Partagez | 
 

 Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Elikia Lutyens
Prince Compositeur

avatar

Messages : 297
Fiche : Stay Focused & Extra Sparkly ★
Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
Influence : 746
Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Mer 18 Avr - 0:12

Du District Virtua,
LE CONSERVATOIRE D’EXCELSA
Ecole d’arts, de droit et de sciences humaines.


Au vingt-et-unième jour de la Saison du Repos.


Chère Mademoiselle Pichardo,

J’ai l’immense plaisir de vous convier aux portes ouvertes du Conservatoire au quarante-neuvième jour de la Saison du Repos, en cette année 1126. Comme souvent, à cette occasion, notre école organise pour chacune des sections dont nous proposons l’enseignement des examens d’entrée, destinés à sélectionner les futurs étudiants à qui nous serons en mesure de délivrer une bourse.
Il est vrai que cette invitation doit vous prendre au dépourvu, car vous ne vous êtes encore jamais adressée de vous-même à notre établissement, mais nous avons coutume de contacter en personne les artistes indépendants dont les talents ont été plébiscités par divers de nos amis. J’ose espérer que mes plus sincères compliments pour vos accomplissements sauront compenser l’inélégance de cette missive !

Quoi qu’il en soit, le quarante-neuvième jour de la présente saison clora notre période d’auditions et ce soir-là, le jury choisira quinze personnes parmi les cinquante-cinq postulants entendus au cours de la semaine et leur attribuera des aides pour leur prochaine année d’étude.
Si vous décidiez de tenter votre chance et si, comme je vous le souhaite, vos efforts étaient couronnés de succès, vous verriez le coût de votre inscription possible au Conservatoire diminuer selon un système d’échelons (que je vous fais parvenir ci-joint) adapté à vos revenus et / ou aux revenus de vos responsables légaux (en tout cas à tous vos revenus déclarés). S’ils devaient stagner en dessous d’un certain seuil, il est possible que vous n’ayez même aucun frais à payer, quoi que, bien sûr, le financement de votre logement soit laissé à votre charge. Je tiens tout de même à vous rassurer sur ce point, car nos étudiants boursiers sont rapidement encouragés à se mettre en relation et à envisager des projets de collocation aux portes du district Virtua, souvent au district Portuaire ou à Sainte Héléna. Toutefois, ces considérations vous sembleront peut-être encore lointaines – et vous aurez raison.

Car en ce qui concerne votre audition, il vous faudra mettre à profit ces quatre semaines qui vous en séparent pour élaborer librement une performance et la mettre en scène. Compte tenu du caractère hétéroclite de nos candidats, nous ne leur imposons de suivre aucun programme précis, seulement de nous faire voir et entendre le meilleur de leur travail.
Votre présentation devra durer ni plus ni moins de vingt minutes. Quarante autres minutes seront réservées à un entretien ainsi qu’à des conseils délivrés par certains de nos plus estimés professeurs. Je ne saurais donc vous avancer de meilleures raisons de venir postuler. Dans tous les cas, je vous donne ma parole que ce ne sera pas une journée de perdue.
Votre jury sera composé des Maîtres Catherina Damoroff, Carol Doherty, Sérafine de Saint-Juste et Chandra Naidu, et présidé par moi-même.

Je vous donne donc rendez-vous à huit heures au jour dit dans l’enceinte du Conservatoire, au Théâtre de la Serre. Vous trouverez également dans ce pli un plan du campus, mais si vous avez quelque difficulté à vous orienter, vous pourrez vous renseigner auprès du personnel mobilisé pour les journées portes ouvertes. Par ailleurs, je vous recommanderais de profiter des quatre jours de visite libre qui précèdent votre audition pour venir sur place vous repérer et peut-être assister aux performances de vos collègues. La Serre sera en effet ouverte au public.

Je vous souhaite le meilleur, Mademoiselle, et vous adresse mes très cordiales salutations.


Votre dévoué,
Elikia Lutyens, Prince d’Excelsa, Premier Maître du Conservatoire.


La lettre est cachetée par le sceau du Conservatoire (une ruche barrée de deux clés croisées et encerclée d’une constellation d’étoiles à six branches). Son contenu est écrit très proprement à la main et incontestablement de celle du directeur du Conservatoire, sa signature l’atteste.
Ici le Théâtre de la Serre.


Dernière édition par Elikia Lutyens le Sam 5 Mai - 18:57, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Zaïra Pichardo
Excelsien(ne)

avatar

Messages : 553
Fiche : Zaira
Vice : Impulsive
Faction : Citoyens
District : Portuaire
Influence : 1080
Occupation : Violoniste danseuse

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Jeu 19 Avr - 22:42

« Tu reçois du courrier maintenant ? »

Menke à des étincelles dans les yeux et je ne sais pas que regarder, son sourie amusé et fier ou le cachet de qui trône au centre du rectangle de papier.

« T’en veux pas ? C’est pas grave tu sais… »

Il fait mine de s’approcher de la cheminée où une soupe de poissons ou plutôt de relief de poissons, têtes et axes d’arêtes cartilagineuses avec encore un peu de chair autour, mijote. Il tend la lettre au flammes affamées, mais je l’arrête net en m’accrochant son bras.

« Mais qu’est-ce que tu fais !!? Donne ! »

Je suis tombée dans le piège. De son autre bras il m’intercepte et m’attire contre lui en enfouissant son visage dans la mousse de mes cheveux. Je sens la chaleur de sa respiration sur mon crâne en même temps que le baiser qu’il tente d’y déposer. Il n’a jamais compris que quand je ne suis pas nattée, c’est à peu près impossible.

« Ma petite fille est devenue bien grande si le conservatoire lui écrit… »

Il me pose la missive dans la main et se dirige vers la porte. En me souriant par-dessus son épaule. Sa silhouette robuste se découpe dans le contrejour qui efface ses traits, lorsque le battant pivote sur ses gonds.

« Je te laisse…. »

Je sais qu’il pense que je dois lire ce courrier toute seule. Il n’a pas ajouté qu’il attendait dehors, mais je sais qu’il sera là si besoin tout comme Tia qui étendait le linge lorsque je suis rentrée d’avoir ramené Mathé chez lui après une n-ième cuite et autant de disputes. Cette dernière pensée serait capable de ma gâcher la curiosité qui me tenaille depuis que j’ai posé les yeux sur cachet reconnaissable entre tous. Je soupire en m’asseyant en tailleur sur ma paillasse. Quoiqu’elle contienne je sais que ce ne peut être qu’une bonne chose. Pourtant j’hésite, je retourne le pli pour y trouver, incrédule, mon nom et mon adresse. Je m’adosse contre le mur et regarde une dernière fois le plafond avant de faire sauter le cachet d’un coup d’ongle précis de mon pouce droit. Les dés en son jetés et je retrouve l’excitation dont j’avais rêvé et qui me correspond tellement plus que cette retenue qui m’a saisie.

Fébrilement, je déplie le vélin et je me rends compte que mes mains tremblent. Cependant je ne m’arrête pas et mes yeux avides courent sur les lignes parfaitement calligraphiées. Celui qui a tracé ces lettres devait lire en moi lorsqu’il a rédigé cette lettre. Dire que je suis étonnée est peu dire mais c’est un sentiment de joie intense qui monte en moi et gonfle ma poitrine jusqu’à m’empêcher de respirer. Je n’ai pas d’autre solution que de lancer un cri de joie pour permettre à l’air de revenir librement dans mes poumons. Mes doigts s’agrippent à la feuille miraculeuse tandis que je relis les différentes informations pour être certaine de ne pas avoir commis de contre sens.

Et puis d’un bond me voici sur pied. La porte manque d’arracher ses gonds d’aciers du chambranle qui en a pourtant vu d’autres. Je crie au comble du bonheur, les bras tendus vers le ciel et le vent.

« Je vais me présenter au Conservatoire ! Je vais me présenter au conservatoire !!!! »

Et puis je réalise que seul un goëland posé sur un rocher me fait face. Mais le ridicule ne peut m’atteindre aujourd’hui. J’exécute une volte comme pour danser tout en cherchant mes parents des yeux. Ils sont là juste à côté de la panière à linge et se regardent en riant. Ils me tendent les bras et je m’y précipite.

Et puis il avait fallu oublier les effusions, les larmes de joie que seule celle qui les verse peut comprendre à moins qu’elle ne soit accompagnée par ses parents. Il avait fallu relire les mots les uns derrières les autres, les trois têtes penchées sur le miracle et même si j’étais la seule à savoir lire correctement. Après l’euphorie veniat le temps du réel de la projection vers cette invitation. Nous étions le vingt-deuxième jour de la saison du repos. Quand ais-je lu qu’étaient ces fameuses portes ouvertes qui allaient coïncider avec la plus grande épreuve de ma vie ? Ces derniers temps elle était jalonnée de ce genre d’épreuves, mais il me suffisait de regarder la tempe mutilée de Menke pour savoir que le mot épreuve n’était sans doute pas le plus adapté à ma situation. Tout au plus devais-je faire preuve de ténacité pour atteindre mes rêves. Le quarante-neuvième jour ! Vingt-sept jours c’est ce qu’il me restait pour me préparer.

Un gouffre s’ouvrit soudain sous moi en pensant au regard sévère que ne manquerait pas d’arborer le jury. Je n’avais rien d’assez bien à présenter ! Je faisais défiler tout ce que je savais faire toutes les pièces que je jouais, tous les pas que je dansais et j’eus l’impression que la nuit se faisait en plein jour alors que mes parents me regardaient incrédules. Je devais avoir une mine décomposée en comparaison avec la joie que je manifestais quelques minutes auparavant. Comme si elle avait luy dans mes pensées, Tia me pris par les épaules. Et braqua avec bienveillance ses yeux dans les miens.

« Je crois que ça va te demander un peu de travail mais ce n’est pas comme si tu n’avais pas été repérée pour tes qualités… »

Elle avait raison et de toute façon qu’avais-je à perdre ? Elle avait en une phrase rendu la lumière à ce projet fou et je me rendis compte tout à coup que j’étais plus forte que je ne le pensais. Je devais prendre les choses une après l’autre et faire plus que de mon mieux. Simple non ? Il suffisait de me préparer un programme de préparation.

D’abord choisir ce que je jouerai. Ce n’était pas le plus facile, il fallait que je trouve de quoi montrer ce que la musique représentait pour moi et quoi exprimer ce que j’étais. Après tout, il devrait peut-être faire avec. La chose avait beau paraître aisée, je retournais les différents critères dans ma tête sans parvenir à établir un choix d’autant que ma prestation devait durer vingt minutes c’était bien stipulé. Le meilleur de mon travail ! Ces quelques mots avaient le don de me paralyser et d’empêcher mon cerveau de fonctionner comme je l’aurais souhaité. Pourtant il ne me semblait pas que je sois si impressionnable. Après tout j’avais réussi ma représentation aux Sélénites !... Chaque fois qu’il me semblait m’^tre arrêtée à un choix il suffisait d’une minute pour que je le remette en question. J’avais besoin d’aide et je ne connaissais qu’une personne qui puisse m’aider.

Me voilà donc devant la porte de Mathé. Mathé ou en tout cas celui qui se faisait appeler ainsi et qui avait été mon ami. Lorsqu’il n’eut fait entrer, je lui tendis la lettre. Elle valait toutes les explications du monde me semblait-il. D’une main il la déplia et y jeta un œil presque distrait avant de la laisser se poser sur une petite table qui n’était pas encore recouverte de bouteille et de détritus. Mon cœur se pinça mais je tentai de faire bonne figure plantée au milieu de la pièce. Lui, les mains dans les poches d’un pantalon sans forme, me tournait le dos face à la fenêtre.

« Tu ne dis rien ? »

Il était un artiste, il devait bien se rendre compte de ce que cette lettre représentait, mais il ne se retourna même pas.

« Il y a quelque chose à dire ? »

Je sentis du métal dans sa voix, un métal qui arrêta un élan vers lui, un élan qui aurait pu lui dire que cette lettre je la lui devais en partie et je j’étais heureuse de partager ça avec lui. Au lieu de cela je me résignai à lui répondre de la façon la plus détachée possible.

« Non sans doute…
_ Pourquoi es-tu venue alors ? »


Pourquoi chaque phrase me faisait-elle cet effet ? Je ne reconnaissais pas mon ancien ami. Cela avait commencé après le concert aux Sélénites justement. J’avais espéré que ce n’était qu’une passade, mais malgré mes efforts pour supporter ses sarcasmes ou son indifférence, il semblait décidé à me rejeter de sa vie.

« Peut être parce que tu es mon ami et que j’ai besoin de tes conseils ? »

Il ricana, toujours face à la fenêtre.

« Tu n’as besoin de personne. Et puis ce n’est pas moi qui suis invité à une audition… »

Je baissais la tête. Je ne savais plus comment réagir ni quoi répondre. Je me dirigeai vers la table pour reprendre ma lettre. Je la remis lentement dans ses plis avant de me tourner vers lui une dernière fois.

« Bien… Ca m’a fait plaisir de te revoir… »

C’était un crève-cœur mais je n’avais pas envie de le lui avouer. Je me dis que c’était peut-être l’effet de cette lettre qui me faisait me comporter comme une indifférente, un glaçon de l’aristocratie, mais en même temps la boule qui prenait naissance au fond de ma gorge était bien réelle. Je fis volte-face sans hâte et ouvrit la porte pour prendre congé.

« Tu vas y arriver… »

Je me figeai un instant sure le seuil mais je restai face au palier. Il avait tout fait pour que je parte. Je n’allais pas aller à l’encontre de son désir.

« Merci »

Je tirai la porte derrière moi. Dans la rue j’écrasai une larme sur ma joue et respirai un bon coup pour ravaler celles qui avaient l’intention de lui emboîter le pas. Je m’en voulais de cette sensiblerie qui me faisait prendre le moindre événement tant à cœur. J’avais un numéro à mettre sur pied et je devais le faire seule.

Seule avec mon violon. Il était mon radeau après les naufrage et il n’allait pas se dérober à ses devoirs aujourd’hui. J’étais passée brièvement à la maison pour mettre la main dessus et je jouais tout ce que je savais sur le terrasse en contrebas de la falaise, là-même où on répétait il n’y avait pas si longtemps. Abritée des vents, je pouvais y torturer les cordes de mon instrument en toute liberté. Il pleura mes sombres pensées et sa fidélité me fit chaud à l’âme. Alors seulement il se hasarda à me communiquer la bonne humeur que je lui connaissais et qui faisait danser les marins et les catins. Petit à petit les choses se mettaient en place presque malgré moi. Il y avait bien sûr des passages et des transitions à retravailler à améliorer et puis il y avait ces foutues vingt minutes. Et je n’avais pas de montre, je ne connaissais personne pour m’en prêter. C’est en rentrant et en admirant le soir qui descendait sur la ville que l’idée me vint. Il suffisait de me caler sur un des nombreuses horloges qui ornent le moindre toit de quelque importance du moindre bâtiment qui veut montrer un peu de standing. Ce fut donc le cœur plus léger que je regagnai la maison.

La nuit ne me fut pas très profitable mais j’avais maintenant que le plus dur était derrière moi. Il était temps de travailler ce que j’avais en tête. Les jours qui suivirent je les passai à jouer, jouer, jouer et danser. J’avais été investir dans un peu de papier et d’un crayon afin de noter les idées un codage personnel de certains passages que je devais approfondir. Je me disais que je devais avoir appris ça durant ma vie d’avant mais je n’en avais aucun souvenir. D’ailleurs cela me causait un peu de souci. Je me demandais jusqu’à quel point mon ignorance de certains aspects de la musique n’allait pas me porter préjudice. Mais je ne me laissais plus arrêter par des pensées négatives.

*Ils m’ont invitée, je ne dois pas être si mauvaise… Travaille et tu vas y arriver. *


Le soir je rentrais éreintée et je rendais grâce à mes parents e m’épargner de participer aux tâches traditionnelles de la famille. Petit à petit mes efforts commençaient à payer. La motivation que représentait ma future audition me permettait de m’acharner sur des mouvements et des doigtés dont j’avais repoussé jusque là l’apprentissage. De même les aiguilles de la ville marquaient petit à petit les vingt minutes fatidiques.

Dix jours avant l’échéance j’étais passé glisser une feuille sous la porte de Mathé. Outre m’inquiéter de sa santé je lui décrivais ce que j’avais prévu. Je ne sais pas pourquoi j’avais fait ça. Ca m’avait paru évident mais les arguments rationnels étaient pu nombreux. Peut-être que ses derniers mots avaient laissé une étincelle d’espoir quand-à notre relation ? Par contre je n'avais pas voulu montrer quoi que ce soit à mes parents: peut être un peu de superstition ou la peur de na pas lire assez d'encouragement qui m'empêcheraient de tout recommencer...

