia s’assoit sur la banquette, en agitant ses doigts dans le vide avec enthousiasme.
Il s’échauffe d’abord avec un morceau tranquille qui attire Lelwani près de lui, malgré tout, puis après avoir rassemblé assez de concentration, il s’attaque à une pièce qu’il a composée récemment, pour un ensemble de deux pianos, un célesta, une flûte, un alto, des violons et un violoncelle. Il s’est déjà essayé à la variation sur un seul instrument et si l’exercice requière toute son attention et son adresse, il retrouve la difficulté de l’exécution avec beaucoup de plaisir.


L’œuvre est d’une extrême délicatesse et les clients, mal habitués à ce genre de raffinement, interrompent pour la plupart leurs conversations et dressent l’oreille, intrigués par cet étrange ballet aquatique. La mélodie est limpide, troublante, et de l’écume scintille dans le bousculement des notes, sous les doigts de l’artiste. Les filles sont bientôt toutes les trois autour de lui, silencieuses, à présent, des sourires rêveurs aux lèvres, et elles sont les premières à applaudir la petite pièce quand il en arrive au bout.
L’attention du bar-auberge est maintenant tout à fait tournée vers le piano. On reconnaît la patte du Conservatoire quand on l’entend. Elikia finit son verre de vin et accède à une première commande : un petit air à la façon d’un de ses collègues sur qui une dame a jeté son dévolu. Pendant un certain temps, les propositions s’enchaînent à qui mieux mieux et il y répond avec une bienveillance mêlée d'une joie toute pure, revisitant ça et là des pièces écrites parfois par lui, parfois par d’anciens compositeurs, ou encore quelques bijoux musicaux qui ne lui appartiennent pas et qui ont réussi à séduire la mode jusqu’au cœur de la Borée.

Mais peu à peu, les propositions commencent à s’amenuiser et lorsqu’on ne s’échange plus que des regards incertains, Yaêl s’appuie lentement au piano et formule d’une voix claire, le visage plissé d’un petit air sournois :

« Joue du Desmarais. »

Un moment de silence. Elikia et elle s’observent, l’un et l’autre, et une mine réjouie grimpe sur ses traits d’enfant, piquée d’une malice un peu plus vicieuse que d’ordinaire.

« Ah… ! s’exclame-t-il, en levant soudain un doigt en l’air, très solennel. Ça, c’est un vrai défi. Ça, oui. C’est très, très, très difficile. Pardon. Pardon ! »

Repoussant avec emphase la foule qui se presse autour de l’instrument, il se pince les lèvres pour s’empêcher de rire et conserver sa figure la plus cérémonieuse. Quand les spectateurs, sans trop comprendre, ont tous reculé de quelques pas, le musicien réinstalle son auguste postérieur sur sa banquette puis, très dignement, retrousse les manches de sa chemise et déploie ses doigts au-dessus du clavier en écarquillant les yeux pour mimer la céleste inspiration. Puis, ses mains tombent lourdement sur les touches et elles conduisent péniblement les premiers accords d’une marche mécanique, pompeuse et enrouée qui, alliée à une grimace d’extrême difficulté sur son visage, fait d’abord éclater de rire Yaêl, devant lui, et toute son audience derrière. On glousse aux larmes, à chaque « DONG » retentissant qui fait vibrer la pauvre caisse du piano, et ensemble, ils ferment tant bien que mal le court morceau dans un bruit de tempête qui tousse.
Personne ou presque n’ignore qui est Desmarais ici, c’est un nom connu du Conservatoire et beaucoup de gens ont des accointances avec la musique chez Madeleine. Alors on lui réclame d’autres parodies, en lançant en désordre des noms de musiciens et de compositeurs de haute-volée qu’on méprise ici, sans scrupules de généralité, pour une appartenance sociale qui rend enclin à l’arrogance et souvent au snobisme – quelle horreur. Et lui, comme le bon épateur de galerie qu’il a toujours été, s’exécute pour le plaisir de tous.  
Au bout d’un moment, les joues rougies d’une culpabilité naissante et les traits tirés d’avoir tant ri, il s’arrête dans un soupir et lance un regard d’excuse à l’assemblée.

« Oh, non, mais… c’est mal, de se moquer. »

Quelques protestations s’élèvent dans les rangs, sous l’injonction enflammée de Yaêl, et levant les mains en signe de capitulation, Elikia essaie de ramener un peu de silence pour entamer un nouveau morceau. Mais ce n’est pas une imitation mesquine, cette fois-ci, c’est un air très dansant qui met tout le monde d’accord et appelle aussitôt à l’allégresse.


On pousse rapidement les chaises et les tables et enfin, la Barbe de Madeleine se remplit de danses joyeuses, animées par la pulsation du ragtime. Les vêtements tournoient et froufroutent, les talons claquent et les chaussures glissent. Les mains d’Elikia, pendant ce temps, se poursuivent l’une l’autre sur le clavier comme le chat et la souris, l’une découpant le rythme d’un phrasé métronomique et l’autre bondissant à sa suite avec fluidité. Il manque quelques trompettes, un saxophone ou même une clarinette, bien sûr, ainsi qu’une bonne contrebasse, mais c’est toujours mieux que rien. Il enchaîne les morceaux, attentif aux demandes des danseurs, et échange parfois un ou deux regards de sympathie avec le vieil Ignace qui contemple la scène depuis le bar.
Plus à l’aise dans cette atmosphère-ci, Lelwani vient s’asseoir à ses côtés sur la banquette quand sa cavalière est fatiguée de la faire tournoyer sur la piste et elle pose sa joue contre son épaule, souriant aux soubresauts que le jeu de son ami imprime contre sa figure.

Au bout d’une bonne heure de jeu sans interruption, Elikia achève son morceau et s’étire de tout son long malgré les nouvelles récriminations qui s’élèvent dans la salle. Il se retourne pour les exhorter à la patience d’un regard incrédule (mais flatté) et c’est à ce moment précis que Chani surgit par surprise derrière lui, et dans un grand éclat de rire, lui attrape les épaules.

« Et maintenant, à l’envers !
A l’envers ?? »

Il a à peine le temps de protester et même pas celui d’acquiescer : déjà Chani a passé ses bras sous les siens et l’a tiré en arrière avec autorité, s’aidant de son camarade au visage constellé de taches de rousseur et de Yaêl pour le retourner sur le dos et le porter à la rencontre du piano. Lorsqu’Elikia, tout à fait écarlate, essoufflé et la tête maintenant à l’envers, finit par calmer les soubresauts de son fou-rire, il demande quelques ajustements à ses bons porteurs. Puis les sourcils froncés d’un air appliqué, il cale solidement ses lunettes sur son nez et en se mordillant les lèvres, cherche la posture la plus adaptée pour son numéro de jonglerie. Il la retrouve assez aisément, inspiré par des années de pratiques destinées à épater la galerie, et croise habilement ses mains sur le clavier, en souriant de toutes ses petites dents blanches, les yeux pétillants d’amusement.