Au fil des jours je me sentais de mieux en mieux. Seul restait le souci de ma tenue de scène. Je n’en avais en gros qu’une et je me demandais si elle ferait l’affaire. Je tentais de m’imaginer le regard du jury sur les candidats de mon espèce. Parfois je les imaginais bienveillants, mais souvent il me jugeait comme une pauvresse sans culture ce que je ne pouvais nier être.

Ce fut comme si le couperet de la guillotine tombait sur le calendrier. J’y étais. Ce jour tant attendu me prenais comme une marionnette. J’avais l’impression de ne plus être maîtresse de mon destin, de mes actes de mes pensées. Par bonheur, j’avais tout préparé la veille. Malgré son âge et les épreuves endurées, mon étui était lustré et à l’intérieur, le verni de mon violon brillait autant qu’il pouvait. Certes pas comme un instrument de concert digne de ce nom, mais c’était le mien et je l’aimais. J’avais avalé un frugal déjeuner avant d’embrasser mes parents et de monter vers le conservatoire.

Mes membres me semblaient lourd et sans énergie. Déjà je tremblais de ne pas retrouver leur tonus et leur vivacité avant ma prestation. De temps à autre je consultais l’enchainement que j’avais écrit sur un feuillet que je ne remettais plus dans mon étui tant j’étais obsédée par la peur d’oublier quelque chose. Je ne me souvenais pas avoir déjà pénétré dans la ville haute et je m’attendais à être refoulée à peine arrivée aux portes. Mais non, et à l’entrée de la cité du conservatoire, la vue du cachet et de ls signature de son directeur firent merveille pour m’ouvrir toutes les portes. C’était bien une cité dans la cité. Lorsque j’y pénétrai par des jardins luxuriants une enchevêtrement de passages et de bâtiment me donna le vertige. Comment allais-je me retrouver là-dedans ? Je jetais des yeux inquiets autour de moi et avisai un jardinier qui fort heureusement me donna la direction générale à emprunter. A mesure que j’approchais de mon but je rattrapais d’autres artistes, à en croire leur mise ou l’étui qui ne les quittait pas plus que le mien. Certains avait l’air aussi perdus que moi et cela me rendit un peu de courage, tandis que d’autres emblaient être comme chez eux. Des étudiants déjà admis ?
Revenir en haut Aller en bas
http://les-moissons-du-ciel.forumactif.com/
Elikia Lutyens
Prince Compositeur

avatar

Messages : 297
Fiche : Stay Focused & Extra Sparkly ★
Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
Influence : 746
Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Dim 29 Avr - 16:49

Tout bien considéré, du haut de ses courtes vingt-cinq années d’existence, il n’y a pas grand-chose qui distingue Elikia Lutyens de la plupart des étudiants du Conservatoire. S’il avait l’idée de se débarrasser un jour des élégants, vifs et fantasques costumes sur mesure pour lesquels il dépense une fortune en toute occasion, il se fondrait aisément dans la masse. A ses débuts en tant que professeur, on le confondait sans cesse avec ses élèves, et pour cause : encore aujourd’hui, les personnes à qui il enseigne ne sont pas beaucoup moins âgées que lui. Et c’est sans parler de sa petite taille, de sa gueule de môme, de ses grands yeux toujours émerveillés et de la largesse insouciante de ses sourires. Elikia, c’est l’enfant terrible devenu roi du Conservatoire.
Mais l’histoire de sa réussite appartient déjà à une autre génération. Il n’y a pas si longtemps, pour décrocher l’une des très, très rares aides boursières qu’accordait l’école, il fallait bien sûr faire preuve d’un certain talent mais surtout compter sur un carnet d’adresses étoffé et être prêt à beaucoup de peines et sacrifices massivement étrangers à l’Art en tant que tel. En d’autres termes, impossible de faire sans un lot très divers de dégoûtants derrières à lécher – dans tous les sens du terme, excusez la précision. En public, on louait les hauts-faits, les aptitudes brillantes et le travail acharné de ces jeunes parvenus, mais Elikia comme quelques autres initiés connaissait par cœur les coulisses de cet écœurant spectacle. Quelles leçons en devait-on tirer ?
L’art aussi, c’est un business. Un grand commerce institutionnalisé, avec ses puissants, leurs favoris du moment, ses petites mains qui travaillent dans l’ombre et ses consommateurs cibles (qui souvent, on ne sait trop pourquoi, aiment encore à se prétendre comme de bons princes offrant la piécette à leurs bouffons). Mais qui a besoin d’une piécette quand on a le monopole du carrefour économique de la Ville que représente en réalité l’Opéra ? Le mécénat a ses vertus, c’est certain, mais le Conservatoire engrange depuis toujours de fabuleux bénéfices, à chaque spectacle de ses Maîtres, où les gens se ruent par cohortes pour rire et pleurer selon les désirs des comédiens et des metteurs en scène.

Et c’est pourquoi y entrer n’avait jamais été une mince ou glorieuse affaire, jusqu’à récemment. Deux ans plus tôt, Elikia avait réaménagé le système de bourses : en fait, il l’avait pleinement officialisé et réglementé avec une absolue rigueur. C’est généralement ce qui se passe quand un socialiste arrive au pouvoir, après avoir fait bien du bruit et craindre la dissolution des mœurs : ça réforme. Ça normalise, ça ordonne, ça planifie, ça limite. Plus que tout en politique, Elikia aimait la clarté de l’administration, que tout se déroule en suivant des lois entièrement rationnelles, dictées par l’intérêt général (et non plus par une petite clique d’anarchistes corrompus, vénaux et libidineux).
Cela ne signifie donc pas, bien sûr, qu’il est aisé de venir faire ses études au Conservatoire, à moins d’être assez fortuné pour payer les frais d’inscription. Les épreuves de sélection des boursiers requièrent beaucoup de travail, et le nombre de places accordées dans chaque domaine d’enseignement varie chaque année selon le budget et les réclamations des directeurs de départements. Néanmoins pour de nombreux jeunes gens d’humble condition, le rêve était finalement rendu possible. Cette fois-ci, en Musique et Arts de la Scène, le ratio d’admissibilité pour cinquante-cinq candidats en lice était de près d’un quart – un pourcentage relativement généreux.

Cinquante-cinq candidats, cela représente aussi pour le jury cinq longues journées d’audition, de onze heures chacune et autant dire qu’à la fin de la semaine, certains professeurs avaient du mal à rester éveillés devant des prestations pas forcément époustouflantes. En fin de course, à vrai dire, la cadence est telle qu’on ne sait plus très bien déterminer ce qui est époustouflant ou non, de toute façon. A l’heure de nommer les futurs examinateurs, tous les enseignants de l’école retenaient secrètement leur souffle, car on avait beau le supplier, le Premier Maître n’admettait jamais de désistement pour ce genre de rendez-vous.

D’ailleurs, les volontaires sont souvent rares. Seule Carol Doherty, amie proche d’Elikia, chorégraphe et maître à danser, donne toujours sa participation pour acquise, en dépit de ses humeurs taciturnes. Ce jour-là, il est assis comme ses trois autres collègues au premier rang du public au Théâtre de la Serre (ou simplement « la Serre », pour les intimes).
L’endroit est idéal pour le déroulement des auditions : bucolique, avec un cadre intimiste, il en impose moins que les nombreux autres petits théâtres du Conservatoire, remarquables souvent pour leur faste. Cela ressemble à un grand jardin d’hiver, l’architecture est en verre, soutenue par une armature métallique, et c’est pourquoi on le privilégie pour les petits spectacles donnés pendant la Saison du Repos. Le reste de l’année, le cagnard enserre ses anneaux brûlants autour de l’édifice et la chaleur devient trop suffocante pour s’enfermer là pendant plusieurs heures. En attendant, on y conserve une petite collection de plantes tropicales, de bougainvilliers, de jasmins et de florissants frangipaniers, aux parures semblables à des étoiles lumineuses et sucrées, outre les habituels palmiers, clémentiniers, dattiers à fruits noirs et jaunes ou autres hibiscus, lauriers roses et agapanthes. Toutes ces plantes, généreusement épanouies, cernent la scène et le public et les confinent dans un silence végétal.

Il est treize heures, c’est la fin de la pause déjeuner. En ces jours de portes ouvertes, les élèves et toute sorte de visiteurs curieux sont invités à assister aux performances, mais sont priés de faire preuve d’une parfaite discrétion. Ils s’en reviennent avec enthousiasme, le ventre plein après avoir mangé dans un quelconque petit restaurant ou café du campus, et passent les portes de la Serre sous l’œil vigilant d’une Prieuse voilée d’un foulard rouge, Sœur Naia, et de sa collègue à l’épaisse chevelure noire, Sœur Salem. La mine de la première est stoïque, indéchiffrable, la seconde a l’apparence plus cordiale, énergique, et un regard qui trahit un fort tempérament.
Quant aux membres du jury, ils ont retrouvé leur place derrière le long bureau qu’ils partagent devant la scène – et les candidats ont tout intérêt à avoir fait de même dans les coulisses, car les portes du théâtre vont fermer d’une minute à l’autre. Il avait été demandé à chacun d’être présent dès huit heures du matin, au cas où les listes de passage devaient se modifier au cours de la journée. Malheureusement, les absences étaient fréquentes tous les ans : les concurrents n’obtenaient pas toujours de congé de leurs patrons quand ils travaillaient ou se sentaient simplement intimidés à l’idée de se présenter devant les autorités intellectuelles de la Ville. Certains ne savaient même ni lire, ni écrire, et ne voulaient pour rien au monde exposer cette honte en public. Elikia le regrettait, car après tout, des cours de rattrapage étaient toujours organisés d’ici la fin de l’année scolaire, à la Saison des Forges, et se poursuivaient pour les plus assidus pendant les grandes vacances, jusqu’à la rentrée. Toutefois, il devait bien reconnaître que les entretiens, notamment avec les professeurs les moins convaincus par le projet, ne se passaient pas toujours aussi bien qu’il l’aurait voulu…

Parmi le jury, la menace la plus importante qui a plané toute la semaine sur les candidats n’est autre que Sérafine de Saint-Juste, compositrice, violoncelliste virtuose, qu’Elikia avait acceptée dans les rangs des examinateurs, comme promis à l’élite conservatrice de l’école qui s’offusquait d’être souvent éloignée des débats et des décisions. La langue assassine de Sérafine a déjà fait son œuvre ce matin-là, écœurée par les petits airs de chiots meurtris des jeunes gens qui défilent à la queue-leu-leu dans ce théâtre depuis plus d’une quarantaine d’heures maintenant. Elle est visiblement au bout de sa patience, quoi qu’encore altière et très élégante, les cheveux noirs tirés en arrière en un chignon impeccable et les yeux assombris de khôl.
A sa gauche siège un vieil homme à la barbe somptueuse, habillé d’une longue tunique orange brodée, Chandra Naidu, dont la moustache semblait frisotter d’agacement chaque fois que sa voisine se permettait une pique ou une moquerie pendant l’entretien d’un malheureux candidat. Il a une voix forte et profonde – c’est un acteur et un chanteur d’opéra – l’œil bleu, très vif, et s’il semble s’être fait une spécialité des commentaires francs, sans arabesques ni délicatesse, cette espèce de rudesse payait toujours par la précision et l’intelligence de ses conseils.  

A la droite de Sérafine, se tient en personne Catherina Damoroff, la célèbre pianiste et coqueluche des salons de la belle société – un oiseau rare qu’on s’attend peu à croiser dans les couloirs du Conservatoire, et encore moins dans un jury soumis à l’obligation de siéger pendant cinq jours entiers du lever au coucher du soleil. C’est une joyeuse insouciante, dont la passion pleine et entière pour son art laisse Elikia souvent admiratif… du moins quand elle ne s’en sert pas comme excuse pour négliger ses devoirs de Maître à l’égard de l’école. Cette mauvaise habitude qu’elle a prise de déserter ses propres salles de cours et de laisser ses élèves en plan sans même prévenir le mettait douloureusement mal à l’aise. En tant que directeur, il y a belle lurette qu’il aurait dû lui adresser un blâme et la mettre sur la sellette. Il n’a pas pour coutume de garder des professeurs pour leur seul prestige : s’ils ne prenaient pas la peine de transmettre leur savoir-faire, ils n’avaient pas leur place au Conservatoire. En tant qu’ami, en revanche, il n’avait encore jamais trouvé de bonne façon d’évoquer le sujet avec elle.
Pourtant, Catherina a à cœur de dénicher de nouveaux talents, quelle que soit leur extraction sociale, elle sait l’intérêt au moins pour la musique de rassembler et d’éduquer ces jeunes artistes. Mais elle manquait toujours à sa tâche. Elikia l’avait fait venir à ces auditions en brandissant une obligation tout ce qu’il y a de plus officiel. Elle se serait bien sûr exposée à des sanctions prévues par le règlement en cas d’absence, mais cela, c’était l’usage. Il ne lui avait bien sûr pas dit en face qu’il espérait la voir comprendre l’importance de son rôle ici et renouer avec ses responsabilités à la fin de ces portes ouvertes, parce qu’une dispute entre eux aurait pu nuire aux personnes auditionnées. Mais il devra lui en toucher un mot ou deux, subtilement, une fois que tout serait fini. Il serait intolérable et contre ses principes de lui accorder éternellement de pareils privilèges… Il s’en ferait presque des ulcères.

Il est normalement assis auprès d’elle, sur le banc des juges, ainsi que de Carol Doherty, qui s’occupe pour le moment à pousser un soupir à fendre l’âme en jetant un œil fatigué à sa montre à gousset. Même pour les gens de bonne volonté comme lui, cette semaine n’est décidément pas une sinécure. La peau olivâtre, les lèvres redessinées généreusement par un rouge à lèvres sombre, la chorégraphe laisse comme toujours son genre à l’interprétation, vêtue cependant d’une blouse blanche qui dénude ses larges épaules et d’une longue et sobre jupe noire. Ses cheveux corbeau, fluides, s’écoulent dans sa nuque et il bat nonchalamment des cils en attendant le retour de son ami princier qui brille pendant ce temps par son absence. Elle ne s’en inquiète pas outre mesure : il y a des années déjà qu’elle s’est accoutumée à le voir apparaître soudain et disparaître dans la minute, comme une sorte de petite tornade ou de fusée hyperactive. Il n’a jamais été capable de rester en place où que ce soit s’il n’était pas énergiquement occupé à quelque chose. Carol échange un regard las avec Catherina et pousse un immense bâillement qu’elle abrite poliment derrière sa main.

Finalement, le garçon surgit des coulisses du théâtre, adressant de derniers remerciements à un membre du personnel, les mains chargées d’un plateau de thé avec du sucre, du lait et des tasses pour chacun des professeurs. Il avait fait livrer aux candidats un chariot de sandwichs et de boissons, pendant l’heure du midi, et personne n’avait vu d’inconvénients à ce qu’il subtilise de quoi réconforter son équipe au bout du rouleau.
Au passage, il avait serré quelques mains de petits concurrents nerveux, distribué des sourires encourageants et signé quelques autographes, et c’est avec une certaine satisfaction qu’il glisse les tasses fumantes sur la table, couvant l’assemblée d’un regard brillant.

« Du thé blanc vanillé ! Il est excellent, ça devrait nous donner un coup de fouet. Hauts les cœurs, les amis, plus que quelques heures avant la délivrance ! »

Il affiche peu sa fatigue, quant à lui, en regagnant sa place d’un pas souple et dansant, mais il se traîne quelques valises sous les yeux, lui aussi, que tout l’éclat de son regard et l’art de son maquillage ne peuvent parfaitement masquer. En dehors des auditions, sa nouvelle fonction lui impose de se lever tous les matins vers quatre ou cinq heures, autant que possible, pour vérifier et valider les Unes de la presse qu’on étale sur son bureau pendant la nuit. Cependant, cette semaine de portes ouvertes dédiée à la sélection d’élèves boursiers, c’est son œuvre, et il ne peut pas se permettre de tirer une tête de six pieds de long : c’est à lui de tirer son équipe en avant.
Son apparence est d’ailleurs aussi soignée qu’irréprochable. En ces circonstances, il sait pertinemment que toute démonstration de luxe trop ostentatoire serait susceptible de contrarier ou peut-être d’intimider les candidats. Aussi avait-il joué la carte de la simplicité… dans la mesure du possible. Car simplicité n’est pas non plus défaut de fantaisie. Il est vêtu d’un costume rose dragée deux pièces, avec une simple chemise blanche et un foulard crème, dénoué autour de son cou, à l’intérieur de sa veste. Son revers cranté est assez large pour accueillir un flamand rose brodé de fils framboise, blancs et dorés, ainsi que quelques motifs fleuris qui s’étendent jusqu’au bas du pan opposé de son veston. Pour seul bijou, il s’est autorisé une très fine chaîne dorée pour retenir ses lunettes rondes, qui rappelle le relief brillant et métallisé des broderies. Ses cheveux crépus bouffent fraîchement sur sa tête, parfumés d’huile de coco.