Ses doigts, alertes et vifs, gambadent bientôt sur les touches, initiant quelques accords d’une simplicité enfantine – qui n’ont l’air de rien tout d’abord mais qui font instantanément sourire Lelwani, assise à ses côtés, sur la banquette du pianiste. Il échange avec elle un regard luisant de complicité et emmêle ses mélodies d’un tempo plus serré et de gymnastiques plus ardues, alors que la belle d’un coup d’éventail, dévoile sa gorge sombre et la fait frémir en défroissant sa jolie voix. Eli, quant à lui, se concentre absolument pour épargner toute fausse note à sa chanteuse et elle entreprend de son côté quelques vocalises qui font sensation dans toute la salle. Les gens accueillent le thème par quelques acclamations et ceux qui ne s’étaient pas encore levés pour épier leurs pitreries sont maintenant debout, appuyés à leurs chaises, pressés les uns derrière les autres pour ne rien rater de ce nouveau spectacle.
C’est une cavatine d’un de ses opéras les plus populaires. On l’avait fredonnée partout en ville après les premières représentations. Quelques-uns des clients, les plus enjoués, accompagnent Lelwani en chœur, et tous en savent les paroles. Elikia rougit de plaisir, perché au-dessus de son piano, et à défaut de pouvoir chanter lui aussi, il accélère encore la cadence et brode ses accords, ses trilles et ses arpèges comme des rires en dentelles. C’est rapidement la confusion dans sa petite troupe de chanteurs amateurs et lui se contorsionne du mieux qu’il peut pour donner du brio à son finale, encouragé par leurs battements de mains enthousiastes et leurs harangues bruyantes. La conclusion est triomphale.

La salle déborde de liesse tout à coup, comme le jet pétillant du champagne qui jaillit d’une bouteille par surprise, et les trois porteurs d’Elikia le font valser jusqu’au tournis, la tête en bas, avant de le laisser enfin se réinstaller sur sa banquette près de Lelwani. Rouge jusqu’aux oreilles et riant aux larmes au milieu du brouhaha, il retrouve péniblement son équilibre en s’appuyant contre l’épaule de son amie, rehausse ses lunettes sur son nez, et accepte un verre de vin qu’il avale cul sec. Chani s’étire avec grâce, quant à elle, et lui rend son fume-cigarette en échange de sa coupe vide. Le comte, son galant, la lui remplit courtoisement, et Eli en même temps accepte une clope de Yaêl dont le tabac répand d’alléchantes odeurs de pomme et de miel.
Une fois allumée au bout de son élégante tige en ambre, il en tire une grande bouffée satisfaite, les yeux à demi-clos, adossé paisiblement contre le piano. La fumée s’enroule avec chaleur au fond de ses poumons et remonte à ses lèvres pour y affleurer langoureusement. Il sourit devant toute l’assemblée, les yeux volants d’un visage brillant à l’autre, pressé d’y lire de nouveaux engouements.

« Alors ? Quelque chose d’autre ? »


Dernière édition par Elikia Lutyens le Sam 7 Avr - 20:49, édité 3 fois
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Isabela Velásquez
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Occupation : Prieuse (Garde urbaine)

MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Mar 13 Fév - 2:45

Ce sont des notes comme jamais Isabela n’en a entendu jouer. Elle ne parvient pas à distinguer, de là où elle est assise, l’identité de celui ou de celle qui a remplacé Ignace à son tabouret – tout juste une silhouette, de noir et de blanc, et l’éclat ravissant d’un corset, rouge comme le rubis, et qui tire l’œil de la prieuse à travers les mouvements de la foule. On se presse, autour de cette mystérieuse prestation, et son verre n’est même pas encore rempli qu’Isabela trépigne déjà de l’envie d’en faire de même.

Elle est distraite un moment par la conversation de Madeleine, qui vient personnellement lui servir le pichet de vin aux fruits qu’elle commande chaque fois qu’elle vient ici. Chacune prend des nouvelles de l’autre, bercées par les ronronnements de la taverne, la patronne profitant que l’attention de sa clientèle soit accaparée par l’inconnue pour discuter un peu avec la prieuse.

Pourtant, lorsqu’Isabela tente de lui soutirer l’identité de sa mystérieuse pianiste – son mystérieux pianiste ? Par ici tout n’était jamais aussi simple. – l’aimable Madeleine hausse paisiblement ses épaules, avant de lui avouer, en caressant sa barbe avec malice, qu’elle ne peut rien révéler à son sujet.

C’est tout à fait perplexe qu’Isabela s’en retourne à sa contemplation, promenant ses yeux aux hasards des trous qui se forment, ici et là, dans les ondulations de la foule, et attrapant quand elle le peut la courbure d’une lèvre, la masse crêpue d’une jolie chevelure, ou bien la ligne élégante d’une jambe, s’agitant parmi les pédales de son instrument. C’est comme un drôle de puzzle dont elle s’amuse à collecter les pièces, une par une, sans même trop savoir quoi en faire pour le moment.

Elle se rend bien vite compte, au bout d’un moment, qu’elle n’est pas la seule dont l’attention a été accaparée par cette charmante énigme ; depuis qu’elle est là, les filles n’ont quasiment pas quitté le chevet de l’artiste, et elle ne peut empêcher une minuscule étincelle de jalousie de venir serpenter dans son ventre.
La jeune prieuse voudrait bien se lever, rassembler tout son charme, les volants de sa robe et courir se mêler à leur petit groupe, mais ils ont l’air si complices, tout là-haut, et elle est soudain assaillie par la peur de se sentir de trop. Ou peut-être même… la peur de dénoter, dans leur portrait si charmant. Après tout avec ses manières de militaire, et son gabarit de géante, elle va ressembler à un galet planté dans le sable, au milieu d’elles.

Un galet pas très cultivé, en plus de ça.

Au milieu de l’hilarité générale, dont elle semble avoir manqué le coche, à ruminer ses complexes, Isabela se sent un peu perdue.


C’est Lelwani qui vient finalement à son secours, alors que les rires s’éteignent et que les gens commencent à déplacer les meubles, la tirant de ce drôle d’accès de timidité où elle s’était perdue. La jeune femme enroule ses mains autour des siennes, toujours gantées, et, l’œil tout brillant de malice, l’attire dans son sillage jusqu’à la piste de danse. Du moins l’espace vaguement délimité par les tables poussées hors du chemin qui a été désigné comme tel pour l’occasion.

« Bonsoir, Lel'. » Le sourire d’Isabela découvre une rangée de petites dents blanches, se parant d’une petite étincelle séductrice alors que les yeux de la jeune danseuse s’emparent des siens. « Tu es vraiment très jolie aujourd’hui. »

Elle se sent toujours très belle, dans les yeux de Lelwani. Belle et chérie. C’est que la petite brune blottie dans ses bras a ce talent si particulier de jeter sur le monde un regard d’une douceur infinie. Un regard qui aime avec beaucoup de sincérité chacune des choses qu’il croise, et qui peut faire fondre même les cœurs les plus froids.

De toutes les jolies perles qui ornent son costume, ce soir, ce sont encore ces deux petites prunelles noires et rieuses qui sont les plus brillantes de toutes.

D’un geste emprunt de précaution, Isabela entoure la taille de Lelwani de son bras.

« Tu es sûre de vouloir gaspiller ta grâce au bras d’une empotée de la danse ?
- Mais tu n’es pas une empotée. »


Il est tout aussi beau, le rire de Lelwani. Si léger et insouciant. Il y a encore des morceaux d’enfance accrochés un peu partout. Le contrepoint parfait à celui de Yaêl, plus incisif et mystérieux, qu’on peut d’ailleurs entendre résonner jusque-là depuis le bar.
Isabela rougit, instinctivement, consciente de l’allure un peu pataude et hésitante de sa danse, surtout comparée à la grace des pas de sa cavalière, mais elle se rassure presque aussitôt. Ce n’est pas d’elle, que l’on rit.

Quant à la jeune femme qu’elle fait virevolter dans ses bras, elle n’a pour elle que le plus aimable des sourires.