Composant sur son visage un air de parfait enthousiasme, très confiant sur son allure, il s’assoit à sa place entre Carol et Catherina et se sert une bonne cuillère de sucre dans son breuvage en même temps que chacun le remercie et adopte une tasse au fumet réconfortant. Il s’adosse dans sa chaise et chasse la vapeur de son thé d’un souffle paisible.

« Les Saints nous préservent d’une nouvelle cacophonie, soupire près de lui Carol, avec emphase, la percussionniste de tout à l’heure m’a fusillé les tympans…
Ah oui ! Une vraie terreur ! »
s’exclame Elikia en lançant en l’air un rire vif et sonore, comme un feu d’artifice sur un champ de foire. Puis, s’accoudant sur la table, il soupire à son tour et promène un œil pétillant sur son registre. « J’en tremble encore. Elle ressemblait à un délicieux petit monstre de l’apocalypse et elle y mettait tant d’énergie et d’enthousiasme, c’était adorable.
Heureusement,
susurre Sérafine en lui glissant un regard de biais, ce ne sont pas des critères déterminants dans le choix de nos élèves, n’est-ce pas ?
Non, hm. Non, bien sûr… »

Le garçon grimace et en se dandinant un peu d’embarras, visse son regard sur son écriture serrée, aux lettres noires régulières et élancées. Pendant que Chandra prend aussitôt l’initiative de confronter sa collègue et de défendre les talents particuliers de cette fameuse percussionniste, la moustache hérissée de désapprobation, Elikia met le doigt dans son registre sur le nom de la prochaine performeuse.
Zaïra Pichardo.
Il sourit doucement. Il se souvenait avoir écrit personnellement à cette jeune fille. Ces dernières semaines, on n’avait cessé de lui en parler et même le Prince Egidio la lui avait chaudement recommandée. Il se tourne alors vers Carol et referme délicatement sa main sur la sienne pour attirer son attention.

« Allons, console-toi. La prochaine devrait te plaire, c’est une danseuse… Et une violoniste tout à la fois, apparemment. Un sacré programme. Les Sélénites et aussi Madame Cooper de L’Octo m’en ont dit beaucoup de bien. »

Le chorégraphe lui emprunte le registre, silencieusement intéressé, et Elikia en profite pour serrer sa tasse chaude entre ses doigts et porter à ses lèvres son doux breuvage vanillé. En même temps, il observe le profil pensif de Catherina, à sa gauche, dont le nez d’oiseau, un peu pointu, donne quelque chose de piquant à l’ensemble de son visage entre les cascades bleues de ses cheveux. Il lui sourit quand elle croise finalement son regard.

« Alors, Cat, et toi ? Tes oreilles ont survécu aux féroces assauts de cymbales de tout à l’heure ? »

Une façon comme une autre de s’enquérir de son humeur, avant que les auditions ne reprennent. Les Prieuses, aux portes de la Serre, s’occupent déjà de faire rentrer les derniers retardataires avant de fermer définitivement les accès.
Revenir en haut Aller en bas
Catherina Damoroff
Excelsien(ne)

avatar

Messages : 71
Fiche : Ici ✩
Vice : Inconstance
Faction : Conservatoire
District : Virtua
Influence : 449
Occupation : Pianiste
Disponibilité : A peu près tous les jours

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Sam 12 Mai - 16:43

- Sois courageuse.

Catherina avait croisé son regard dans le miroir, alors qu’elle murmurait ces mots à son reflet, tentant de bomber le torse dans une posture plutôt ridicule pour la silhouette frêle de la pianiste.

A l’orée de ces jours d’examens, un poids immense courbait ses épaules, une barre de fer lui nouait l’estomac d’une façon fort désagréable. Ces impressions n’étaient pas habituelles à la femme, mais surgissaient fugitivement depuis qu’elle avait appris qu’on requerrait sa présence à ces fastidieuses auditions.

Et pas un simple « on », c’était Elikia. Toujours son prénom, car elle ne pouvait se résoudre à penser à lui en termes de Prince, par trop étrangère à toutes ces formalités assommantes, même si jamais elle ne lui aurait manqué de respect.

Ses amis, en tout cas ses proches, elle les comptait sur les doigts d’une main, et elle appréciait le jeune homme, même si depuis qu’il avait accédé à ce poste les préoccupations qui l’entouraient étaient bien moins amusantes que du temps où il n’était qu’un membre du Conservatoire, comme on en fait tant d’autres, et pas une figure en vue de leur cité.

En ce sens, au nom de leur amitié, elle ne se voyait pas refuser. C’était absurde, mais ce seul fait la retenait de partir en vrille une nouvelle fois. Si elle avait été sensée, son garde-fou aurait sûrement été l’épée de Damoclès qui planait au-dessus de sa tête, quant aux sanctions si elle ne s’acquittait pas de cette tâche.

Son sens des priorités avait toujours paru douteux au commun des mortels, mais si son esprit papillonnait comme à son habitude d’idée en idée, Catherina s’était pourtant parfaitement rendue compte que quelque chose clochait, sans comprendre exactement de quoi il retournait.

Ses absences avaient du mal à passer inaperçues, tout autant que son inconstance, mais elle sentait croître une certaine gêne quant à celles-ci, qui au lieu de la rapprocher de ses devoirs, l’en éloignait encore davantage. Le jugement d’autrui la troublait, et lui semblait aussi affamant que si on lui avait passé des chaînes.

Or, peut-être était-ce son imagination, mais elle avait l’intime conviction que ses frasques pesaient de plus en plus lourd dans la balance de ses relations avec ses collègues.
L’artiste savait bien ce que certains pensaient sans le dire tout haut : qu’elle était sotte, sans constance, indigne de confiance.

Son reflet cilla, et elle lui envoya un regard interrogateur.

L’était-elle ? Loin s’en faut, à son avis, mais s’en serait-elle rendue compte si c’était le cas ?
Catherina bailla. De nervosité, et de fatigue. L’ennui la prenait déjà, dès lors qu’elle songeait à ces heures interminables à écouter de jeunes personnes, leurs cœurs débordants de l’espoir de faire leurs preuves. Bien que la pianiste aimât repérer de nouveaux talents, elle ne voyait rien de plus assommant que de subir au lieu d’aller choisir soi-même dans les faubourgs.

Elle l’aurait bien proposé à Elikia, mais cela paraissait bien trop fastidieux, tout autant que ridicule : voir débarquer les grands pontes du Conservatoire dans les tavernes et les bouges aux petites scènes aurait fait un tollé.

Catherina ne put s’empêcher de rire à cette idée, la vision déjà nette dans son esprit, et secoua la tête, se détournant du miroir, passant une main dans ses longues mèches céruléennes.
La nuit était déjà avancée, et les auditions commençaient le lendemain. Depuis le temps qu’elle donnait des représentations, le sommeil était devenu un doux rêve, elle était donc chiche d’une insomnie de plus.

Il lui faudrait être attentive, sans quoi Elikia en serait sûrement déçu. Pour une fois, elle se jura de faire bonne impression, même si demeurer assise si longtemps tenait du domaine de l’impossible à ses yeux.


Et pourtant elle y réussit. A peu près.



Vêtue de la tenue la plus sobre qu’elle avait pu débusquer sans ses placards, une robe d’un blanc ourlé d’un jaune canari criard, accompagné de pendants d’oreilles qui lui arrivaient quasiment aux épaules, et dont on se demandait comment, en les portant, la pianiste arrivait à garder la tête droite, Catherina se présenta pimpante et prête à en découdre…

… Mais son bel enthousiasme fondit petit à petit.

D’abord, à cause des terribles représentations qu’elle dû supporter, même si Catherina n’était pas une personne cassante. Elle trouva dans chaque mauvaise note le prétexte d’une remarque légère et d’un sourire, de sa voix toujours claironnante.

Petit à petit, cependant que les remarques de Sérafine de Saint-Juste égrénaient les secondes, la pianiste perdit de sa verve habituelle pour rentrer dans un repli songeur.

Elle répondait aux piques de la violoncelliste par des regards blasés, des roulements d’yeux ostentatoires, ou un tapotement nerveux du bout de ses ongles vernis. Catherina craignait, si elle faisait de l’esprit, de se prendre une volée de bois vert qui ne lui aurait donné qu’une envie : se lever, et partir.

Les personnes si étroites d’esprit l’avaient toujours profondément agacées.

Si elle-même, égérie du Conservatoire, on avait su le milieu si médiocre dont elle venait, et le fait que seul l’aide d’un mécène croyant en elle lui avait payé ces études fort couteuses, elle était certaine de s’attirer le mépris suprême de Saint-Juste. Et c’était bien là le problème : elle voyait dans chaque nouvelle tête qui se présentait devant le jury, le reflet de l’adolescente qu’elle avait été, dans Sérafine les jugements qu’elle avait du supporter jadis. Prendre ses jambes à son cou, devenait alors, pour Catherina, une idée tout à fait tentante.

Aussi, pour ne pas contrarier Elikia dans ce qui était son projet, sa réalisation, et qui devait tant lui tenir à cœur, la pianiste se fit violence pour rester dans un retrait qui n’était pas de son tempérament habituel.

Ses deux autres collègues, notamment Carol, rentrait dans la case des gens que la pianiste appréciait. Mais elle ne leur adressa que peu la parole, se concentrant davantage sur les différents aspirants qui se présentaient à eux.

Les heures défilèrent rythmées par une cadence tantôt dissonante, tantôt d’une harmonie chez certains auditionnés que Catherina se plut tout de même à relever.

Midi passé, et bientôt 13h, la pianiste dédaigna le repas, préférant se dégourdir les jambes le temps que la pause déjeuner n’arrive à son terme. Sa flamme habituelle laissant place, alors qu’elle reprenait place à la table des jurys, à la moue d’une enfant boudeuse.

Elle regarda entrer Elikia, le suivant du regard, inspirant le fumet du thé qu’il apporta avec lui, admirant presque la vigueur encore entière dont il faisait preuve. Elle aurait aimé, bien sûr, s’en inspirer, lui être au moins un peu semblable dans l’énergie qu’il mettait autant dans la musique que dans ce qu’il entreprenait en politique.

Mais voilà, elle, pour supporter cela, elle ne put que jouer à la poupée de porcelaine, silencieuse et scrutatrice, sa belle gueule et l’aura de sa renommée faisant le reste.

Elle songea avec ironie que c’était à peu près tout ce qu’elle avait à faire dans les salons où on la conviait : sourire et se taire. Comme un bel objet que l’on expose.

Elle savait pertinemment que ce n’était pas ce que souhaitait Elikia, mais elle ne pouvait s’engager comme lui, à ce point. Cela semblait si viscéral pour lui, et pour elle, si oubliable, qu’elle aurait voulu pouvoir lui décrire le gouffre qui séparaient à présent leurs deux visions des choses, à quel point toutes ces auditions lui étaient assommantes, presque douloureuses, et ces jeunes gens la tiraient vers un passé dont elle voulait oublier jusqu’à l’existence. A quel point, enfin, il n’y avait qu’au nom de leur amitié qu’elle se donnait tant de peine.

Cependant, Catherina ne voulait pas contrarier le jeune homme en ce jour si spécial, aussi, elle mit un instant à se tirer de ses pensées quand il s’adressa à elle.

Tournant son regard gris vers le sien, elle lui adressa un sourire, un peu moins flamboyant qu’à l’accoutumée, ses lèvres ourlées de bleu qui rappelait la couleur de ses cheveux se relevèrent en une moue :

- C’était… Particulier. Cette fille devrait apprendre à gérer sa force avant de toucher de nouveau à un instrument. Elle en tirait un son à réveiller les morts. Elle devrait plutôt s’essayer aux marches militaires.

Glissa-t-elle, ajoutant à son ton une certaine causticité.

- Une danseuse, et une violoniste tu dis ? Je me demande bien comment on peut arriver à s’agiter autant tout en tirant à des cordes un son juste. Enfin, ça promet un spectacle intéressant. C’est innovant au moins.

Catherina hocha légèrement la tête, semblant relever ce point comme le plus important de tous : intuition, création, innovation. Si on excluait le travail acharné qui allait de pair, c’était pour elle la base de l’art.

Elle jeta un coup d’œil incertain vers les échanges entre Chandra et de Sérafine, mais préféra ne pas s’en mêler : prudence est mère de sûreté.

A la place, elle se mit à un enrouler ses mèches autour de son index, calmant l’impatience d’une de ses jambes, et inspirant profondément dans l’espoir que les effluves du thé l’apaisent.

Son regard se braqua obstinément devant elle, avide de trouver quelque chose pour le divertir. Cette audition portait tant sur ses nerfs, qu’une nouvelle cacophonie entraînant les remarques caustiques de Saint-Juste risquait bien de la mettre hors d’elle.
Revenir en haut Aller en bas
Zaïra Pichardo
Excelsien(ne)

avatar

Messages : 553
Fiche : Zaira
Vice : Impulsive
Faction : Citoyens
District : Portuaire
Influence : 1080
Occupation : Violoniste danseuse

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Dim 13 Mai - 9:55

Requête:
 

J’avais passé la matinée comme une lionne en cage. Tantôt assise sur le premier banc disponible immobile et le regard fixe la prestation que j’avais prévue se déroulant sous mes yeux et mon étui serré contre moi comme un objet qui pourrait me rassurer. Plus le temps passait plus j’avais l’impression de ne plus rien savoir faire. Je regardais ma main gauche, celle qui se devait d’être la plus agile la plus souple et la plus déliée. Elle n’allait pas ma trahir hein ? Et puis soudain je me levais et commençais à faire les cent pas dans le peu d’espace que les loges bondées de candidats, pouvait m’accorder. Le précieux écrin à bout de bras ou encore collé contre moi comme un nouveau-né dans les bras de sa mère. Cette fois c’est mes jambes que je soupçonnais de vouloir me trahir. De loin en loin de faisais quelques exercices de réveil musculaire et d’assouplissement pour ne pas être prise au dépourvu. Si seulement je savais quand je passerai ! De loin en loin, une voix criait un nom et une injonction à se présenter en coulisse. A chaque fois je sursautais et pour peu que le nom appelé avait la même sonorité que le mien, mon cœur s’emballait de façon déraisonnable. Au bout du compte j’avais fini par désespéré que ce soit enfin mon tour.

« Madame ! S’il vous plait !..."

Une femme aux allures austères et les bras chargés de papiers traversait le couloir.

« Est-ce que vous sauriez à quel heure je dois passer ?... »

Elle me dévisagea des pieds à la tête avant de me répondre.

« Non Mademoiselle. Il est rare que les horaires soient respectés. On a un ordre de passage, mais c’est tout. Vous êtes ?
_ Zaïra Pichardo"


Je triturai nerveusement entre mes doigts, le pan de ma tenue de scène tandis qu'elle baissais les yeux sur ses listes.

"_ Voyons… Pichardo, Pichardo… Ah ! Oui ! Voilà ZaÎra Pichardo. Danseuse violoniste… »

Elle me rejeta un œil curieux.

« Vous avez le temps, je ne crois pas que vous puissiez passer ce matin. Mais restez prête au cas où… Si jamais certains ne se sont pas présentés ou se sont découragés… Voilà… »

Elle m’adressa un petit sourire d’encouragement.

« Merci… »

Il ne me restait plus qu’à patienter, encore et encore. Se décourager ! Qui pouvait se décourager avant d’être passé et après avoir été invité à participer aux auditions ?! Je repensai au terriblement faible nombre d’élus qui seraient désignés à l’issue de ces journées de sélection. De toute façon, il n’y a qu’une chose à faire, donner le meuleur de moi-même comme si c’était la dernière fois que je dansais et jouais. D’ailleurs n’est-ce pas ce que je faisais à chaque prestation ? Si bien sûr mais aujourd’hui était tout de même un jour spécial, une occasion qui ne se présentait pas tous les jours…

On ne pouvait pas se tromper, la lumière qui nous parvenait marquait la course du temps et la demi-journée approchait inexorablement. La femme que j’avais prise pour une secrétaire semblait devoir avoir raison. J’avais trouvé un coin un peu à l’écart pour ne pas perdre ma concentration. J’avoue que les autres, je ne m’en préoccupais pas et chacun semblait en faire autant. Un peu plus tôt dans la matinée, une fille avait hurlé et réveillé tous ceux qui semblaient vouloir reprendre des forces ou économiser leurs nerfs.

« Mon chausson ! Mon chausson ! »


La pauvre ne parvenait pas à remettre la main sur ses chaussons de danse. La plupart restèrent indifférents à son agitation fébrile tandis que les mains comme des feuilles de papier froissé retournaient tout ce qui passait à sa portée pour retrouver ses ballerines. La pauvre ! Je ne pouvais pas me résoudre à l’abandonner dans sa détresse même si je n’avais pas la tête à ça. Je m’étais approchée d’elle avec un garçon qui avait laissé ses partitions sus son banc. Il m’avait envoyé un regard qui en disait long sur sa compassion pour la danseuse. On n’avait pas cherché longtemps. Les précieux chaussons étaient dans le sac de la fille qui se confondit en excuses…

Mais pour l’heure je m’étais replié sur mes pensées et mon unique but en cette journée. Un murmure courut parmi les candidats restant tandis qu’une silhouette passait furtivement dans les passages qu’apparemment il connaissait bien. Mais je ne bougeai pas. C’était sans doute une célébrité, mais courir après une poignée de main furtive ou un autographe serait pour un autre jour… Le garçon qui m’avait aidé à chercher les pointes de la fille s’assit près de moi et tourna son visage vers le mien, presqu’intrusif.

« C’était Elikia Lutyens. Il a l’air très sympa. »

Je sursauté au nom qu’il venait de prononcer mais me repris immédiatement.

« Le prince Compositeur ?
_ Non ! Le premier Prieur !... »


Je le fusillai du regard tout en admirant sa capacité à garder un peu d’humour alors que sa vie comme la mienne devait se jouer aujourd’hui.

« T’es un peu tendue hein ?
_
_ Tiens je t’ai rapporté ça. C’est lui qui nous les a fait porter.»


Il sorti sa main cachée par son propre corps tenant un morceau de pain autour d’une tranche de fromage et deux figues. C’était exactement ce qu’il me fallait pour reprendre des forces sans m’alourdir.

« Merci. C’est quoi ton nom ? »
« _Alex Batista . Et toi?
_ Zaïra Pichardo
_ Je crois que j'ai vu mon nom après le tien sur le liste..
Il ne nous reste plus beaucoup de temps je vais te laisser te concentrer.»


Il me fit un clin d'oeil.

"Je suis sur que tu vas tous les épater."

Il ne m'avait jamais vue en prestation, mais c'était gentil de sa part.

« Je te souhaite la même chose! »

Je lui adressai un sourire encourageant. En tout cas la superstition des gens du spectacles qui voudrait que souhaiter bonne chance porte malheur ne le touchait pas.

« Bonne chance Alex Batista ! »

Il disparut bien vite, me laissant avec mon casse-croute que je mâchai lentement. Je pensais au Prince Compositeur et me demandais comment ça se passerait pour Alex. Je me demandais si on se reverrait. Quelque chose me disait qu’il méritait d’être sélectionné. Les quelques mots qu’on avait échangés m’avaient fait du bien. Peut être que j’aurais dû plus aller vers les autres pour évacuer les autres… De toute façon, il était trop tard pour ça, si j’en croyais la femme de tout à l’heure mon tour n’allait pas tarder.

Il y a des choses comme ça, on se demande si on est impatient ou si l’on a envie de les différer. Comme si mon être avait la prémonition de l’approche de mon tour, je commençai à sentir l’angoisse du trac monter en moi. Mes jambes commençaient à se transformer en mèches de coton et mes mais se tordaient en tremblant autour de la poignée de mon étui. Est-ce que les animaux que l’on mène à l’abattoir ressentent ça ? Pourtant, ce moment, je l’ai espéré, je l’ai rêvé si souvent ! Ce n’était pas une exécution, mais bien un aboutissement qui allait m’ouvrir une nouvelle voie si je me montrais à la hauteur.

La voix raisonna pourtant comme d’outre-tombe.

« Zaïra Pichardo ! Trois minutes ! Présentez-vous en coulisse ! »


Comme un diable prisonnier trop longtemps de sa boîte, je sautai sur mes pieds et manquai de laisser choir mon étui et mon instrument. Comme une somnambule, j’arrivai bientôt derrière les rideaux d’entrée en scène. Un dernier accord me parvint avant un silence de mort. La concentration ! C’est la clé ! Le violon au creux de mon épaule je vérifiai une dernière fois l’accordage de mon instrument, la pince délicate de mes doigts sur mon archet, je regardais mon genou s’agiter pour réveiller mon tonus que le trac endormait. Quand je relevai le regard, il croisa celui du régisseur, qui hocha la tête pour me signifier que c’était à moi. Je crus voir un petit sourire d’encouragement. Je respirai profondément en levant mon archet. Les dés étaient jetés.

Mon premier accord grinça délicieusement juste avant que je ne pose le pied sur la scène. Ce n’était pas une fausse note, mais bien l’expression de la première partie de mon audition. Inspirée d’un traditionnel étranger que j’avais entendu jadis, il était l’expression d’un mélange de nostalgie et de colère, de recherche et de lutte.
jusqu’à 3min24s
J’arrivai au milieu de la scène par quelques pas lents et félins le regard sombre comme cherchant une proie dans le noir de la salle. Mon buste cherchant l’horizontale comme un sorcier de jadis traquant les mauvais esprits. Mon violon répondait parfaitement à ce que je lui demandais et je m’aperçus soudain que les premières notes et les premiers pas passés, le trac avait enfin disparu. Ma danse n’avait rien en cette partie d’exceptionnel. Elle jouait surtout sur l’expression de la colère et de la recherche de quelque chose, quelque chose pour moi qui libèrerait de l’oppression que je sentais et mettais dans la fille des notes rebêles qui semblaient dire : regardez le peuple qui souffre, regardez le peuple qui cherche le meilleur.

Mais j’avais encore tant de choses à exprimer aujourd’hui durant les vingt minutes qui m’étaient imparties, cet épisode ne pouvait durer trop longtemps d’autant qu’il pouvait mettre mal à l’aise le jury. Mon archet glissa la transition vers la une suite plus sensuelle inspirée de la chaleur de notre côte.

Mon corps se fit plus souple et mes pas moins rugueux, mes voltes plus amples et assouvies. Lorsqu’un genou s’élevait avant de dessiner une ligne de jambe la plus parfaite possible c’était comme le prélude à un envol dans le rayon du soleil vers lequel mon dos se cambrait et auquel s’offrait mon visage.
Et puis, le soleil fut éclipsé insensiblement et la nostalgie regagna les cordes de mon violon pour introduire la troisième partie de ma prestation. De nouveau mes pas se firent plus lent entrainant parfois mon dos courbé vers un sol qui appelait alors que le ciel lui disputait encore mes désirs. Et soudain le rythme s’accélérait en un galop effréné et joyeux que mes pointes illustraient en souriant, ponctuant ses sautillements allègres par des pirouette vertigineuses qui manquaient de me priver de souffle tant je demandais à mon corps de vitalité et à mon esprit de concentration. La nostalgie tenta bien de revenir à la charge, mais sans pouvoir reprendre le dessus sur l’espoir et la joie qui sou tendait l’interlude plus calme car bientôt la liesse revint et avec lui les images des roulottes qui filaient de fête en fête vers un avenir radieux.

Mais lorsqu’on a atteint son but, il faut savoir entretenir le feu et c’est ce que racontait la suite avec un mélange de détermination et de séduction et devait me permettre par la même occasion de reprendre mon souffle.
Mon archet caressait fermement les cordes qui me semblaient être directement tendues entre mon cœur et ma main, tandis que mes pas s’étaient faits moins savant mais marquaient un rythme obsédant. Mes épaules dictaient des courbes souples et nerveuses à la volute de mon instrument et mes hanches dirigeaient des changements de direction sensuels à mes jambes avant qu’elles ne descendent près du sol, l’une décrivant la courbe d’un amour à entretenir autour du pivot d’une pointe de pied. Chaque fois, je demandais plus à mon corps et à mesure que ma prestation avançait je sentais que je flirtais avec mes limites. Et mon archet cria stop.

Avant de redémarrer aussi brusquement qu’il s ‘était arrêté.
Après les transition plutôt progressives du début, j’avais voulu la surprise d’un brusque arrêt départ vers une pièce espiègles et un peu ironique des danses parfois surannées de la bourgeoisie ignorant le peuple dans le basse ville et riant futilement après des galops dont elle ne pouvait soutenir le rythme. Dans les parties alertes je roulais des regards impertinents en direction de la salle où devait se trouver le jury en enchainant des galops de polka et des talon-fesse bien moins gracieux mais toujours en rythme sensés exprimer la difficulté pour les belles de la haute de suivre le train vie exubérant et indécent qu’elle s’imposaient au détriment de ceux qu’elles oubliaient au fond de leur mine. Les parties plus lentes provoquaient quelques déhanchés moqueurs avant de repartir de plus belle dans danses échevelées et grotesques.

Lorsqu’aux danses de la bourgeoisie mon violon préféra enfin un air traditionnel de mon district d’origine, je me demandais si mon corps et mon esprit allaient pouvoir relier le point final de ma prestation, mais l’amour pour les miens était le meilleur soutien et je sentis qu’il venait à mon secours pour me donner l’énergie qu’il me fallait en même temps que la fluidité que je sentais commencer à perdre. Mais dans ce morceau les choses redevenaient évidentes comme si elles faisaient partie de mon héritage intime. La danse fut introduite comme par une déclaration à la mère sur laquelle on pouvait toujours avant de danser autour d’elle en une gigue joyeuse et reconnaissante dont les pas que je marquais, le buste droit et fier des travailleurs marquait le rythme. J’agrémentais ma danse de pirouettes et d’entrechats plus savants mais sans dénaturer la danse qui criait au monde : voyez la joie du peuple ! Et puis la dernière note dura sous mon archet comme pour permettre à la danseuse de se remettre de sa débauche d’énergie. Elle s’approcha du bord de la scène et salua profondément, son front touchant presque ses genoux.

Quand je me redressai, la panique me reprit en entendant le silence de la salle. Devais-je laisser le jury délibérer, étais-je supposée rester ?...[/b]
Revenir en haut Aller en bas
http://les-moissons-du-ciel.forumactif.com/
Elikia Lutyens
Prince Compositeur

avatar

Messages : 297
Fiche : Stay Focused & Extra Sparkly ★
Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
Influence : 746
Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Mer 29 Aoû - 14:32

Elikia se penche sur sa tasse de thé et en cueille une première gorgée au goût subtil. Derrière ses lunettes cerclées d'or, il contemple son entourage avec la joie sereine des gens qui ont le sentiment de faire le bien autour d'eux. La fatigue n'y fait rien, son excitation est toujours intacte et ses petites chaussures cirées en battent la turbulente mesure en s'agitant discrètement sous la table. Il est dans son élément, pleinement heureux et parfaitement impatient de pouvoir se rendre utile. Rien ne lui inspire l'envie de commencer à grimacer et à débattre avec Catherina au sujet de cette jeune percussionniste de tout à l'heure – il se contente de hausser les épaules d'un air philosophe. Pour sa part, il était d'avis que céder une énergie pareille aux militaires, c'était donner de la confiture aux cochons. S'il en avait l'opportunité, il recontacterait cette fougueuse personne pour expérimenter quelque chose dans un orchestre moderne ou bruitiste. En lui donnant de bonnes instructions, il n'y avait aucune raison d'en être déçu... d'autant qu'il s'essayait en ce moment à l'assemblage d'un curieux instrument avec quelques collègues, qui exigerait sans doute un percussionniste plein de vitalité pour en explorer toutes les potentialités.

Cependant, comme son amie pianiste semble s'intéresser à la suite du programme qui est encore aux mains de Carol, il opine avec entrain.

« C’est exact. Zaïra Pichardo, c’est son nom. D’ailleurs, Maryam, voudriez-vous bien la prévenir qu’elle doit monter sur scène ? Nous reprenons dans trois minutes. »

La régisseuse, qui fumait une dernière clope au seuil des coulisses, lui fait signe que le message est reçue et consulte sa petite montre de poche en disparaissant derrière les rideaux. Pendant ce temps, Chandra interrompt ses chamailleries avec Sérafine pour se lever et réclamer le silence parmi le public de sa voix de stentor. On lui obéit presque instantanément, impressionné par son coffre. Elikia lui destine un petit sourire reconnaissant, au-dessus de sa tasse de thé blanc, et en boit une longue et suave gorgée. Plus que le vin cher dont il était souvent incapable d'identifier les qualités, ou que le café de luxe qu'il sucrait habituellement comme un sagouin, il appréciait ces plantes délicates qu'il faisait importer de Prinn dès qu'il en avait l'occasion. La poitrine gonflée d'un parfum fleuri, il contemple paisiblement la floraison abondante et vive des bougainvilliers, par-dessus l'épaule de Catherina, et rencontre son regard argenté avec affection.

Il décèle une infime crispation sur le visage de son amie, qui froisse sa mâchoire et lui retrousse le nez comme à une enfant contrariée. Elle s'efforce de sourire, par moment, mais une sourde irritation suinte de son regard et il semble à Elikia qu'elle n'aurait pas eu de mine plus convaincante si on lui avait demandé de faire bonne figure en même temps qu'on lui enfonçait une fourchette entre la peau et les ongles. En fin de compte, cela n'aura peut-être pas été d'un grand secours de la faire assister à ces auditions... Il avait espéré que malgré le mot d'ordre que contenait sa convocation en tant que membre du jury, l'expérience ne soit pas si désagréable pour Catherina, qu'elle trouverait peut-être un peu d'inspiration face à des candidats plus passionnés et plus travailleurs que les fils de rupins à qui ils avaient l'habitude d'enseigner. En somme, il aurait aimé que le goût de la pédagogie s'éveille, même timidement, dans sa fière caboche de diva parce qu'après tout, elle était tenue de donner des cours au Conservatoire et ne les dispensait pas de gaieté de cœur.
Il s'était trompé. Pour une raison qu'il avait du mal à saisir, elle ne rencontrerait pas ici le désir, ni le plaisir de transmettre. L'espèce de lassitude mêlée de détresse que recueillent ses sens d'Empathe, à l'endroit précis de la pianiste, le pique de culpabilité et l'attriste plus qu'il ne saurait dire. Aussi, il esquisse un sourire tendre et compatissant en posant délicatement sa main sur la sienne.

« Courage, Catherina, murmure-t-il, penché précautionneusement à son oreille. De toi à moi, je fatigue aussi, je ne sais pas comment j’aurais l’air crédible sans maquillage pour camoufler l’entière boutique de valises que j’avais sous les yeux ce matin. » La plaisanterie dessine un sourire plus marqué sur son visage franc et juvénile. « Mais bientôt, nous en serons venus à bout. Ce soir, nous pourrions fêter ça glorieusement, qu’est-ce que tu en dis ? Une bonne bouteille de champagne, du vin, quelques martinis… Et de la musique jusqu’au bout de la nuit, à la Loge. J’aurais quelque chose de très amusant à te proposer, quand nous y serons, si tu veux bien… »

Il reprend discrètement sa main alors que la voix de Maryam résonne à travers le théâtre et il braque son regard vers la scène, alerte comme un animal aux aguets et immédiatement attentif à l'arrivée de leur candidate. Un premier frottement de crins leur parvient depuis les coulisses et Elikia fronce les sourcils, les yeux rétrécis de concentration, noirs et crépitants de surprise. La corde grave du violon s'enflamme, déversant des sonorités ténébreuses et envoûtantes, et une silhouette s'avance enfin sous la lumière de la Serre. Les yeux mi-clos, transperçant le silence de son archet, c'est une toute jeune fille à la chevelure rebelle qui apparaît et souligne son ouverture très agressive d'une danse non moins éloquente, gracieuse mais sauvage, et surtout étonnamment moderne.
Le cœur du Prince s'affole soudain et pique sa poitrine d'un plaisir vif et violent. Un sourire fauve se dessine sur son visage, tandis qu'un hoquet d'indignation semble s'élever un peu plus loin, du côté de Sérafine de Saint-Juste. La soliste déclame son monologue de haute voltige, où se succèdent bientôt quelques octaves exacerbées, parfois un peu douloureuses pour les tympans. Mais quelle habileté il aurait fallu déployer pour ne pas accrocher quelques fausses notes en s'occupant de danser sur un pareil morceau !