« Et puis toi au moins tu n’es jamais trop fatiguée pour me faire voler dans tes bras.
- C’est toi qui est une princesse infatigable… Ces paresseux de prétendants n’ont pas la moindre chance de suivre ta cadence.
- Mais pas toi…
- Moi… je manque un peu de technique, mais d’endurance, ça jamais. »


Comme pour illustrer son propos, Isabela glisse soudain ses mains sur les hanches de sa partenaire, et la soulève de terre avec une déconcertante facilité. Les pieds de Lelwani battent un moment dans les airs, tandis qu’elle glousse, toute ravie, les bras enroulés autour du cou de la prieuse, puis celle-ci la repose, achevant leur pirouette avec un petit jeté plein de panache.

La gorge encore toute secouée de rire et de tournis, Lelwani se redresse pour mieux se draper dans les bras de sa cavalière, et y retrouver un peu son souffle. Son odeur sucrée envahit complètement les sens d’Isabela, et pendant un court instant, un petit élan de désir brûlant emporte les battements de son cœur.

« Oh, mais la technique ça n’est pas important. Surtout sur une musique comme celle-là…
- C’est vrai. »


Là, dans les airs, les notes s’enchaînent, cascadent, et tourbillonnent, parvenant presque à faire oublier qu’il n’y a là qu’un seul instrument pour habiller toute la soirée. Il donne tout ce qu’il a, ce petit piano solitaire, et les doigts qui dansent à sa surface lui font chanter des mélodies dont Isabela ne l’aurait jamais cru capable.

« Elle est vraiment jolie. »

Elle n’est plus tout à fait sûre, à cet instant, de savoir à qui ou quoi elle adresse ce petit compliment, mais tandis que Lelwani l’attire dans un nouvel enchaînement de pas plus rapide, la jeune prieuse réalise que, tout au fond de sa poitrine, son pouls se débat au rythme de ces mélodies déchaînées.

Lelwani finit par la quitter, remplacée bien vite par une jolie rouquine dont le nom s’est perdu dans les battements de la foule, puis à son tour elle troque ses bras pour ceux d’un autre cavalier, tandis qu’une autre prend sa place.
Visiblement, la petite démonstration de force qu’elle a déployée avec Lel’ a attiré quelques jalousies, et Isabela se retrouve à faire voler encore quatre jeunes filles, au milieu d’une folie de notes et de rires, avant d’être autorisée à retourner à son verre de vin.

Elle finit par échouer un peu plus près du cœur de la fête, s’éloignant de la piste improvisée pour trouver un coin de mur où s’appuyer, afin d’admirer l’étrange performance qui s’y déroule à présent. Son verre en main, elle contemple la scène avec un mélange d’admiration et d’hilarité, emportée par l’exultation de la foule, massée tout autour du piano.

Elle aussi se met à battre des mains, et à siffler avec enthousiasme chaque fois qu’on manque de renverser l’artiste, ou que le rythme de la chanson s’accélère davantage.

Lorsque la performance atteint son apogée, et que la dernière note résonne, juste et brillante au milieu des applaudissements, il lui semble que jamais son cœur n’a battu si fort et si joyeusement dans la prison exaltée de sa poitrine.

La liesse générale retombe lentement, tout autour d’elle, et chacun profite de cette douce trêve pour retrouver son souffle. En particulier l’artiste, à quelques pas d’elle, qu’on a enfin remis à l’endroit sur son tabouret. Elle croise son regard, le temps d’un battement de cils, alors que Ludiline vient remplir à nouveau son verre. Ça n’est rien qu’un effleurement. Une caresse volée sans préméditation aucune, et qui trouble profondément la jeune prieuse. Elle se pare d’un sourire, par réflexe, le plus charmant qu’elle peut au vu des circonstances, puis elle se détourne, le visage légèrement empourpré, pour noyer son émoi dans le vin de groseille.

Elle n’est pas vraiment du genre timide, pourtant, d’habitude, mais il y a quelque chose dans l’aura de cette si charmante personne qui l’impressionne profondément. Quelque chose de brillant et de sublime. Un mystère emprunté à l’éclat d’un ciel sans nuage ; stupéfiant de beauté, mais tout aussi vertigineux qu’un grand vide où l’on pourrait tomber.

Encore toute éblouie, Isabela décide de terminer sa boisson, avec l’espoir secret que les vapeurs du vin, entêtantes et sucrées, sauront calmer un peu les vertiges de son cœur.

Le verre pourtant, se vide dangereusement vite, tandis que le ronronnement contenté de la foule rassemblée autour et sur les tables alentours prend momentanément la place de la musique, et qu’on y réfléchit à la suite du programme.
Chacun y va de son commentaire, ou de sa suggestion, demandant l’avis de son ou de ses voisins avant d’oser le clamer à voix haute. A une table, la question semble provoquer un virulent débat, tandis qu’ailleurs, quelques courageux ivrognes gueulent une bêtise avant de se faire rabrouer.

Au milieu de tout ça, confortablement installée dans son petit coin d’ombre, Isabela se prend à cogiter, elle aussi. Quelques suggestions de chansons la traversent, toutes plus ou moins sorties des jeunes années de son adolescence – l’époque où Justinien pouvait encore la traîner dans les coulisses des théâtres – mais la plupart ne sont pas compatibles avec leurs maigres moyens.

C’est en promenant son regard sur les quelques toiles accrochées au mur, au-dessus d’elle, et alors que la dernière gorgée de son vin disparait, que l’idée lui apparait.

« Pourquoi pas un portrait ? »

Impossible de déterminer ce qui a poussé les mots hors de ses lèvres, mais leur effet est immédiat. Un léger silence se fait, autour d’elle, et elle attire aussitôt quelques regards intrigués de la part du reste du public. Il est trop tard pour reculer, à présent.

Elle se redresse, décollant son dos du mur où elle s’était appuyée, et donne un peu plus de conviction à sa voix.

« Et si vous faisiez le portrait en musique de la sublime jeune femme assise à vos côtés ? »

C’est le regard de Lelwani qu’elle attire, alors, et la jeune prieuse se réfugie dans ce dernier avec un peu de malice et beaucoup de tendresse. Elle la fait même rougir, très légèrement, sous sa peau noire, en la gratifiant d’un petit clin d’œil effronté. Puis, l’ombre d’un rire au bord des lèvres, elle revient poser toutes ses attentions vers leur si aimable pianiste

« Pareille beauté ne peut sûrement que vous emplir d’inspiration. »
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Elikia Lutyens
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Lun 19 Fév - 0:23

Le jeune pianiste expire une fumée tiède et sucrée et savoure le goût du tabac mêlé de miel et de pomme, qui roule agréablement sur son palais. Ses poumons se relâchent, paisibles, et il tapote avec élégance sur son fume-cigarette au-dessus du cendrier posé sur l’instrument. Il patiente, au milieu du brouhaha, en attendant qu’une proposition se détache du lot. Sa bottine tournicote dans les airs, perchée sur son genou, alors qu’il est encore assis les jambes croisées sur sa banquette. Il ne tient pas en place. Toutes ces figures qui exultent autour de lui l’abreuvent d’une joie électrique. Il se gorge de leurs émotions en s’abandonnant tout entier à ses perceptions empathiques, c’est grisant, vertigineux, à en perdre la tête. Il a envie de se lever sur son tabouret, de rire sans raison et aux éclats, et de chanter, voler, flotter, porté seulement par leur clameur et leurs ovations.
Un regard, cependant, s’accroche à lui plus intensément que les autres.