Et quel appétit doit animer cette fille, là, sortie tout droit des quartiers pauvres pour déballer sur les planches de pareils rêves de grandeur. Malgré quelques erreurs, elle fait forte impression à Elikia, même si, petit à petit, elle libère l'atmosphère en enchaînant sur des morceaux plus lascifs – et plus classiques, aussi. Le jury respire et peut s'intéresser de plus près à la technique de la jeune fille, dont les danses se complexifient élégamment, superbement enrobées par les legatos puissants de son violon. Elle a l'habitude des scènes, c'est une certitude, et il n'est pas étonnant que Madame Perle, aux Sélénites ait accepté sans crainte de l'engager.
Son corps frêle vacille, parfois, sous l'intensité des efforts de l'artiste – toujours affamée d'éclat et dominant ses limites physiques de la volonté inébranlable de faire ses preuves. Ce spectacle trouble Elikia, le bouleverse presque, et par moment lui inspire une douleur instinctive, lorsque les doigts de la violoniste se tordent cruellement, trop tendus de détermination pour se préoccuper de leur confort.

Sa passion la pare d'un charme exubérant et audacieux, irrévérencieux et espiègle quand vient son interprétation de la Ronde des Gobelins qui fait voler en éclats les carcans étriqués de la convenance. Elikia dissimule derrière sa main gantée un petit rire incrédule et fasciné, devant le cortège de pitreries que se permet la danseuse – qui n'a certes pas peur de jouer la carte de la provocation.
Le final, soudain, tranche avec l'harmonie sulfureuse du tableau qu'elle avait voulu jouer jusqu'ici, mais il est excellemment exécuté, car plus équilibré. La simplicité de la musique l'autorise à plus de générosité et de folies dans sa danse, sans souffrir d'une seule fausse note. Et ce n'est pas l'origine manifestement populaire de ce thème qui rebutera Elikia, loin s'en faut. Ça s'emballe, ça galope avec ivresse, et elle jette à la face du monde une insolente joie de vivre qui nourrit l'envie irrésistible de taper doucement du pied pour accompagner le rythme.

Une dernière stridulation, aiguë et triomphale, met fin aux prouesses de la jeune Zaïra et le public l'accueille d'applaudissements très nourris. Accoudé à la table du jury, le Directeur n'est pas moins avare en ovations – quoi qu'au bout d'un moment, il fasse signe à la foule de retrouver un silence respectueux.
Pendant ce temps, la régisseuse amène une chaise à la violoniste pour lui permettre de s'y reposer, ainsi qu'un verre d'eau pour se désaltérer en vue de l'entretien qui va maintenant pouvoir commencer.

Les professeurs restent cois pendant un moment, en attendant poliment que le président de leur petite réunion prenne la parole. Et Elikia, après avoir fini d'un trait sa tasse de thé désormais froid, se redresse avec allégresse et claque une dernière fois entre ses mains pour faire entendre son entière satisfaction.

« C’était une très admirable performance, Mademoiselle Pichardo, je vous remercie.
Ça par exemple, oui, nous vous remercions. Les Saints vous bénissent, ma chère. »

Un petit sourire en coin chatouille discrètement les lèvres d'Elikia, tandis que Carol claironne de sa voix grandiloquente. Derrière sa préciosité et cette impression qu'elle donnait de se languir toujours d'un ennui incurable, la chorégraphe cachait un caractère vif, attentif et avide de nouveauté. La jeune Zaïra lui avait tapé dans l’œil, qu'elle plisse félinement, entre ses paupières redessinées au khôl, en même temps qu'elle s'appuie sur la table du jury, comme pour se rapprocher de leur audacieuse candidate. Le maître à danser reste silencieux, fidèle à son habitude, et laisse son ami entamer la discussion tout en brûlant d'enthousiasme à ses côtés. Cela réchauffe le cœur d'Elikia et il sourit d'autant plus largement à la violoniste encore échevelée de sa prestation. Bien vite, il ouvre son épais cahier de notes et tandis qu'il remonte hardiment ses lunettes rondes sur son nez, il dégaine son crayon à mine de carbone et s'empresse de griffonner le nom de la jeune fille sur une page vierge.

« Vous avez un registre très étendu, c’est remarquable, affirme-t-il, d'une voix claire, avant de relever la tête, souriant toujours avec une parfaite bienveillance. Surtout pour un instrument aussi exigeant que le vôtre. Ces alternances entre traditions et modernité révèlent beaucoup de souplesse dans votre jeu... ainsi qu'un esprit curieux, cultivé et ouvert. Tout ce travail devra s'avérer payant, d'une manière ou d'une autre. En ce qui concerne votre style, je fais grand cas de le trouver si défini – passionné, d'ailleurs, et très expressif – car en matière artistique, réussir à s'affirmer comme vous le faites, ce n'est pas donné à tout le monde, et rarement de façon si précoce. »

Il hoche lentement la tête, les sourcils levés et les yeux ronds d'admiration. Évidemment, il a su tourner habilement ses mots pour ne pas commettre d'impair, et il ne le dit pas à voix haute, car cela pourrait offusquer la jeune fille et donner à Sérafine une occasion de l'épingler d'une pique cruelle, mais une telle culture musicale se trouvait tout de même rarement parmi les gens du peuple, faute de temps à accorder à un si traître gagne-pain et d'argent pour s'éduquer. Agréablement étonné, le Prince reste contemplatif face à Zaïra pendant que sa pensée vagabonde d'une hypothèse à l'autre pour éclaircir cet intrigant mystère. Mais il doit retourner bien vite à sa prise de notes, destinant à Carol un signe de sa main gantée, pour lui passer le relais.

« Je parle pour la musique en tout cas : mon collègue saura mieux que moi évoquer le cas de la danse... »

Gonflant sa poitrine d'une nouvelle énergie sous sa blouse blanche, Carol balaie ses cheveux noirs derrière son épaule et étire sa large bouche d'un sourire sobre et mesuré. Acquiesçant aux paroles d'Elikia, il s'accoude alors à la table et prend une voix onctueuse, calme et posée pour s'adresser à son tour à leur bien singulière candidate.

« Oui bien sûr, j'accorde tout cela également. Le point fort de votre performance dansée, selon moi, se situait dans votre interprétation du fameux tango de Raquel Montserrat. J'ai apprécié votre inventivité par ailleurs ainsi que votre expressivité telle que l'a évoquée mon collègue, notamment dans cette « Ronde des Gobelins » d'Idris Shareem...
Très, très réjouissant, ce moment...
ajoute Elikia, hochant la tête avec vigueur et crayonnant toujours frénétiquement sur son cahier, à mesure que Carol s'explique.
Tout à fait. Cependant, la liberté qu'on prend avec les codes dans ce genre d'interprétation est tributaire d'un savoir-faire technique poussé à l'excellence. Et j'ai été très heureuse de constater à l'occasion de votre tango, puis avec les variations ingénieuses de votre gigue, que vous maîtrisiez bien ce qui fait le socle de la chorégraphie. Votre méthode est bonne, malgré quelques difficultés ça et là... Parce que je tiens à souligner – pardon Mademoiselle si j'entre trop vite dans le vif du sujet – mais il est important de savoir faire à la mesure de ses forces. Par moments, vous en demandez trop à votre corps, et il ne suit pas, relève-t-elle, avec un sérieux emmêlé de souci. Gardez en tête que lorsque c'est le Beau qui est en jeu, l'idéal est toujours d'effacer le travail et la peine de son œuvre ou de sa prestation. »

Cette réflexion, très juste, et assez profonde, tire Elikia de sa prise de notes et il lève les yeux d'un air d'intense concentration vers le plafond en verre de la serre, cherchant à découvrir parmi les feuillages qui y foisonnent et les nuages bas du ciel excelsien la meilleure façon de préciser la formule de sa collègue. Carol avait toujours l'art de se faire concise, pour le meilleur et pour le pire. Son métier convenait à ses humeurs taciturnes : elle avait toujours préféré montrer que dire. Dans la pratique, c'était un talent pédagogique fort louable, mais quand il s'agissait de théorie, les pauvres novices lui prêtaient la manie de s'exprimer par énigmes, aussi elle laissait volontiers la main à Elikia qui savait mieux manier qu'elle les subtilités du langage. Quant à lui, tout le monde s'accordait à dire qu'il était un indécrottable bavard. Le jeune homme tapote distraitement son crayon contre ses lèvres.

« Oui... Il y a un charme qui opère dans l'art. » murmure-t-il, très absorbé. Puis, quand il a le sentiment de voir assez clair dans ses pensées, il revient à Zaïra et d'une voix lente et avec beaucoup d'application, il expose les raisons de cet étrange usage qu'ont les artistes de dissimuler leur cheminement pénible et leur travail du regard de leur public. « Vous livrez quelque chose à vos spectateurs, quelque chose d'entier et d'achevé : c'est une expérience du Beau que vous leur proposez, comme le signale Maître Doherty. Pour inspirer un tel sentiment à votre public, les maladresses et les tâtonnements sont proscrits. Ils feront échouer votre charme, parce qu'ils rappelleront constamment aux gens la difficulté de votre démarche – certes, elle est difficile – et ils n'y verront alors rien d'autre qu'une performance physique laborieuse. Seulement, la Beauté, si je puis dire... c'est une fête. C'est la réconciliation heureuse entre la sensibilité et l'esprit, annonce-t-il, avec rigueur. Par conséquent, ce que vous donnez à saisir à la sensibilité de vos spectateurs doit être limpide. Sinon, ils n'atteindront pas l'esprit de votre prestation, soit ce que vous voulez dire ou ce qu'ils y verront librement et par eux-mêmes, et qui joue une bonne part du plaisir que vous devez chercher à susciter. Aussi, il est bon d'avoir de l'ambition comme vous en avez, mais il ne faut pas pour autant perdre cet objectif de vue. »

Il lui sourit avec politesse et fait silence pendant quelques instants, histoire de laisser un peu de temps à Zaïra pour méditer sur ces paroles et peut-être poser des questions si elle en trouve le courage. Souvent, les jeunes gens qui se présentaient aux auditions annuelles du Conservatoire n'avaient jamais conçu autrement leur activité que comme un moyen de divertir les honnêtes gens de leur durée journée de labeur. Leur joie suffisait à leur bonheur, auquel s'ajoutait la douceur de se sentir adulé, ne serait-ce que pour un soir. Elikia connaissait trop bien ces désirs simples qui lui susurraient à l'oreille d'un ton très enjôleur encore aujourd'hui – même s'il n'était pas prêt à l'avouer au premier venu. Au Conservatoire, mieux que nulle part ailleurs, il avait appris que la musique était une recherche d'absolu. Elle avait alors gagné infiniment en grâce, à ses yeux d'idéaliste, et il continuait cependant de jouir de son charme en irrévocable amoureux des sens. Il y a rarement d'expérience humaine qui rejoigne si suprêmement ces deux facultés de l'âme. On vit, dans l'art, et l'art nous change, nous grandit, nous rend plus sensible et plus profond.

Mais l'heure n'est pas exactement aux songes et à la poésie, en cet instant, et les débats eux-mêmes attendront, quoi qu'il sente que cela démange Sérafine de lui opposer sur le champ son opinion. Elle lui lance quelques regards obliques, au-dessus de Catherina, qu'il se fait fort d'ignorer en relisant ses notes. Enfin, balayant en arrière son afro qui s'égaye et foisonne en toute liberté sur sa tête, il relève le menton et fait face à leur candidate d'un regard luisant de sérieux.

« Vous ne vous êtes pas facilité la tâche en ouvrant votre prestation avec ce morceau trisite, remarque-t-il en plissant les lèvres d'une moue ennuyée. Il est très intéressant car il couvre un vaste éventail des capacités du violon et en nous le présentant, vous nous montrez que vous avez expérimenté autant de facettes que possible de votre instrument... Cependant, je pense qu'il aurait fallu davantage se concentrer sur un panel de techniques moins étendues, mais mieux maîtrisées. »

Dans l'esprit, sa critique rejoignait celle de Carol car elle témoignait à nouveau des prétentions affamées de cette enfant de pêcheurs qui en venant se présenter à eux, s'était imaginée qu'il fallait être une sorte de génie pour passer les portes du Conservatoire. Il n'en est rien, en réalité. Les professeurs préféreront toujours une performance sobre qui tend à l'excellence, à un étalage de matamore qui fait malheureusement fi de la maîtrise de son art au profit d'un esprit de surenchère. Zaïra n'en est pas encore là, par bonheur, mais à coup sûr elle avait manqué de prudence.
Les mains jointes sur la table, Elikia reprend néanmoins d'un ton doux et conciliant :

« Vous savez, ce morceau, c'est déjà un tour de force pour des interprètes diplômés du Conservatoire. Et vous y allez en dansant, sans métronome pour vous servir de support, sans pianiste pour marquer les temps... C'est très, très ambitieux, cela devient même dangereux parce que vous perdez considérablement en précision, comprenez-vous ? Cette pièce nécessite une concentration parfaite, elle vous impose d'être toute à la mathématique complexe qu'elle déploie. Le tempo change constamment, il faut savoir mesurer très soigneusement vos transitions, tout comme vos silences, allier des notes très étirées à d'autres qui sont au contraire incroyablement brèves, presque effacées par moment, et auxquelles vous donnez trop d'accent à cause de l'effort de la danse. De même, je vous montrerai tout à l'heure comment corriger vos positions, mais une telle exubérance créative rend pénible pour vous de monter toutes ces octaves – par Myre, vous vous faites du mal, vos pauvres doigts...
Sans parler de nos pauvres oreilles... »

En un instant, la grimace compatissante d'Elikia se mue en un sourire crispé. Il n'accorde pas un regard à Sérafine, toutefois, et prend une profonde inspiration avant de poursuivre :

« ...en tout cas. Je n'insisterai pas assez sur la précision et la dévotion totale que ce type de pièces requiert de vous. Si vous souhaitez les garder intactes, je vous conseillerais à l'avenir de vous passer de la danse en ce qui les concerne et de vous concentrer sur votre instrument. Quant à la précision, ma foi, cela s'apprend, cela se travaille, et on ne peut pas vous demander d'être Maître avant l'heure. Alors, ce n'est pas grave, ajoute-t-il, en roulant ostensiblement des yeux vers sa collègue qui retient encore sa langue épineuse derrière ses dents, ce n'est pas l'essentiel. Vous êtes pleine de feu, Mademoiselle, et vous avez une créativité débordante. Cela fait déjà la beauté de votre performance, que je salue de tout cœur. »

Il incline même doucement la tête vers elle, en signe de respect, le regard pétillant et le visage animé d'une joie radieuse. C'est pour mettre au jour ce genre de talent, que ces auditions existent. Malgré les défauts notoires de ses interprétations, Zaïra incarne à ses yeux la preuve que ses actions sont loin d'être inutiles, et cette pensée seule parvient à le rendre extatique. Les mains jointes contre ses lèvres, un sourire jusqu'aux oreilles, il observe longuement sa jeune sauveuse qui ne réalise sans doute pas l'immense bienfait qu'aura prodigué sa venue au moins au sein de ce jury, au mieux pour l'avenir du Conservatoire. Peut-être même qu'une telle performance sera parvenue à apaiser et charmer Catherina. Il lance une petite œillade furtive vers son amie, attentif au moindre signe de contentement sur son visage.
Puis en prenant une petite inspiration, tout à fait enchanté, il repousse ses lunettes sur son nez et replonge rapidement dans ses notes pour annoncer ce qui sera la suite de cet entretien.

« Enfin, j'aimerais toucher un mot sur cette « Ronde des Gobelins ». J'ai trouvé votre interprétation dansée fantastique.
Oh, c'était un régal,
appuie Carol, soucieux de compenser les soupirs d'exaspération que pousse Sérafine, non loin, avec autant de sympathie que possible.
N'est-ce pas ? Mais en ce qui concerne la musique... En fin de compte, je serais curieux de vous entendre jouer ce morceau sans prestation dansée, pour pouvoir mieux m'apercevoir de votre niveau, propose le jeune Directeur en consultant d'un regard l'ensemble de ses collègues, puis en souriant de nouveau très franchement à Zaïra. Si vous voulez bien, ce serait formidable. Restez énergique. Et veillez en même temps à la subtilité rythmique : pas d'accélération intempestive, cette fois-ci. Il ne s'agit pas seulement de savoir jouer vite, car certaines mesures réclament davantage de grâce de votre archet. Il faut les faire entendre douces et envolées. Ne les négligez pas. Puis, si vous le désirez, vous pourrez enchaîner sur votre morceau trisite, cela éclairera d'autant plus nos lanternes. Allez ! » Il fait claquer son crayon sur la table pour réveiller un peu tout ce beau monde. « Montrez-nous ce que vous savez faire, Mademoiselle Pichardo. A moins, évidemment, que vous n'ayez des questions. Nous nous ferons un plaisir d'y répondre. »

N'importe qui à cette table est d'ailleurs en mesure de satisfaire à ses interrogations, quoi que dans un registre et un ton différent d'une personne à l'autre. Elikia, lui, introduit une nouvelle page de notes en grattant rapidement sa mine contre le papier, puis suspend bientôt son crayon pour attendre le verdict de la violoniste-danseuse. Cette Zaïra était comme une pierre naturelle, qu'un joaillier n'aurait pas encore polie, et qui n'attend qu'à être épurée pour qu'on découvre sous son allure un peu rude un bijou d'exception.
Et il bataillera ferme pour que le Conservatoire obtienne le droit et la chance de travailler un tel talent.
Revenir en haut Aller en bas
Zaïra Pichardo
Excelsien(ne)

avatar

Messages : 553
Fiche : Zaira
Vice : Impulsive
Faction : Citoyens
District : Portuaire
Influence : 1080
Occupation : Violoniste danseuse

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Mer 5 Sep - 20:31

Je vivais les secondes les plus longues de ma vie. Encore essoufflée par ma prestation, les applaudissements éteints, je cherchais du regard les membres du jury qui n’étaient pourtant pas bien loin, signe de la concentration qui avait été la mienne. Heureusement la clarté que faisaient régner les verrières de cette grande serre où se déroulaient les auditions ne pouvait me les dissimuler bien longtemps. Je connaissais la composition du jury mais je n’avais jamais rencontré aucun de ses membres. Le directeur du conservatoire était devenu prince depuis peu et sa tête était apparu dans tous les journaux, je le reconnus donc immédiatement. Actherina Damoroff était célèbre, non seulement pour sa virtuosité, mais aussi pour ses cheveux bleus qui me permirent de l’identifier sans risque d’erreur. En conséquence il fut facile d’associer un visage à Madame de St Juste. Par contre, Carol Doherty et Chandra Naidu m’étaient tout à fait inconnus. J’avais entendu vaguement parler des chorégraphies de maître Doherty et je ne l’imaginais pas danser ou faire danser avec un turban sur la tête, mais ce n’était qu’une intuition et je pouvais fort bien me tromper…

Ma performance m’a laissée épuisée et je me sens soudain tellement empruntée lorsque la chaise et le verre d’eau arrivent, que je ne sais plus que faire de mes mains de mon violon et de ce verre. Même m’asseoir devient compliqué et je fais bêtement un tour de siège avant de me décider à me poser dessus C’est mon violon sur les genoux et le verre à la main que j’attends les premières remarques du jury. Je me demande qui va bien commencer et quelle va être la nature des critiques que je vais recevoir. Je ne sais plus trop comment je dois tenir mon verre pour ne pas paraître trop ou pas assez aussi je le tiens entre deux doigts pour le vider presque d’un train redoutant d’être en train de déglutir au moment d’une question. Finalement je le pose parterre en bredouillant un hésitant :

« Excusez-moi. »


Un dernier applaudissement retentit, un peu isolé et j’ai la surprise de voir que c’est le directeur du Conservatoire lui-même qui en est l’auteur. Je suis trop épuisée pour réfléchir à ma réaction et je ne peux réprimer un sourire reconnaissant dans sa direction. Je n’imaginais pas que je pourrais recevoir les ovations d’Elikia Lutyens lui-même. D’autant que les imperfections qui ont émaillées ma prestation me restent en mémoire comme si elles résumaient à elles seules tout ce que j’avais présenté. Je ne suis pas au bout de mes surprises lorsqu’il poursuit par une entrée en matière dithyrambique accompagné par celui que j’ai identifié comme Carol Doherty. J’ai l’impression que mon sourire contracte tout mon visage tant ces premières paroles me remplissent de fierté. Assise sur cette chaise qui pourrait-être celle d’une condamnée, je m’incline comme si je souhaitais encore saluer le public. A l’intérieur, il y a un cœur qui manque d’exploser de bonheur après avoir retrouvé son rythme normal quelques secondes plus tôt. J’ai envie de remercier mais mon sourire m’empêche d’’articuler quoi que ce soit alors cette drôle de révérence a pour mission de faire comprendre ce que je n’arrive pas à prononcer.

Et puis soudain tout semble retomber. La chorégraphe se tait comme si elle n’avait jamais prononcé une parole et se pose comme à l’affut des bêtises que je ne manquerai pas d’exprimer en un epose de prédatrice. De son côté le Prince Compositeur _ de l’appeler ainsi_ je sens mes mains trembler un peu mais je me maîtrise assez vite. Il est déjà là comme directeur du Conservatoire alors je tente d’oublier le Prince et chasse cette image de mon esprit. Le directeur du Conservatoire donc, garde le sourire qui ne parvient pourtant pas à me rassurer même si je sens une bienveillance émaner de lui.

L’apparition du carnet et du crayon finit de m’ôter tout sourire et je tente de me montrer la plus attentive possible.  La prestation était une chose, mais visiblement une autre épreuve commence. Je me sens tout à tendue comme un arc, consciente qu’exprimer des choses intelligentes à l’oral devant quatre grandes personnalités du monde des arts d’Excelsa n’est certainement pas à ma portée. Je n’ai jamais appris à faire ça et l’inquiétude grandit en moi.

Ce sont les souvenirs des sourires et des compliments qui viennent de m’être adressés qui me font reprendre confiance. De toute façon, je ne suis pas venue là pour me résigner devant des questions et de toute façon je n’ai rien à perdre et tout à gagner. Je cherche juste la posture la plus appropriée. Droit sur ma chaise, les genoux et le pieds légèrement écartés, mon violon me donne un point d’ancrage et les doigts de ma main droite le caressent machinalement, se promènent sure le verni écaillé que je connais par cœur. Là où s’attarde mon index c’est le fruit de la chute d’une cuillère en bois… Il ne quitte pas l’endroit tout le temps de la première intervention du directeur. Je le regarde ébahie. Je ne parviens pas à réaliser les louanges qui m’arrivent à croire qu’il y a quelqu’un d’autre sur la scène. Je ne suis pas certaine de mériter les adjectifs qui me sont décernés et je me sens autant l’auteur d’une imposture que je suis touchée par la bienveillance et le sourire qui m’est adressé et qui me gonfle de courage. Je papillonne des paupières, incrédule.

Souplesse ? Si je devais être honnête, je ne me pose pas la question. Je joue ce qui me plait sans me demander si c’est traditionnel ou moderne. Bien sûr je sais ce qui est traditionnel mais le concept de moderne m’est étranger. Et dans cinquante ans, ce qui est moderne aujourd’hui, le sera-t-il encore et n’aura-t-il plus d’intérêt ? Je ne sais pas trop si je suis cultivée en fait, je dirais plutôt que non. Je n’ai pas reçu beaucoup d’éducation hormis peut être avant d’être recueillie par Tia et Menke, mais je ne m’en souviens pas. Peut-être après tout que j’ai quelques restes ?... Ce qui me fait le plus plaisir c’est de m’entendre dire que je suis expressive. Je crois que c’est ce que doit chercher tout artiste. Et ça, c’est un compliment qui me va droit au cœur. Alors à force de réfléchir à ce qui vient de m’être dis, je m’aperçois que si tout n’est pas forcément exact, je peux tout de même prendre quelques compliments pour moi. Je sens monter une grande fierté et un nouveau sourire sur mon visage que je réprime bien vite par peur de paraître prétentieuse.

Au bout du compte je ne sais pas trop quoi répondre à tout ça, je ne sais pas si je dois justifier les impressions du maître ou poser des questions, mais je n’ai pas le temps de m’en préoccuper puisque le chorégraphe prend à son tour la parole. C’est un tout autre style et s’il sourit je ne sais pas trop si c’est par bienveillance comme Elikia Lutyens qui ne dissimulait pas la sienne ou par désir de contrebalancer un premier jugement trop en ma faveur. Pourtant sa première intervention semblait plutôt favorable à ce que j’avais produit. A force de me poser toutes ces questions je ne savais plus sur quel pied danser et je n’eus donc aucun mal à finir d’effacer mon sourire présomptueux.

Je baisse les yeux à mesure que la satisfaction du maître chorégraphe s’exprime et je serre les lèvres. Je n’ai pas envie que l’on devine trop que je rayonne de bonheur. J’ai l’impression que c’est indécent à ce stade de l’entretien où rien n‘est encore joué et ou tout peu se retourner contre moi. Paradoxalement les réserves sur ma technique me soulagent. Elles rendent tous les compliments qui me sont faits plus légitimes. Je suis bien consciente de tout ça et je sais que ce sera des choses que je devrais apprendre. La technique, depuis des années je tente de l’inventer toute seule et je sais que je dois commettre des erreurs que ce soit au violon ou dans la danse. Le travail qui fait oublier le travail c’est l’idée que je retiens, mais seule ce n’est pas facile de se fixer ou des buts ou des limites. Cependant cela semble un point criant de mes imperfections car le Prince Compositeur renchérit. J’ai donc paru si laborieuse ? L’inquiétude de peint sur mon visage et je sens mon nez se plisser au-dessus de ma bouche qui se pince sous l’effet de la réflexion.

Hélas je sais qu’ils ont raison et c’est un mauvais point que de ne pas avoir laissé le charme opérer dans ma prestation. A chaque phrase, je hoche la tête à la fois pour montrer que j’ai compris ce qu’ils essaient de me dire et pour admettre qu’en effet c’était loin d’être parfait. J’ai sans doute été trop gourmande, trop avide de proposer le meilleur pour savoir m’imposer le domaine dans lequel je suis à mon aise et qui aurait pu laisser « le charme opérer ». Pour finir j’étais de plus en plus persuadée que ce pamphlet contre cette énorme erreur allait me couter la place au Conservatoire. C’était comme une douche froide pour moi. Après les compliments, je recevais une énorme gifle contre laquelle je n’avais aucun argument. Si le public souffre avec moi lorsque j’exécute mes prestations, il ne peut pas se laisser guider là où j’ai envie de les emmener.

Je ne sais pas quoi faire de ce silence qui semble s’installer entre eux et moi. Les yeux de chacun des membres du jury semblent maintenant remplis de reproche malgré les sourires de la chorégraphe et du directeur du Conservatoire. Ils m’apparaissent maintenant assassins et traitres pour m’avoir fait danser des étoiles de bonheur devant les yeux avant de me refaire tomber plus bas que terre. Heureusement que je suis assise car je sen le sol se dérober sous moi et j’ai besoin d’une grande respiration pour reprendre un peu la maîtrise de moi et de mes réactions. Ce silence est comme une injonction à répondre alors que je ne suis qu’une aspirante étudiante. Je n’ai pas leur savoir. Mais tant pis je me lance malgré la sécheresse de ma gorge qui éraillent mes premiers mots, le temps que mon souffle lubrifie mes muqueuses déconfites.

« Hurm… D’abord merci de m’avoir invitée ici et d’avoir assisté patiemment à ma prestation… »


Cette première phrase était sortie sans trop de problème et me rendit un tout petit peu de confiance. Elle se força à soutenir le regard multiple du jury pour continuer.

« Je suis d’accord avec vos remarques et je sais que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre pour ne pas commettre les erreurs que vous avez pointées. C’est pour ça que je tiens tant à rejoindre le Conservatoire. J’ai vraiment besoin d’apprendre tout ce qui me manque pour que le public puisse recevoir sans obstacle ce dont je veux lui parler. »

J’étais bien consciente que j’avais besoin d’être guidée, car je ne pouvais pas prétendre à réinventer ce qui avait été découvert génération après génération, ou alors j’y passerais sa vie avant de pouvoir prétendre apporter à l’art la poindre petite pierre. C’était toute ma vie que je jouais à présent et je tentais de repousser la panique qu’avait suscitée chez moi les dernières remarques du jury. Je n’avais pas pour but d’amadouer le jury mais de leur indiquer le besoin urgent que j’avais de trouver des professeurs qui pourraient ma faire progresser là où je pêchais encore. Heureusement d’ailleurs que je ne cherchais pas les attendrir car j’e aurais été pour mes frais à en juger par l’enchaînement du directeur du Conservatoire. Ma bouche qui se tordait de droit et de gauche trahissait l’inquiétude qui grandissait en moi. Décidément mon défaut de vouloir trop en faire jouait contre moi, non seulement du point de vue artistique mais du point de vue technique. Cela rejoignait ce que je venais d’entendre et renforçait le fait que je ne parvenais pas libérer toute la charge esthétique et émotionnelle des mes morceaux. Ce défaut pointé de façon répétée faisait s’éloigner de moi les portes du conservatoire. Une vague de découragement me traversa et je pinçai brièvement mes lèvres entre mes dents et que mes mais oubliaient la sensation rassurante de mon violon sous mes mains. Heureusement quelque chose de plus fort permit que je ne m’effondre pas. Sans doute la même énergie qui me pousse sur la scène même lorsque le trac me noue les entrailles. Je me force dont à relever la tête autant physiquement qu’affectivement, même si je suis obligée d’admettre qu’Elikia Lutyens a raison. Alors qu’il poursuit sur les qualités nécessaires à l’interprétation de mon premier morceau, je ne peux m’opposer à l’inclinaison vaincue de ma nuque avant de reprendre presqu’immédiatement une posture plus combattive et directe. Je croise le regard du prince. Je pince un peu les lèvres et suis contrainte de d’admettre de petit hochement de la tête qu’il a raison.

Le souvenir des applaudissements de ma fin de prestation est maintenant submergé par tous les défauts qui tombe sur moi comme un glissement de terrain sur un village après une mousson trop longue ou trop violente. J’ai de plus en plus de mal à trouver un souffle régulier qui m’aide à gérer les battements de mon cœur qui tombe en mille morceaux. L’intervention de Madame de Saint Juste est comme le coup de grâce donnée à ma condamnation. Je n’ai pas beaucoup de choix soit la fusiller du regard soit exploser en sanglot après qu’elle m’ait laissée supposer que je jouais aussi bien qu’un débutant qui ne sait pas tirer un son ou une notre correcte de son instrument. Presque contre mon gré mon regard se tourne brusquement vers la maîtresse du violoncelle, sans doute en partie à cause de la surprise d’entendre le son d’une voix qui ne s’était pas encore exprimée. Je ne sais pas qu’elle est mon expression à ce moment et je ne préfère pas le savoir. Entre une rébellion injustifiée et un désespoir indigne, je n’ai pas envie de choisir. Et de toute façon Elikia Lutyens ne m’en laisse pas le loisir et m’extirpe de ma gangue de découragement qui tentait de m’engloutir. Juste de quoi relativiser les reproches qui venaient de m’être faits et me redonner espoir. D’ailleurs le sourire de reconnaissance que j’adresse au directeur de l’institution que je rêve d’intégrer doit parler de lui-même. Soudain elle ressent une sorte de complicité avec ce personnage trop haut placé à bien des égards pour que ce soit possible. Trop proche du sommet d’Excelsa, trop cultivé, trop talentueux. Le trouble de celle qui a l’impression de côtoyer une étoile la fait rougir et se lèvre articule un merci qu’aucun souffle ne vient faire vibrer dans sa gorge paralysée.

Je ne sais plus quoi penser l’entretien semble partir dans tous les sens malgré la précision des remarques ou alors peut-être que je n’arrive plus à suivre l’enchainement de mes émotions. A force, je me dis que ce n’est sans doute pas plus mal et je sens que je suis en train de lâcher prise et que contre toute attente je commence à me détendre. Je ne peux pas dire que je suis capable de faire de l’humour à cet instant précis, mais je sens ma respiration se libérer et mon front se lisser. La fatigue peut-être ?

Aussi, lorsqu’après de nouveaux compliments sur la ronde des Gobelins, la requête du Directeur est presqu’une bouée de sauvetage pour montrer que venir au Conservatoire est vraiment une occasion pour moi d’apprendre, une occasion de leur montrer que j’ai bien entendu ce qu’ils m’ont dit. Je me lève en même temps que mes doigts libérés de l’archer qui a rejoint l’autre main, trouvent leur place sur le manche et les cordes du violon. Je salue d’une légère flexion du buste.

« Avec plaisir. »

La mentonnière rejoignit sa place au creux de mon épaule. Dans ma tête, je rassemble toutes les remarques qui m’ont été faites. L’esthétique en premier lieu, la facilité et la fluidité en dernier lieu, la régularité du tempo et le travail des transitions.