Son noir scintillement l’interpelle, sous la douce pénombre de ses cils. Ils se courbent délicatement et battent contre ses joues, interminables, comme des ailes de papillon qui poudroient : c’est le pigment sombre de son fard à paupières qui oscille et se suspend dans l’air – ou l’imagination d’Eli, peut-être, qui se représente partout des enchantements. En tout cas, il est presque aussitôt frappé par un détail plus important.
Sainte Héléna le pardonne, voilà ce qu’on appelle une grande dame…
Cela le laisse pensif, et même très absorbé, l’espace de quelques secondes. Il se mord la lèvre, les yeux arrondis d’intérêt, et lève discrètement le menton pour la contempler parmi les bousculades enfiévrées des autres clients. Elle les surplombe parfois d’une bonne tête mais sa robuste carrure, enveloppée dans une robe élégante, exprime une sorte d’inexprimable majesté que le velours vert adoucit avec art.
Admiratif, puis très vite inspiré, Elikia s’étire félinement sur son tabouret puis s’adossant avec plus d’adresse contre son piano, il gonfle sa poitrine d’un profond soupir et réajuste le boa de plumes dorées qui flotte dans son dos et autour de ses bras. Malheureusement, le sourire radieux de la belle brune échappe à son regard et lui aussi échappe au sien, tandis qu’elle plonge dans un verre de vin aussi pourpre que son pauvre visage où éclosent de grands coquelicots. Il sourit, charmé par son embarras, et se résout à faire preuve de politesse en envoyant vagabonder ses yeux curieux un peu plus loin dans la salle.

Jubilant secrètement, il continue néanmoins de se mordiller la lèvre et rêvasse, sans entendre la moitié des propositions que son public lui soumet. Lelwani le rappelle à l’ordre en lui donnant un petit coup de coude entre les côtes et il se fait moins distrait, repoussant cependant l’une après l’autre les commandes qui s’élèvent à grands cris à travers le bar, pour le simple plaisir de se faire prier. Certains de ses collègues lui reprochaient souvent de se complaire dans l’engouement de son public et d’oublier que l’Art devait répondre à des motifs plus élevés. Ils étaient toujours bien en peine de savoir lesquels, quand on le leur demandait, ou en tout cas ils entraient aussitôt en contradiction entre eux et de là naissaient de grands colloques bagarreurs où chacun défendait ce qui selon lui faisait la noblesse de leur profession. On pouvait apprendre deux ou trois choses de ces confrontations, mais in fine, Eli revenait toujours à sa conception première, plus naturelle ou plus intuitive à son sens. Sa musique, il l’aime, elle lui vient de ce qu’il a de plus brillant dans l’esprit et de plus précieux dans le cœur : quand il l’offre à son public, c’est lui-même, tout entier, qu’il livre au déchaînement – bon ou mauvais – de leurs passions. Leur euphorie et leurs scandales, il prend tout. Il y trouve une vitalité indescriptible, et il est à peu près sûr que c’est d’elle, essentiellement, que dépend la force de son travail. Pas besoin de métaphysique pour ça.

Alors, Elikia continue de faire monter les enchères dans le bar, emporté par l’excitation de la foule, abandonné à elle et à son vice chéri. Et puis, enfin, une voix grave fait silence autour d’elle et le jeune homme se retourne vers sa propriétaire, la belle géante au regard charbonneux. Il reste surpris un autre instant, comme le reste des clients, et écoute sa suggestion très attentivement en suspendant sa cigarette parfumée en l’air.  A elle, l’instinct lui dicte de sourire de toutes ses petites dents blanches. Il est déjà persuadé qu’il se dévouerait pour la contenter ce soir, ne serait-ce que pour quelques minutes.
Les yeux d’Eli glissent vers Lelwani, cependant, à qui l’inconnue adresse un clin d’œil facétieux. Empourprée jusqu’aux oreilles, et jusque dans sa gorge que découvre son décolleté affriolant, Lel glousse gracieusement entre ses doigts, avant de poser une main empressée sur l’épaule de son ami :

« Oh… ce serait adorable, tu ferais ça pour moi ? »

Le garçon tourne son sourire vers elle, aux anges, et fait soupirant un peu de tabac chaud au-dessus de leurs têtes, il se penche sur sa joue pour y déposer un chaste baiser.

« Oui… Oui, définitivement ! » Alors, il lève un doigt triomphant et l’agite avec entrain vers la somptueuse jeune femme en vert à qui il adresse un sourire roublard. « Voilà une intéressante proposition, Mademoiselle. Pour ce qui est de l’inspiration, je crois que la muse s’est d’abord penchée à votre oreille. »

Et vous vous êtes penchée à la mienne, susurrent ses prunelles, luisantes de sous-entendus derrière les verres ronds de ses lunettes. Il cille, comme un chat paresseux allongé au soleil.
Enfin, il se retourne dans un brusque accès d’énergie, et rendant son fume-cigarette à Yaêl, il étire ses doigts adroits devant lui pour réchauffer ses muscles. Puis il remonte ses manches et offre un regard de tendresse à Lelwani, sa jolie muse à qui d’usage il ne refusait rien. Mais derrière lui, il y a aussi cette mystérieuse visiteuse aux cheveux tressés de gypsophile et il a l’étrange impression que ses yeux se sont épinglés dans son dos, au moment où il a fait volte-face. Il faudrait les satisfaire toutes les deux.
L’artiste prend une courte inspiration.  

« Alors, allons-y ! Un peu d’improvisation ne me fera pas de mal. »

Il se concentre un petit instant, en se mordant la lèvre – mais d’application, cette fois – et effleure les touches blanches de l’instrument à la recherche d’une clé d’après laquelle jouer. Ensuite, ses doigts s’élancent et ses ongles vernis d’or bondissent sur les premiers accords.


La cadence est bondissante, souple et indomptée, elle colore sa fluide harmonie d’étranges dissonances, comme les impétueux rayons du soleil qui parfois viennent à ricocher sur la mer calme et bleue qu’on observe depuis la plage. Eli a le visage rond de Lelwani dans chacune de ses pensées et sous ses doigts, il devient musique : une musique joyeuse, sensible et acidulée, qui sautille et danse d’un pied potelé. C’est une balade insouciante. Elle ne craint ni la répétition, ni les longueurs : Elikia comme un promeneur contemplatif, n’hésite pas à repasser par les sentiers qu’il aime sur son clavier et dans sa mémoire. Les notes s’en vont et reviennent, précisant à chaque passage le croquis frais de la jeune femme aux perles qui rayonne près de lui.
Elle n’ose poser une main sur la jambe de son pianiste et serre ses petits doigts les uns autour des autres, le visage brillant. C’est de l’affection – une affection profonde et sincère – qui bruisse à sons cristallins tout autour d’elle et sa source n’est autre que le petit homme concentré qui fait battre ses doigts infiniment sur ses noires et ses blanches. Pourtant, comme le soleil se couche, la musique s’endort et glisse vers le silence.

Ce sont des applaudissements qui lui succèdent et Lelwani se jette à son cou, où elle laisse couler quelques larmes émues, pendant qu’il l’enlace dans la chaleur de ses bras. Il pose un baiser dans la douceur de ses anglaises et la laisse aller au moment où elle se redresse. Ses yeux fripons, encore un peu embués, font le tour de la salle et retrouvent rapidement Chani qui sirote un kir à la cerise aux côtés du comte. Lelwani se lève d’un bond et se précipite au bras de sa prétendante en vert, qu’elle remercie en plantant un baiser au coin de sa mâchoire, en se haussant sur ses orteils. Puis elle désigne son aînée à Elikia, d’un geste impatient du bras :

« A son tour, maintenant ! Un morceau pour Chani !
Quoi ? »

Chani, un peu ivre, se fige avec un sourire hébété et lance un grand rire grave en secouant la tête.

« Non, ma chérie, ça ira, laisse un peu la place aux clients. »

Mais le pianiste, quant à lui, commence à se faire son idée et il prend son menton entre ses doigts d’un air pensif. Ses fossettes frétillent malicieusement.

« Pourtant, je crois bien que j’ai quelque chose à te donner. Je pensais à toi, en composant mon nouvel opéra, et… Dis, Yaêl, tu veux bien venir chanter avec moi ? Ne t’inquiète pas, c’est assez simple. »

Une fois n’est pas coutume, la grande asperge au visage effronté accepte de bonne grâce et s’assoit à son tour auprès de leur ami. Celui-ci adresse un autre regard enjoué vers Lelwani et sa compagne puis revient à son poste, où il commence à conspirer à voix basse avec Yaêl. Cela prend quelques minutes avant que l’un et l’autre ne s’estiment prêts. Ils ricanent comme deux adolescents complices, au milieu des tintements de verres, des éclats de voix, du nouveau brouhaha qui s’élève dans le bar, et Elikia se frotte les mains avec enthousiasme avant de les poser de nouveau sur son clavier.


Ses doigts prennent paisiblement le chemin d’une barcarolle. La musique coule tout en douceur dans la pièce, troublant par sa délicatesse les conversations bruyantes des clients, sous une pluie drue de « chut ! » et de regards réprobateurs. Les accords s’avancent et descendent en oscillant tendrement, comme la barque du gondolier sur le fleuve. La cadence est moins inventive que tout à l’heure, mais en réalité, le piano n’est là qu’en accompagnement : les voix unies d’Elikia et Yaêl s’entrelacent en naissant chaudement de leurs gorges. Celle de Yaêl est plus haute, un peu ébréchée, aussi – et c’est là son charme – celle d’Elikia est à peine plus grave, mais plus profonde, comme onctueuse, pleine d’une force tranquille qui lui prête une sorte d’agilité miraculeuse. Ils entonnent ensemble une chanson lancinante sur le clapotis tranquille du piano, et Chani ne peut se débarrasser du sourire flatté qui flotte depuis quelques minutes maintenant sur son visage.

« Belle nuit
Oh nuit d'amour
Souris à nos ivresses
Nuit plus douce que le jour
Oh belle nuit d'amour
Le temps fuit et sans retour
Emporte nos tendresses
Loin de cet heureux séjour
Le temps fuit sans retour
Zéphyrs embrasés
Versez-nous vos caresses
Zéphyrs embrasés
Donnez-nous vos baisers !
Donnez-nous vos baisers
Bercez-nous
De vos baisers
Bercez-nous
De vos baisers
Belle nuit
Oh nuit d'amour…
»

Leurs chants se bercent l’un l’autre jusqu’à la fin, où le piano bourdonne pour achever sa cadence. De nouveaux battements de mains retentissent dans le bar et les deux compères se retournent avec fierté vers leur auditoire. Un vif intérêt les étreint tous, assis sur leurs tables, au loin, ou jouant des coudes au premier rang, et Elikia sait bien pourquoi. Il aimait toujours livrer des avant-goûts discrets de ses œuvres futures aux petits cabarets et aux auberges populaires comme celle de Madeleine. La plupart des gens ici n’ont pas les moyens de s’offrir un billet à l’Opéra. Tout à coup, ici et maintenant, le compositeur faisait de ce modeste endroit un haut lieu de la belle société. Les bonnes gens devenaient d’importants mélomanes et leur oreille avait soudain le même privilège que si elles avaient pu la tendre au District Virtua. C’est comme un enchantement qui plane dans le bar et qui dure de longues minutes encore, pendant qu’on parle à voix basse et qu’on rit discrètement au-dessus de son verre.
Elikia, lui, soupire, la poitrine frémissant d’allégresse.

Son regard va à Chani qui salue sa performance d’un sourire conquis, déguisé en moue ennuyée, au couple que forment Lelwani et sa dame coiffée de fleurs blanches. Pendant qu’il songe, les bras croisés et le visage enfoui dans sa main, Yaêl se relève d’un pas impatient et coince malicieusement son fume-cigarette, désormais éteint, dans le corset de son ami. Puis elle s’enfuit parmi la foule, certainement pour rejoindre le comptoir et commander à boire. Le musicien, de son côté, accueille les félicitations et les poignées de mains avec bienveillance mais ne cesse de scruter, extrêmement curieux, la joie épanouie qui berce les traits de l'aimable géante quand elle décoche un grand rire grave. Il y avait un moyen de l’étonner, bien sûr, mais il faudrait pour l’employer se faire bien indiscret.
Oui… Enfin, après tout… Si elle n’en savait rien…

Il glisse un coup d’œil plus pénétrant vers elle. Son Empathie, libérée de la laisse qui la tient le plus souvent captive derrière les barrières de son esprit, s’envole et plane sur les rires de la belle, sensible à leurs moindres inflexions et à tous leurs accrocs. Elikia finit de siroter son verre de vin, accaparé par leur ravissement grisé, et, il le devine maintenant, leur chaleur fourmillante de lasciveté. Il retient un rire surpris, en se détournant soudain pour reposer son verre sur le piano. Ces soupçons de désir sont montés lui piquer la poitrine. Ils ne sont pas seulement destinés à Lelwani : ils lui parviennent aussi lorsqu’elle s’attarde sur lui, en battant ses paupières de velours. Quelques frissons agréables lui courent déjà le long de l’échine. Il laisse son imagination s’égarer et pianote étourdiment sur son clavier, en composant en pensée ce que peut être l’étreinte solide de ses bras et l’odeur de son parfum.

Gonflant ses poumons, les pommettes un peu rougies d’excitation, le garçon se redresse sur sa banquette et s’armant de toute son audace, adresse un signe de la main enjoué à l’aimable grivoise pour attirer son attention. Déboutonnant en même temps les premiers boutons de sa chemise, étreint par la chaleur de son regard, il lève un menton fiérot vers elle et s’exclame à travers la rumeur qui s’est épaissie dans le bar :

« Eh bien, maintenant, c’est votre tour, qu’est-ce que vous en dites ? De toute façon, vous ne pouvez pas y échapper, c’est vous qui m’avez soufflé l’idée. »

Il se remet à son poste de travail, en laissant un gloussement grelotter au creux de sa gorge, et les accords qu’il titillait tout à l’heure lui reviennent aussitôt au bout des doigts.



D’abord impétueux, l’air devient peu à peu l’écho des rires graves de la belle, charmeur et profond. Sa cadence chemine à pas de velours, languissante, tout engourdie de suggestions charnelles et Eli se mordille les lèvres et rougit, ravi et fier comme un coq de son tendre tour de passe-passe. Il enrobe chacune de ses mesures avec délicatesse, mené par le souci du plaisir, rempli d’une joie sensuelle et appliquée. Et les boucles de la mélodie se font et se défont, dans une dynamique curieuse de modernité, et elles se perdent aussi quelques fois en rêveries argentées. Puis, elles reviennent, inlassablement, toujours plus vigoureuses de désir, et leurs divagations songeuses s’agitent plus passionnément à chacune de leurs reprises. Cependant, la musique est toujours caresse, quoi que le cœur d’Elikia bourdonne de cet affolement caractéristique qui le saisit toujours lors de ses improvisations les plus osées.
Une force éperdue le guide à la fin et il doit sortir un peu de lui-même, surpasser l’exaltation qui lui consume les nerfs, pour adoucir affectueusement les derniers accords. Un souffle mince quitte ses lèvres tandis que le son du piano s’évanouit de nouveau. Le silence est aussitôt happé par le désordre des bravos.