Je respire profondément mais sans exagération et ferma les yeux pour intégrer le tempo du morceau. La rapidité du morceau était importante pour rendre l’impression de tourbillon effréné. Je me donnai un décompte en silence avant d’entamer par le premier ricochet sur la chanterelle. La pointe de mon pied s’appliquait à battre légèrement mais régulièrement le tempo. Mes doigts prirent leur envol sur les cordes jusqu’à étirer le petit doigt vers les notes les plus aigües. A chaque rupture de rythme, je me concentrais pour l’anticiper et les intégrer les plus précisément possible au tempo pour éviter les ralentissements ou les accélérations qui pourraient outre nuire à l’esthétique, m’exposer à dépasser la vitesse dont j’étais capable. Je connaissais la partition sur le bout des doigts et cela me laissait le loisir de faire attention à rester souple dans mes épaules mon dos et mes bras afin de communiquer l’énergie nécessaire au morceau tout en gardant la fluidité nécessaire. A plusieurs reprises je réprimai mon envie de danser sur le morceau mais ce n’était pas ce qui m’était demandé. Les notes fantômes chuchotèrent et répondirent aux accents de la chanterelle.

Et puis la dernière note arriva et je pris la liberté de la tenir contrairement à la partition afin d’amener en douceur la transition avec le deuxième morceau dont le défi était inverse au premier, maintenir un tempo des plus lents après qu’un glissando m’est amenée sur la première note du morceau. A l’énergie de la danse endiablée devait succéder l’expression d’une tristesse universelle teintée de révolte dans les accélérations apportées par les sextolets. Des passages tout en nuance appelaient des émotions plus intériorisées que je m’appliquais à rendre le mieux possible. Le violon plus encore que dans la danse précédente me racontait des histoires. Des histoires d’exil et d’horizons perdus, que la volute de mon violon redessinait pinceau d’une âme tourmentée, des histoires de peine mais toujours de combats dont mon archer se faisait le héraut et qui, sans doute, devaient se lire sur mon visage. J’avais les yeux fermés sur la musique, mais je sentis une larme perler à la commissure des paupières. Mon archer glissa enfin sur le dernier accord grave du morceau et je m’appliquai à relever mon archer en douceur pour éviter de laisser l’auditeur sur sa fin par une fausse reprise.

Mon archer et le violon revenus au bout des mes doigts frôlèrent le sol, lorsque je saluai lentement une deuxième fois aujourd’hui. J’avais donné une nouvelle fois le meilleur de moi en tentant de répondre à leurs critiques et comme revenue d’un songe, je ne voyais pas quel mot pouvait sortir de moi qui exprime mieux que mon regard l’envie d’avoir comblé mon public. Une respiration profonde soulevait ma poitrine libérée de sa concentration.
Revenir en haut Aller en bas
http://les-moissons-du-ciel.forumactif.com/
Elikia Lutyens
Prince Compositeur

avatar

Messages : 297
Fiche : Stay Focused & Extra Sparkly ★
Vice : Acharnement & Intransigeance
Faction : Conservatoire
District : Balnéaire
Influence : 746
Occupation : Prince Compositeur. Premier Maître du Conservatoire et sorcier de la Cabale.

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Sam 20 Oct - 0:59

Dès qu'elle se décide enfin à parler, Zaïra Pichardo attendrit sans peine le jeune directeur qui sourit à son dévouement et à la sincère simplicité de son souhait. Elle est venue ici avec tout ce qu'elle a : un violon coquettement verni malgré l'usure, de vieilles frusques soignées, la faim de la jeunesse et la patience des gens humbles – et si elle devait repartir bredouille, tout cela s'éteindrait sans doute silencieusement dans les gargotes des bas quartiers. Quelle pensée odieuse.
Elikia se souvient lui-même de la fébrilité qui l'étreignait lorsqu'il était invité à jouer ou chanter devant les Maîtres, dans les salons de ses amants ou de leurs amis, et de cette résolution désespérée qui l'avait conduit à se présenter avec tout ce qu'il avait, lui aussi, devant un des grands pontes du Conservatoire pour le supplier de lui accorder une bourse. Qu'aurait-il fait de son existence, si on lui avait claqué la porte au nez ? Chanteur aux Sélénites, en arrondissant ses fins de mois avec des vieux beaux puants d'eau de Cologne, jusqu'à ce que son minois n'intéresse plus personne ? Discrètement, il frissonne. Son crayon souligne de plusieurs traits le nom de Zaïra sur son cahier de notes et il se jure qu'il lui trouverait un travail coûte que coûte, même si le reste du jury devait s'opposer à son intégration parmi les étudiants de l'école.

En attendant, il encourage la candidate d'un signe de tête à reprendre son archet et son violon porte sa détermination à honorer sa musique mieux encore que sa voix de souriceau, courageuse mais trébuchante. L'intensité de ses expressions sur son visage d'enfant ne permet pas non plus de douter qu'au-delà de sa recherche esthétique, c'est sa vie qu'elle joue et cela ajoute plus de gravité à sa performance. Elikia s'accoude à la table, délaissant ses pages d'écriture pour scruter avec toute son attention la posture et les mouvements de la jeune fille, et avoir l'oreille aux aguets des infimes variations de son instrument. Il est en même difficile pour son Empathie d'ignorer les appels de l'émotion puissante qui habite Zaïra. Mais l'art ne se réduisant pas à l'expression spontanée d'une sensibilité à vif (sauf pour les esprits secs et racornis des gens sérieux, qui préfèrent caricaturer ce qu'ils craignent de comprendre), la première tâche d'un Cabaliste consiste à ne pas se laisser maîtriser par ses passions ou celles des autres. C'est indispensable. Les sorciers qui n'en étaient pas venus à bout en développant leur don d'Empathie avaient pour certains perdu la raison en faisant leurs premiers pas dans une rue bondée, dès qu'ils étaient sortis de la Loge de la Cabale. Une seule pauvre cervelle n'est pas disposée à accueillir tant de pensées et d'émotions sans se liquéfier instantanément. C'est pourquoi on prescrivait aux sorciers néophytes une période d'isolement très austère à la Loge, au moment de leur initiation, avant de les laisser gambader librement dans la nature.

Concentré et alerte, le compositeur veille donc à déceler chaque correction que la violoniste apporte à son jeu, les imperfections qui demeurent, ce que la petite interprète a compris et ce qu'elle doit encore assimiler.
Sa prestation est de loin plus respectueuse de son matériau que tout à l'heure, même s'il est évident que son impulsivité est délicate à apprivoiser. Mais à ses côtés, Catherina a trouvé un peu d'entrain à réentendre ce morceau trisite qu'elle affectionne joué avec davantage d'application. Elikia ne peut pas s'empêcher de lui lancer une œillade enthousiaste et un sourire radieux, avant de se ressaisir.

De derniers accords languissants fuient le frottement agressif des crins du violon, et la candidate salue – le corps encore tendu d'effort et noué de nervosité. Quelques applaudissements résonnent encore dans le public, ainsi qu'une rumeur appréciatrice, mais ils savent rapidement se taire pour laisser la parole au jury. Son président s'est affairé aussitôt à gribouiller son carnet d'autres réflexions qu'il ne veut pas perdre au détour de la conversation.

« Très, très bien... » annonce-t-il, tout en écrivant aussi vite que son poignet le lui permet, pour ne pas faire attendre la jeune fille. Puis il relève expressément la tête et la gratifie d'un signe très affirmatif et d'un grand sourire. « Ou en tout cas, fort mieux. Merci à vous, Mademoiselle. Vous comprenez vite et témoignez d'excellentes capacités d'adaptation. Mais il faudra apprendre à prendre soin de votre corps en jouant, c'est indispensable, sinon vous finirez par vous faire mal. J'aimerais vous rejoindre pour vous aider à modifier quelques défauts de posture... à moins que mes collègues aient des questions à vous poser ? »

Détachant finalement son attention de Zaïra, il couve la petite assemblée d'un regard interrogateur en se penchant légèrement en avant. Personne n'a le temps de réagir que soudain Sérafine recule sa chaise dans un crissement désagréable et darde ses yeux flamboyants vers le directeur.

« Oui, maintenant que vous le dites, en effet, annonce-t-elle, d'une voix claire, légèrement frémissante d'indignation et le dos bien droit.
Et c'est reparti...
Carol... »
rudoie discrètement Elikia, vers son voisin qui soupire déjà d'exaspération. Il doit néanmoins se faire violence pour ne pas laisser trop paraître de son appréhension. Avalant prudemment sa salive, il accorde un sourire poli à son homologue. « Maître Saint-Juste, je vous en prie. »

Chacun se fige en attendant que la violoncelliste ne lance ses premières piques. Le jeune prince a fiché ses prunelles sombres sur sa malheureuse candidate, les lèvres serrées, avec un air d'outre-tombe qui vaut pour elle comme une mise en garde. Pour lui, ce n'est rien d'autre que la peur de voir ses efforts pédagogiques réduits en poussière par cette femme, qui lui rend le teint grisâtre. Mais il ne peut pas décemment lui refuser la parole en public – ses partisans au Conservatoire le lui feraient payer au centuple.
Sérafine de son côté bat ses lourdes paupières maquillées de khôl et joint élégamment ses mains sous son menton. Depuis les premières notes, les premiers pas de Zaïra sur cette scène, elle n'avait pas caché son dédain pour le spectacle qui lui était proposé. Elikia, lui, se doute bien que rien ici ne trouvera grâce face à son amour religieux de la musique bien réglée et des constructions symboliques sophistiquées. Malgré la mauvaise langue de ses détracteurs qui, essentiellement, ne supportent pas son épineux caractère, et sa méfiance à l'égard de la modernité, Sérafine de Saint-Juste est une immense compositrice. Ses œuvres sont des merveilles d'intelligence et de minutie, où chaque note sert un dessein plus grand – où on ne saurait en déplacer aucune sans aller vers l'amoindrissement, et peut-être même vers l'effondrement inéluctable de la structure, de l'unité, du fonctionnement organique de son travail.

Elle s'éclaircit la voix.

« Personne n'a osé en parler jusqu'ici, alors je suis désolée de bousculer cette discussion très politiquement correcte, mais je ne vais pouvoir vous laisser partir, Mademoiselle, sans vous poser une question essentielle sur laquelle mes collègues préfèrent faire l'impasse du fait de vos origines sociales. »

Elikia se raidit sur l'instant. Il a cessé de respirer. Cependant, il ne dit pas un mot.

« Certains des airs que vous avez choisis sont très complexes aussi bien sur le plan technique que théorique, reprend Sérafine, avant de lui glisser un coup d’œil vindicatif. Alors, si Maître Lutyens semble prendre pour parti de ne discuter que de votre âme passionnée et de son expressivité hors du commun, personnellement, je ne sous-évaluerai pas l'impact évident que cause sur ces œuvres remarquables ce qui me semble être chez vous de l'inintelligence musicale pure et simple.
Attendez, Saint-Juste... »
bondit Elikia, enfin, très blême et cherchant tout au fond de lui la force de garder son sang-froid.

S'il avait du respect pour sa musique, elle n'en avait guère pour la sienne, et il en avait encore moins pour sa personne. Elle lui reprochait sans cesse de regarder par « le petit bout de la lorgnette », et à ses œuvres leur caractère « minuscule » ainsi que leur recherche obstinée du « pittoresque », tout comme son comparse Desmarais (qui n'avait pas hésité par le passé à saboter un de ses opéras). Elle dépréciait encore qu'il privilégie (d'après elle) la sensation au détriment des grandes émotions, les formes libres plutôt que les formes fixes, et l'aventure à la logique. Il avait beau tenter de lui expliquer en long et en large la rationalité de son écriture, elle n'y voyait aucune lumière – et il serait bien étonnant qu'elle en voie davantage dans les interprétations de Zaïra.

Toutefois, c'est Chandra, cette fois-ci, qui coupe la parole au président du jury pour mieux le soutenir, et dont la superbe toison faciale semble plus hérissée que jamais.

« Sérafine, enfin, vous allez trop loin, lâche-t-il, d'une voix forte, avant d'adresser un regard digne à la candidate. Pour ma part, j'ai trouvé son investissement scénique très judicieusement mené. Cette jeune fille a une bonne idée de ce qu'elle fait, c'est incontestable.
Oh, la danse est sans doute très bien,
réplique la violoncelliste, d'un ton aigre. Ces morceaux sont bons, au-delà du goût de tout un chacun. Mais les deux ensemble, c'est une catastrophe. Comme la broderie et le cancan, vous ne pouvez pas réaliser les deux ensemble, on vous l'a déjà dit, Mademoiselle, mais je tiens à souligner que c'est stupide. Cela ne fait de vous guère qu'un singe savant imitant des performances artistiques sans les comprendre. Oui, c'est formidable, d'avoir une âme, mais on n'entre pas au Conservatoire sans savoir quoi en faire !
Eh bien, voilà qui en dit plus long sur vos compétences d'enseignante que sur les capacités d'élève et d'interprète de Mademoiselle Pichardo ! »

Cette fois-ci, le jeune homme a explosé. Il respire un peu fort en foudroyant Saint-Juste du regard, et elle le lui rend bien. Toutefois, elle n'a pas l'autorité pour lui tenir tête plus longtemps, et pas encore assez perdu patience pour déroger à cette règle. Le public bouillonne, surpris et parfois même scandalisé par ce débordement. En s'en apercevant, Elikia rougit jusqu'aux oreilles et se raidit de honte pendant que Chandra, lui, s'occupe de rétablir l'ordre d'une exclamation profonde. Carol, quant à elle, a le regard perdu dans le vide, luisant d'ennui, le visage enfoncé dans le creux de sa main et la nuque raide. Secrètement, sa deuxième main est venue se poser sur le genou d'Elikia, sous la table, pour lui communiquer un peu de son calme. Il sent également sa pensée glisser sur la sienne, légère et suave, et lisser ses épis de colère avec douceur.
Il respire plus librement, enfin, et lance un regard de gratitude vers la chorégraphe, avant d'en revenir à Sérafine d'un ton plus égal :

« Bon. Où voulez-vous en venir ? »

La violoncelliste a l'air plus pincé que jamais, quand elle reprend la parole. Manifestement, si la réprimande en public avait refroidi ses ardeurs et lui inspirerait peut-être moins d'insultes à l'égard de leur candidate, elle en gardera une vraie rancune.

« Bien que je me doute de la réponse étant donné le résultat, commence-t-elle, avec sécheresse, en levant la tête vers Zaïra, j'aimerais savoir si vous avez appris ces airs simplement à l'oreille ou si vous avez cherché à étudier des partitions.
Oh, non, vous n'allez pas recommencer !
proteste Chandra, passablement fatigué par la marotte de sa collègue.
Je vous ai déjà dit que nous n'attendons pas de nos candidats qu'ils maîtrisent à la perfection leur solfège, reprend posément Elikia, en fermant à demi les yeux, les doigts serrés sur son crayon. Il y a des cours de rattrapage pour mettre nos élèves à niveau s'ils ont des lacunes en la matière.
Je suis désolée, mais encore une fois, je me fiche bien de la technique de vos candidats si elle n'est pas éclairée d'intelligence !
s'enflamme tout à coup la compositrice qui n'y tient plus. La technique doit toujours être complétée de connaissances théoriques, sinon il est inutile de faire de la musique et encore moins d'espérer autre chose pour notre école que la régression de l'esprit artistique !
Parlons-en !
s'exclame Elikia, traversé par un sursaut de solidarité pour la jeune fille qui doit se mortifier sur la scène en assistant à cette débâcle. C'est une école ici, oui ! Ils viennent pour apprendre et je ne tolérerai pas qu'on dise qu'ils arrivent avec un potentiel gâché parce qu'ils n'ont pas eu le privilège de suivre les cours d'un précepteur ! »

Il prend une énorme inspiration, incrédule de voir à quel point les choses lui échappent en cette dernière journée d'audition. Son jury est à bout – il est lui-même fort fatigué et il lui en coûte beaucoup trop de le montrer. Il passe une main fébrile dans ses cheveux et se mord la langue pour se retenir d'aller plus loin. Au prix d'un effort redoutable, il tente de conclure cette joute en quelques phrases mesurées :

« Ce n'est ni le moment ni l'endroit pour en débattre, nous ne devrions pas avoir cette conversation. Ce comportement est très irrespectueux envers notre candidate. Excusez-nous, Mademoiselle Pichardo. » Il lève vers elle une mine très sincèrement désolée, et esquisse un geste pour lui assurer que ce désagréable interlude serait sans gravité. « Répondez-lui, et nous passerons bientôt à autre chose.
Soyez honnête, ma chère,
insiste néanmoins Sérafine, car j'ai avec moi quelques partitions que je pourrais vous demander de déchiffrer. »

Et là, sur le coup, sans qu'il comprenne d'où cette idée saugrenue a bien pu lui venir, Elikia s'est saisi plus fermement de son crayon et l'a jeté d'un geste vif vers sa collègue. Bien sûr, le projectile atteint à peine le bout de table qui est imparti à la jeune femme mais le bruit claque dans l'air et Carol offre à son ami un air médusé.
Les yeux ouverts grands d'effroi, Elikia croise nerveusement ses mains et se retourne pour regarder droit devant lui et se figer dans un indicible embarras. Sainte Héléna le pardonne, il avait pourtant essayé de toutes ses forces de rester patient avec elle... Très affligé, il ne prononce plus un mot, tandis que Carol, lui, pousse précautionneusement vers lui son propre crayon.