Il soupire, parfaitement réjoui, et se retourne en étirant ses bras crispés pour faire face au public. Un air triomphant sur le visage, il commence à se masser les doigts avec soin – cela faisait presque trois heures maintenant qu’il jouait, et il souffrait d’une terrible bougeotte qui ne lui permettrait pas de rester assis plus longtemps.

« Bien… ! Pardonnez-moi, chers amis, c’était un grand plaisir de jouer pour vous, mais… »

Pressentant la fin imminente de l’attraction de leur soirée, les clients s’exclament et font un sacré tapage dans tout l’endroit. Elikia, amusé, lève une main impérieuse pour faire silence, puis leur adresse un regard réprobateur.

« Allons, ne soyez pas si déçus, cette place, c’est avant tout celle d’Ignace, et c’est son instrument. Il doit finir par le retrouver, d’ailleurs il mérite un meilleur accueil de votre part. »

D’un geste théâtral, depuis son siège, il désigne le pianiste attitré de la maison qui gonfle la poitrine depuis le bar et l’acclame en claquant des mains pour faire lever une marée d’applaudissements en son honneur. C’est escorté par de sympathiques ovations qu’Ignace traverse la foule pour rejoindre son instrument. Elikia, lui, soupire d’aise en s’appuyant de nouveau contre le piano, puis couve l’assistance de ses yeux noirs et brillants. Ils s’arrêtent, mutins, sur la figure lumineuse de la grande dame en vert, à qui il sourit avec une paresseuse complicité.

« En tout cas, moi, j’aimerais me dégourdir les jambes. Y aurait-il une bonne âme qui accepterait de me faire danser ? »


Dernière édition par Elikia Lutyens le Jeu 1 Mar - 1:32, édité 2 fois
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Isabela Velásquez
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MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Jeu 1 Mar - 1:21

Non content d’avoir tout autant de talent que de grâce, il fallait évidemment que leur pianiste mystère ait la voix la plus envoûtante qu’Isabela ait jamais entendue.

Bien sûr.

La chanson est belle, bien évidemment, tout autant ou presque que la charmante jeune femme qui semble l’avoir inspirée. C’est une musique qui berce le cœur. Epoustouflante de justesse. Un ronronnement plus sage et régulier, dans le creux duquel on s’abandonnerait bien pour quelques instants…

Contre son flanc, la chaleur de Lelwani, enroulée là, lui fait le plus doux des écrins, et elle se laisse bercer par le roulis paisible des notes. Cependant, alors que les voix des deux interprètes roulent et s’entremêlent avec beaucoup de douceur, un détail vient frapper Isabela, et ses lèvres s’entrouvrent sur une moue surprise.

« Dis Lel’… »

Encore une fois, les mots sont hors de sa bouche avant qu’elle ait pu les retenir. Il y a décidément quelque chose avec cette étrange personne qui dénoue sa langue et la rend plus imprudente qu’à l’ordinaire. A moins qu’il ne s’agisse du vin. Peut-être un savant mélange des deux.

« Qu’est-ce qu’il y a ?
- Est-ce que… c’est un garçon ? La pianiste, je veux dire… »


Ça ne manque pas, évidemment ; l’attention de Lelwani revient aussitôt se poser sur elle, comme celle d’un félin prédateur qui a repéré quelque chose d’excitant. Un sourire très discret vient s’ourler au coin des lèvres de la petite entraîneuse aux perles. Isabela se raidit légèrement, plutôt embarrassée de se trouver prise la main dans le sac par la lueur maline de ses yeux de chat.

« Pourquoi, c’est important ? »

Un rougissement des plus flamboyants vient s’emparer du visage de la jeune prieuse.

« Je… j’en sais rien… Non ? Peut-être ? »

Une légère hésitation traverse Isabela, tandis que le bout de son index vient s’emmêler autour d’une petite anglaise, sur l’épaule de sa compagne. Sans trop savoir quoi faire du petit regard malin que cette dernière lui lance, la prieuse se réfugie aussitôt dans la plaisanterie.

« Simplement si c’est le cas, je ne savais pas que… Qu’on en faisait des comme ça.
- Ah tiens donc ?
- Oui et bien quoi. Ceux que je côtoie au prieuré, ils sont souvent tous très heureux de faire savoir la réponse à cette question. C’est vraiment pas… le même genre.
- Pauvre de toi. »


Elle rit, la jolie petite femme, dans le creux de son bras, mais la lueur qui brille dans son regard est teinté d’autant de malice que de compassion.

Lelwani n’est pas celle des trois filles de Madeleine à qui Isabela se confie le plus souvent. Ce rôle-là, c’est bien souvent Chani qui le remplit, mais Isabela ignore tout à fait si parfois, dans le secret de leurs étreintes, à toutes les trois, il n’y a pas un secret où deux de ces interminables conversations pour tomber dans les quatre oreilles restantes. Comme celui à propos du fait que le lit de la jeune prieuse n’avait jamais accueilli le moindre garçon. Et que cela l’intimidait probablement plus que de raison.

Qu’elle soit au courant ou non, visiblement, Lelwani choisit de ne pas commenter d’avantage le sujet. Ou du moins sous cette forme. À la place, elle pose sa joue contre l’épaule d’Isabela, et elle vient la narguer d’un petit sourire coquin. C’est presque suffisant pour rompre l’enchantement qu’a jeté sur elle le petit numéro des deux interprètes.

Presque.

« Eh bien, est-ce que je dois être jalouse ? C’est qu’il bat drôlement fort, ton cœur, là-dedans. »

La jolie main de Lelwani glisse contre le velours vert de sa robe, pour se trouver un nid juste en dessous de sa clavicule. Là où, imperturbable, ce traitre d’organe continue de jouer sa criminelle petite samba. Isabela rougit de plus belle, et le sourire de son amie s’agrandit de quelques perles.

« Elle te fait donc tant d’effet, notre mystérieuse invitée ?
- Pfff. Et je suppose que toi non plus tu ne me diras pas son nom, pas vrai ?
- C’est bien plus mystérieux et romantique comme ça. Tu ne trouves pas ? »


La voix de Lelwani n’est plus qu’un murmure, dans son oreille, à cet instant précis. Un murmure drôlement suggestif. Une étincelle malicieuse qui sait exactement où trouver son petit bois, et qui ne fait rien, en vérité, pour aider à calmer les égarements du cœur de la belle prieuse. Son regard choisi cet instant précis pour remonter croiser celui de son – sa ? – si énigmatique pianiste, et il ne faut pas grand-chose de plus à son imagination pour s’emballer, rejoignant son cœur dans un galop très sensuel.

Il n’y a plus rien, l’espace d’un – long et délicieux – instant, entre elle et… son inconnue. Il n’y a plus de foule, plus d’obstacles, plus de distance, plus rien. C’est une singularité cosmique qui se déclenche là, en plein milieu du bar, et qui conjure, pour elle et elle seule, tout un ballet de sensations fantômes. Il y a des mains qui galopent sur sa peau, et un souffle chaud, dans sa nuque, qui soudain n’est plus celui de Lelwani. Quand à cette odeur doucereuse de miel et de pommes vertes, qui jusque-là flottait paisiblement dans la fumée du bar, elle vient soudain lui enlacer les sens, et se couler jusque dans sa gorge.

La pianiste – le pianiste ? – reprend alors la parole, tirant à son tour la jeune prieuse sous les projecteurs de sa merveilleuse musique, et le début d’incendie perd alors toute chance d’être éteint pour ce soir.

Si elle devait juger tout à fait honnêtement de ses capacités de compréhension musicale, Isabela n’hésiterait pas une seconde à se qualifier de parfaite novice. Les mélodies trop complexes l’égaraient, parfois, au détour d’une prouesse rythmique, et elle aurait été bien incapable de distinguer une œuvre moyennement jolie d’un véritable chef d’œuvre de génie, si on lui demandait de les comparer. Bien souvent, elle se contentait de suivre ce qui lui faisait du bien, dans le ventre, et ce qui faisait trémousser incontrôlablement ses hanches, en se disant que, finalement, la musique, ça n’avait pas à être plus compliqué que ça.

Jamais auparavant, pourtant, elle n’avait ressenti une chose pareille. Alors que les envolées suaves de cette partition, convoquée pour elle seule, se délient sous les doigts de l’artiste, elle se dit que, peut-être, c’est ce vertige là qui est le signe de la virtuosité. Oh comme Justinien allait lui jalouser cette soirée…

Elle ferme les yeux un moment, bercée, flottant dans des remous sensuels d’argent et de lumière, enveloppée dans le velours confortable du piano, et le soupire qui échappe à ses lèvres est d’une langueur sans pareille.

La lutte est désespérément vaine.


D’ailleurs, alors que les dernières notes s’éteignent – bien trop tôt – sous les doigts de l’artiste, et que Lelwani s’écarte aussitôt pour applaudir à tout rompre, Isabela a tout à fait renoncé à lutter. Garçon, fille, insondable énigme ou bien séduisant métamorphe sorti tout droit d’une quelconque contrée fantastique, cela n’a plus vraiment d’importance. Ce soir, elle lui est conquise. Et si cela signifie qu’elle va devoir jouer des coudes avec toutes les prétendantes et tous les prétendants que sa demande a fait entrer en ébullition, alors qu’à cela ne tienne ; ça ne lui fait pas peur.

Elle y a un avantage certain, de toute façon. Et plus de coude à revendre que quiconque dans cette taverne.

C’est sans mal, et sans surprise, qu’Isabela parvient à se frayer un chemin au milieu de la foule. Elle abandonne Lelwani en arrière, mais celle-ci, pas rancunière pour un sou, s’en va simplement rejoindre Yaêl au bar, sans aucun doute pour lui faire partager ses espiègleries d’entremetteuse. Tant pis.
Pour l’heure, l’attention de la jeune prieuse n’est pas aux commérages et aux gloussements. Elle est vouée toute entière à son – sa – sublime pianiste, et au bras qu’elle lui offre avec beaucoup de témérité.

Elle parvient même à ne pas bafouiller, tandis qu’elle – il – s’y accroche avec un sourire parfaitement ravi – et parfaitement ravissant.

« Ma foi, après un tel hommage, il me semble que je serais bien grossière de ne pas vous porter secours. »

Ignace reprend sa place, aussitôt qu’elle est laissée vacante par le départ de l’artiste, et ce dernier – cette dernière – s’éloigne paisiblement vers la piste, entre les couples enthousiastes et les regards de jalousie. Isabela, elle, semble perdue dans le début d’un rêve doux et sucré. Le bout des doigts gantés de sa – son – pianiste se faufile dans la fente de sa manche, alors qu’il – elle – se cramponne là pour se laisser guider, et la sensation toute seule suffit à jeter un délicieux frisson d’anticipation sous sa peau.

Elle a chaud, elle est un peu ivre, et elle a encore la tête perdue quelque part dans les étoiles que la musique avait dessiné pour elle dans la fumée du bar. Une seule chose demeure, pourtant. Une inquiétude futile, qu’elle n’a jamais tout à fait su balayer, et qu’elle adresse maintenant, alors qu’elles – ils – prennent place sur la piste, au milieu des danseurs aux aguets, avec un trait de légèreté qui, elle l’espère, saura masquer sa nervosité.

« Je dois vous prévenir, cela dit ; je ne suis pas la plus habile des danseuses de cette salle. Je vais tâcher de faire de mon mieux pour vous épargner le ridicule, mais… » Délicatement, ses incisives se referment sur la chair de sa lèvre. Son regard file papillonner un instant dans le reste de la salle, incertain. « Si le risque vous inquiète, alors il vaut mieux vous enfuir à la recherche de bras plus gracieux pour vous mener. Je tâcherai de contenir ma déception. »

Bien qu’elle espère, de tout son petit cœur de géante, que ce ne sera pas le cas.

« Mais si vous êtes prêt à me pardonner quelques maladresses, alors… enfin j’ai tout de même quelques talents qui compensent admirablement mes lacunes en délicatesse, et de vous à moi, vous perdriez probablement au change, avec une autre, tout bien considéré. »

Son menton se soulève, avec un petit mélange de malice et de fierté, tandis qu’elle sent le regard de son aimable partenaire glisser le long de la ligne de ses épaules, avec un intérêt non dissimulé. Tandis que, plus loin, derrière le bar, Ignace échauffe quelques gammes au bout de ses doigts, Isabela, elle, se met en position, légèrement fébrile, électrisée tout autant par la proximité de leurs corps que par l’impatience grandissante des danseurs qui les entourent.
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Elikia Lutyens
Prince Compositeur

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Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
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Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et membre de la Cabale.

MessageSujet: Re: Of lobster clawed boys and bearded ladies.   Ven 20 Avr - 22:05

Une cohue de galants vient mousser autour de son piano, tandis qu’Elikia renfile délicatement ses gants, les lèvres ourlées d’un sourire canaille. Les vertus de la musique sont décidément incomparables. Qui détient les secrets de son ensorceleuse mathématique s’offre des foules entières de cœurs ravis, à ne plus savoir qu’en faire, qui battent et s’enflamment à l’unisson. C’est plus d’amour qu’il n’en faut pour un seul petit bonhomme, et pourtant, il semble qu’il n’y en aura jamais assez. Jamais assez d’un public ou d’une soirée, jamais assez de soupirants pour l’applaudir, crier son nom en pagaille et se disputer ses faveurs, jamais assez de regards avides et de visages brillants, jamais assez d’aventures enfin, à rapporter sur ses petits carnets. Le plaisir est d’autant plus vif qu’il peut se permettre de repousser capricieusement trois ou quatre avances à la suite sans craindre de dormir dans un lit froid ce soir-là.

C’est le petit moment de complaisance de la diva qui sait l’arrivée imminente de son chevalier servant. La championne d’Eli, à cette heure, n’est autre que la prodigieuse Vénus en vert qui lui offre une main courtoise, après avoir éparpillé sans peine la fourmilière de prétendants qui lui barrait la route. Une chaleur monte aussitôt à la poitrine du garçon, séduit, et si quelques rougissements discrets viennent aquareller sa peau sombre, il lui destine son sourire le mieux étudié.
Il lui est toujours extrêmement ardu de modérer l’enthousiasme effréné et les élans passionnés qui très souvent l’habitent, et ce qui incarne l’une de ses plus grandes forces en tant qu’orateur devient son défaut le plus évident quand il s’agit de jouer la comédie. Pourtant, il faut se tempérer pour l’instant, car quoi que l’enjeu ne soit pas vital, le charme exige, pour opérer, qu’on ménage un peu d’attente et d’incertitude chez sa destinataire.

Au bout de quelques secondes où Elikia fait mine de pondérer sur son élégante proposition, et après avoir balayé une dernière fois le rang de ses admirateurs, il sourit plus largement à sa grande dame et glisse sa main dans la sienne.
Il se mord la lèvre pour retenir un gloussement, tandis qu’elle le relève de la banquette et l’entraîne sur la piste d’un pas vif. Les talons hauts de ses bottines claquent en désordre sur le chemin que trace sa future cavalière, et son cœur leur répond en échos, pendant qu’il jubile au fond de lui-même.

Leur course s’achève au milieu des autres danseurs et Eli inspire une petite goulée d’air euphorique, en agrippant ses mains autour des bras fermes de la jeune femme. Elle est si grande… Ses doigts se perdent hasardeusement dans les échancrures de ses manches, entre sa peau et le velours, et il rive ses yeux luisants sur son visage rosi d’émotion et d’ivresse. Elle a l’air délicieusement nerveux. Son corps exhale une chaleur grisante, ainsi qu’un parfum poudré de vanille, et le jeune Prince se laisse étreindre dans leurs vapeurs langoureuses. Il se fige quelques instants, comme un animal aux aguets, captivé par les inflexions graves de sa voix et surtout, maintenant qu’on y est, par le manège sensuel de ses dents qui jouent dans la chair de ses lèvres. Sa bouche est sombre et pulpeuse et elle semble aussi avoir la douceur en partage à la souplesse tiède et pourprée des figues. Mis en appétit devant ce spectacle, Elikia respire un peu fort et reste contemplatif quelques longs instants. Mais il s’efforce bientôt de retrouver contenance, en accueillant avec malice la crânerie savamment dosée de sa partenaire.

« Voyez-vous ça… » souffle-t-il, étirant un sourire sur ses propres lèvres et plissant des yeux derrière ses lunettes, tandis qu’il fait délicatement grimper ses doigts le long du bras de la jeune femme, jusqu’à pouvoir pianoter, rêveur, dans le creux de son épaule. Fort de son apparente tranquillité, il bascule la tête en arrière pour l’admirer de tout son saoul. « Mais vous savez, il n’est pas bon de s’épancher sur ses talents avant d’en avoir fait démonstration, madame l’audacieuse. Alors montrez-moi… Il y aura d’autres heures pour pavoiser… »

D’autant qu’Ignace s’est déjà mis à l’ouvrage au piano et qu’un rag bien rythmé résonne désormais dans la tendre et fumeuse intimité du bar.


Les cadences outrageusement modernes éveillent en Elikia un prompt sentiment de sympathie à l’égard du vieux pianiste, qui a probablement choisi sa partition à dessein. Les valses de salon désuètes et ronflantes d’ennui, il les garde pour d’autres, il sait pour en avoir discuté longuement avec lui, du temps où s’exprimer n’était pas cette gymnastique fatigante qu’elle est devenue aujourd’hui, que le jeune Maître du Conservatoire leur préfère de fougueux charlestons.
Si la joie rutile, plus franche que jamais dans ses grands yeux noirs, c’est une sorte de perplexité qui a gagné la fière figure de la géante. Attendri, Eli dessine une moue sur ses lèvres, puis souriant avec douceur, il agrippe ses doigts autour de la haute épaule de la jeune femme et la laisse envelopper sa taille de son bras puissant. Il glisse sa main dans la sienne et tente de la rassurer à voix basse, tout en réduisant sensiblement la distance qui les sépare encore :

« Tout de même, ne vous tracassez pas. On vient swinguer ici pour s’amuser, les faux pas font partie du jeu. Quand on craint de se faire marcher sur les pieds, il faut jeter son dévolu sur d’autres pistes de danse… Celles où on valse sur un trois temps bien comme il faut, avec de vieux messieurs en redingote, par exemple. » Il roule des yeux et lance un rire léger de dérision. Ses doigts se resserrent, à travers le tissu moelleux de la robe de sa cavalière, et il tente de ne pas trop s’attarder sur les lignes chaudes et sucrées de son cou, où il est susceptible de se perdre s’il devait seulement pencher la tête. « Sans conteste, vos bras me sont plus doux que les leurs. »

Et il parle en fin connaisseur. Il s’est laissé courtiser par assez de rombières au cou flasque et de vieux beaux dégarnis – assez pour toute une vie, assez de grosses veines saillantes, d’eaux de Cologne écœurantes et de peaux labourées de rides et de varices, les Saints en soient remerciés. Il secoue la tête, grisé par l’odeur de sa compagne comme par de l’absinthe, et en prenant une grande inspiration, il l’entraîne dans une série de pas simples, rapides et cadencés.

« Si vous voulez, je peux mener dans un premier temps, je vous apprends quelques pas sur ce rythme-là et puis… A l’occasion, n’hésitez pas à me faire profiter de vos élans de hardiesse. Je ne m’offusquerais pas si vous décidiez de me surprendre… »

Il bat des cils d’un air enjôleur, avec un sourire garni de fossettes espiègles, et lui relâche la main, toujours accroché à son épaule, cependant, pour qu’elle puisse observer à son aise le jeu de jambes qu’il exécute, les genoux légèrement fléchis et les pieds tournés vers l’intérieur. Il compte à mi-voix pour elle et lui, lançant élégamment sa jambe en arrière en même temps qu’elle et ponctuant bientôt ses pas de quelques rebonds plus intrépides, inspiré par l’effervescence des autres danseurs autour d’eux. Il fait sensuellement voguer ses hanches non loin des siennes, en se balançant d’un pied sur l’autre avec habileté, leste et souple comme sur le flot régulier de la mer. Impatient de commencer à troubler cette douce bascule par des remous plus endiablés, le jeune homme reprend souplement la main de sa belle et emmêle ses doigts aux siens, en décidant qu’elle a assez bien mémorisé les pas pour s’autoriser à la faire virevolter sous l’abri de leurs bras.

Les pans émeraude de sa robe tournoient gracieusement, quoi qu’elle chancelle un peu de surprise, et cela décroche un petit gloussement d’oiseau moqueur de la gorge d’Eli. Il lui adresse un regard d’excuse, fugace, alors qu’ils déroulent entièrement leur étreinte, avant de se rejoindre, la poitrine plus proche l’une de l’autre que jamais et la respiration toujours plus courte. Son cœur s’emballe et se débat en pagaille contre ses côtes, pendant qu’il se cramponne à nouveau à cette solide et forte épaule qui s’offre à lui. En pouffant, plein d’excitation, comme une sirène qui remonterait à l’air libre, il jette son souffle dans le gorge brillante de la jeune femme et en ratant un pas ou deux à l’occasion, il manque de plonger contre elle et de glisser le bout de son nez contre sa peau et son odeur exquise.
Mais il s’en abstient, la cervelle pourtant toute étourdie par cette perspective, et la fait tournoyer à nouveau, en levant son bras aussi haut qu’il le peut, pour la faire se rétablir derrière lui, impeccablement cette fois. Il emmêle et fait se balancer leurs bras, puis l’invite à suivre encore ses pas dans cette position inédite, lui devant, et elle derrière, arrondissant et complexifiant tranquillement ses jeux de jambes. Elle peut les observer et les imiter à sa guise et lui faire claquer joyeusement ses talons en se déhanchant rêveusement, sous la grande ombre chaleureuse qu’elle projette sur lui.
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