Dernière édition par Elikia Lutyens le Lun 22 Oct - 0:22, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Zaïra Pichardo
Excelsien(ne)

avatar

Messages : 553
Fiche : Zaira
Vice : Impulsive
Faction : Citoyens
District : Portuaire
Influence : 1080
Occupation : Violoniste danseuse

MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   Sam 20 Oct - 17:48

Je suis un peu perdue dans mon ressenti du jury. Il plane un mélange de bienveillance et d’insatisfaction que j’ai du mal à concilier dans mon esprit encore tout à la prestation qui vient de prendre fin, un peu comme si c’était quelqu’un d’autre qui venait de l’exécuter alors qu’il me suffit de prendre conscience de mon souffle et du coton qui semble vouloir replacer mes jambes pour être certaine que c’est bien moi qui ai mis toute mon énergie et toute ma concentration à répondre à la demande du directeur du Conservatoire.

Justement je me demande quelle impression il a de moi. C’est presque le seul à avoir pris la parole et si j’ai senti beaucoup de bienveillance de sa part, il n’a pas hésité à me demander cette nouvelle prestation comme pour me pousser dans mes retranchements. Si j’en crois les messages silencieux de ses yeux et du reste de son visage, il tente de me mettre à l’aise et de m’encourager et pourtant je n’oublie pas les restrictions qu’il a exprimé après ma première performance. Je tente de me dire que c’est une exigence et une intégrité louable qui lui impose cette ambivalence, mais c’est donc avec appréhension que j’attends le nouveau verdict qui viendra de la table du jury. En fait le chorégraphe semble être celui le plus acquis à ma cause. Je me souviens de son enthousiasme. Madame de Saint Juste est une spécialiste des cordes et ne s’est pas vraiment exprimé même si les quelques exclamations qui sont venue de son côté me laissent craindre le pire. Je pince les lèvres entre mes dents en imaginant le déluge de critiques qui pourrait venir de son côté me condamnant ainsi à retourner partager mon temps entre les filets de mon père et les prestations anonymes dans les tavernes et les rues de la cité.

Ce n’est pas la célébrité que je recherche et je ne dénigre en aucune façon les concerts dans les endroits fréquentés par mes frères de classe et peu dédiés au spectacle. Je sais que je continuerai quoi que mon destin m’impose à m’y produire, mais je sais que je ne peux pas me contenter de mon piètre niveau si je veux offrir ce que je crois pouvoir offrir. Depuis ma première prestation dans un mariage de pêcheurs, je sais que la musique et la danse, sans doute l’art en général peuvent indiquer un chemin plus humain que les machines et l’oppression d’une classe sur l’autre. Dans mes rêves les plus fous, elles peuvent guider les humains les uns vers les autres. Combien de fois cette théorie m’a valu les rires de Mathé ? Pourtant je ne suis pas encore parvenue à les abandonner et la perspective d’échouer aujourd’hui me terrifie alors que j’attends avec angoisse les nouvelles réactions des cinq membres du jury. Deux d’entre eux ne se sont pas encore exprimé. Le chanteur et la pianiste ont gardé un silence buté et je ne parviens pas savoir s’ils s’ennuient ou s’ils n’ont réellement rien à dire ou bien encore s’ls ne veulent pas contredire leur directeur. La réputation de Catherina Damoroff n’est pas celle d’une artiste et d’une femme servile et je n’ai pas de quoi la soupçonner de se taire par soumission. Quant-au deuxième j’avoue ne rien savoir sur lui. C’est peut-être une erreur de venir en toute innocence se présenter devant un jury sans s’être renseigné sur leur compte, mais dans le cas contraire j’aurai sans doute été tentée de construire ma prestation en tentant de répondre à ce que je sais de leurs attentes, de leurs goûts. Cela aurait sans doute donné un patchwork sans unité où chacun aurait trouvé à redire. Au moins ils savent à qui ils ont à faire car je n’ai triché en rien et que je sois admise et je ne l’aurai dû qu’à moi seule.

Et puis la première remarque me parvient comme une caresse et un encouragement. Je n’ai pas envie de triompher avant le verdict final mais la fatigue et le relâchement après deux prestations consécutives qui m’ont demandé tant de concentration et d’engagement, m’empêchent de retenir un sourire de gratitude à destination du maître compositeur. Le merci que je murmure ne doit même pas passer le bord de la scène mais je laisse tomber mes épaules et ma tête en une esquisse de nouveau salut. Je ne sais pas trop comment accueillir la proposition de venir me rejoindre sur scène, mais étonnamment je ne crains pas cette nouvelle improvisation de la part d’Elikia Lutyens. Après tout, il ne dégage aucune agressivité à mon égard et j’aurais pu déjà bénéficier d’une leçon au cas où les choses ne se concluraient pas comme je le souhaite.

Un grincement de bois maltraité efface soudain mon sourire. La voix qui s’élève est celle tant redoutée de la violoniste. Je n’ai pas besoin de me poser la question sur son état d’esprit à mon égard. Elle est m’est clairement hostile et je me raidis prête à encaisser une charge à laquelle je ne suis pas certaine de pouvoir répondre. Je suis même sûre du contraire. Comment une pauvre aspirante étudiante pourrait-elle ne remontrer à une virtuose et compositrice comme elle ? Je n’ai plus qu’à espérer que je ne vais pas avoir droit à des questions trop techniques. Elle a une réputation de minutie et de maîtrise technique que je ne peux pas prétendre égaler dans l’état actuel de mes compétences. Mais la tension semble gagner du terrain et pas seulement entre la violoncelliste et moi. J’avoue ne pas comprendre ce qui se joue entre les membres du jury, mais il saute aux yeux que ces trois là se connaissent parfaitement et ne partage pas le même point de vue. Je me demande si c’est moi qui provoque ces réactions ou si je ne suis qu’un prétexte. Dans les deux cas cela justifie amplement la gêne qui grandit en moi. Je ne suis pas venue pour semer la discorde entre des personnes dont les compétences ne sont plus à démontrer. Mon regard court des uns aux autres, un peu interloqué. Si point positif il y a c’est de voir que la compositrice semble un peu isolée dans sa posture. Instinctivement je cherche des réponses du côté du directeur du Conservatoire et président du jury, mais ce que j’y vois ne m’encourage pas le moins du monde. En effet, il semble redouter la même chose que moi à moins que ce ne soit pire encore que ce à quoi je tente de me préparer. Je déglutis avec peine tout en tentant de faire bonne figure face à celle qui fait maintenant figure d’épouvantail au sein de cette prestigieuse audience. Je sens mes mâchoires se serrer comme avant d’encaisser une douleur prévisible. Il faut dire que le temps qu’elle met à bander l’arc qui décochera ses flèches participe déjà de la tension qui est la mienne.

Elle n’a pas encore abordé le domaine artistique que déjà je me sens insultée. Quoi ? Le jury me ménagerait à cause de mes origines sociales ?!!! Je lance un regard furibond à la violoncelliste. Que fait-elle de toutes es restrictions exprimées par le maître compositeur ?!!! Si elle a raison, je suis encore moins digne d’entrer au Conservatoire que je ne le pensais, mais… Mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur la dépréciation de classe qui s’exprime sans filtre depuis la table du jury. Mais le pire est encore à venir. La suite me cueille à la gorge. Que dois-je comprendre ? Que je ne comprends rien à la musique ? Et si elle avait raison ? Si effectivement je passais à côté de ce qui fait l’essence des œuvres que j’interprète ? Je voudrais me révolter mais je suis sonnée comme un boxer après un uppercut à la mâchoire. Un voile noir semble m’envelopper et m’empêche de de distinguer le jury dans on ensemble et même la salle semble disparaître. C’est à peine si j’entends les protestation d’Elikia Lutyens.

Et si j’avais dénaturé toutes ces pièces si chères à mon cœur ? Si je les avais amenées là où jamais leurs compositeurs n’auraient toléré qu’elles aillent ? Cette perspective m’anéantit. J’ai l’impression d’être précipitée dans un gouffre dont je ne peux me saisir du bord. Je ne sais pas jusqu’où cette chute va-t-elle me conduire ? N’ai-je plus qu’à renoncer, saluer et rentrer chez moi ? Et puis quoi ? Lorsqu’on atteint enfin le fond on n’a plus qu’à y donner un coup de pied pour remonter. La musique me parle c’est certain ! Elle guide ma danse, me transporte dans les émotions les plus contradictoires. Je ne prétends pas ne pas faire de contresens ni avoir la culture nécessaire pour les éviter, mais si le Conservatoire n’est pas là pour l’apporter à ses élèves quel est donc son rôle ? Enseigner à la bourgeoisie à se comprendre elle-même ? Ces dernières pensées déchirent le brouillard noir qui m’avait soustraite au débat que la violoncelliste sembler vouloir lancer.

Visiblement cet objectif est atteint car même le chanteur sort de sa réserve chronique. Une vague de gratitude à l’égard de l’élégant barbu la submerge. Si elle n’a pas toutes les clés de la musique comme semble le signifier la vipère qui l’a assassinée quelques secondes plus tôt, certaines personnes emblent lui en accorder quelques-unes. Je profite de cette altercation pour finir de me ressaisir. Je replace mon violon sous le même bras qui tient l’archet et je sens mon visage se raffermir, même si son expression doit être assombri par la concentration, la recherche de mes arguments mais aussi une certaine animosité pour la brune musicienne. Je l’écoute finir de déverser son venin. A chaque fois il porte plus profondément que je ne le voudrais mais je n’arrive plus à penser que je mérite ce déversement de toxines. Je ne sais pas si je dois me justifier ou bien simplement attendre qu’elle en ait terminé avec mon cas et attendre patiemment que les autres prennent également la parole. De toute façon, le prince compositeur me devance au cas où j’aurais l’intention de répliquer. La contre-attaque est cinglante, mais la compositrice ne s’en laisse pas compter. La tension est réellement palpable entre les deux membres du jury et j’ai presqu’envie de m’excuser d’être la cause de cet affrontement.

Car après l’explosion du président du jury, c’est bien de cela qu’il s’agit. Voilà vipère qui vient apparemment d’ouvrir la boite de pandore et se voit remise en cause dans son rôle d’enseignante. Je reste coïte face à un spectacle qui me dépasse. Le reste de l’assistance semble prendre aussi parti mais je ne parviens pas à comprendre pour qui et sans doute est-elle partagée sur le camp à soutenir. J’aimerais qu’il penche en ma faveur mais ne n’ose espérer l’avoir séduit par une prestation qui n’est certainement pas aboutie. Pour mettre un terme à ce qui est en passe de devenir un chahut, Chandra Naidu doit donner de son magnifique ton de basse. Encore debout après ma deuxième prestation j’aimerais me faire toute petite pour ne plus penser que je suis à l’origine de tout ceci. Je regarde effarée du côté des coulisses mais personne ne semble désireux de passer la tête ou même un regard par l’ouragan qui se déchaine à la table du jury où s’affrontent il est vrai les plus puissants personnages du Conservatoire.

Lorsque je reporte mon attention sur la salle, les choses semblent s’apaiser tout comme Elikia Lutyens. A croire que son humeur se répercute inévitablement sur le théâtre. Cette idée de communion ou de symbiose entre l’artiste et le lieu qui l’accueille me séduit inévitablement. J’imagine que le public de ses œuvres et de la même façon transporté par ses compositions mais aussi par sa façon de les diriger. Mais mes songes ne sont pas encore d’actualité car avec le calme revenu c’est vers moi que se reporte les attentions de la salle mais aussi de la harpie qui, bien que rabrouée par les ses collègues, ne semble pas rendre les armes. La question qu’elle pose me semble légitime mais sans doute rescelle-t-elle un piège car de bouveau l’acteur et le prince montent au créneau et m’empêchent de répondre. Visiblement les conceptions de l’enseignement et des arts en général diverge entre ses trois personnages. Je baisse la tête car la honte que j’ai tenté de repousser depuis que les altercations entre les membres du jury ont commencé commence à prendre le dessus. De plus en plus, je souhaiterais être très loin et je me demande ce que je suis venue faire ici aujourd’hui. Suis-je si indigne de confiance que je mérite de déchainer contre moi autant de ce qui ressemble presque à de la haine. Mes défenseurs sont-ils de mauvaise foi en prenant mon parti ? D’un seul coup de revoie mon premier concert et les sourires des gens, j’entends les applaudissements et je ressens la certitude et l’évidence que c’est ce que je veux faire. Je fais défiler les étapes de mes choix si vertement remis en cause par la violoncelliste, depuis mais pauvres trémoussements à la prise de conscience que ma danse se soit d’être à la hauteur de la musique. Et puis les concerts dans tous les endroits qui voulaient bien m’accueillir jusqu’aux Sélénites qui ont vu grandir le talent du directeur du Conservatoire. On dit que lorsqu’on va mourir on voit défiler sa vie à toute vitesse. Est-ce la même chose qui m’arrive, La mort de ma carrière de musicienne avant qu’elle ait commencé ?

A travers toutes mes pensées qui se mélangent et ne semblent converger vers une seule issue, mon échec je tente de comprendre ce qui oppose les membres du jury car d’évidence, je ne suis pas le seul enjeu dans cette joute. Mais trop de choses restent tues et paraissent remonter à de nombreux débats non clos au sein du Conservatoire. Je ne sais pas si je dois dire heureusement, les échanges houleux se terminent sur un geste surréaliste d’Elikia Lutyens. Si j’avais dû parier j’aurais plutôt prédit que la harpie pouvait en arriver à de telles extrémités, mais pas lui. Je reste un instant, estomaquée par cette expression de son agacement, avant de réaliser que c’est à moi de répondre à Séraphina Saint Juste. Intérieurement je remercie le prince d’accepter de s’abaisser à de telles extrémités pour prendre ma défense, même si encore une fois je ne suis pas dupe. Même si j’ai pu apprécier la bienveillance à mon égard, les dissensions sont plus profondes que mon pauvre cas personnel.

Mais il faut que je revienne à la réponse que je vais faire à la compositrice. Elle n’aime pas ce que je représente c’est évident mais à part m’adresser à sa raison et être honnête, je ne vois pas ce que je peux faire de plus. Ensuite il me restera à compter sur le fait que je compte des partisans dans le jury. Je ne connais pas la règle de prise de décision. S’il s’agit pour eux de dégager un consensus je dois convaincre la femme à la langue bifide. Je prends par le nez une profonde inspiration avant de commencer, la tête bien haute car je n’ai pas envie d’avoir honte de ce que je suis.

« Non je n’ai pas de compétence de solfège et oui je me sers essentiellement de mon oreille. Ce qui explique certaines approximations. Je suis obligée à des expédients parfois. Je suis d’accord avec vous, c’est une énorme lacune pour une musicienne. La raison qui me pousse à briguer une place au Conservatoire c’est qu’en effet je ne suis pas parfaite. Je sais que j’ai beaucoup à apprendre dans bien des domaines. Toutes les critiques qui m’ont été faites sont justifiées mais je ne demande qu’à apprendre, même au prix de beaucoup de travail. Grâce à Maître Lutyens, je vous ai montré que je suis attentive aux remarques et que je suis capable de progresser. De même je serai heureuse d’acquérir, la culture qui me manque, des doigtés plus orthodoxes, des pas plus adaptés et à composer assez bien pour un jour me montrer digne de l’estime de chacun d’entre vous. La musique et la danse méritent que j’apprenne. »

J’étais partie simplement pour répondre à la question du déchiffrement des partitions et puis je me suis laissée emportée par le désir de répondre à la violoncelliste sur l’ensemble des remarques dont elle m’a gratifiée. Maintenant que j’ai terminé je sens que mes mains tremblent. J’espère ne pas avoir été aussi irrespectueuse qu’elle et j’ai ainsi évité de lui jeter à la figure que je refusais le qualificatif de singe savant. Si je faisais des erreurs j’étais prête à les assumer mais que je ne joue pas sans réflexion.
Revenir en haut Aller en bas
http://les-moissons-du-ciel.forumactif.com/
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina   

Revenir en haut Aller en bas
 
Au poète, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : "Rêveur, à quoi sers-tu ?" ♔ Zaïra & Catherina
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Histoire de la Lyre Havraise
» Un grand poète est mort aujourd'hui: Roger Tabra.
» Serge Gainsbourg
» Ciseaux pour les ongles
» Comment avoir une belle poitrine?

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
 :: [RP] Excelsa Intérieure :: District Virtua :: Conservatoire-
Sauter vers: